"Rana Toad", ça se mange?

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mercredi 12 mars 2014

Un feu d'origine inconnue (Daniel Woodrell), Le Grand cabaret du professeur Fabrikant (Yirmi Pinkus) et Nous sommes la meute pas le troupeau (Sandrine Bourguignon)

Les semaines passent et je ne remplis pas les pages de ce blog. Mais ça ne veut pas dire que je n'ai rien lu d'intéressant. Malheureusement, beaucoup de temps a déjà passé depuis que j'ai terminé les trois livres dont je m'apprête à parler. Ne vous étonnez pas si ça parait approximatif, je vais essayer de me remémorer le maximum. 
Comme vous pouvez le constater, je garde le format de tir groupé instauré dans ma série sur la Rentrée Littéraire d'août/septembre/octobre 2013, avec toujours trois romans d'origines différentes (un français, un anglo-saxon et un étranger). Mais ne vous attendez pas à plusieurs parties et à un classement pour les sorties de ce début d'année 2014. Par contre, j'ai l'intention de faire des thématiques dont je peux vous révéler maintenant les deux prochaines: d'une part une sur le polar (suite à des circonstances professionnelles, je vais être amené à en lire beaucoup plus que pendant ces deux dernières années, et je ne vais pas m'en plaindre!) et d'autre part, et c'est une véritable première pour moi, sur de la poésie contemporaine. 

Un feu d'origine inconnue de Daniel Woodrell

Pour ceux qui lisent mes pages de temps à autres, vous ne serez pas étonnés de voir un ouvrage publié par Autrement. Un feu d'origine inconnue place son cadre dans le Missouri, plus précisément dans la petit bourgade de West Table qui fut traumatisée par une explosion tragique en 1928. Comme le titre français l'indique, la responsabilité de l'événement ne fut jamais vraiment établi. Mais tout au long du roman, le lecteur va pouvoir mettre en ordre les pièces d'un  puzzle que les différents personnages lui offriront. A commencer par Alma (mentionée dans le titre original, The Maid's Version) qui raconte, quelques trente ans plus tard, ce qu'elle sait à son petit-fils Alek. Notamment, les frasques amoureuses de sa soeur avec entre autres un notable de West Table.

On est très proches d'un Sherwood Anderson et de son Winesburg, Ohio et dans une moindre mesure le fossé entre les classes très présent rappellent un peu Zola. Daniel Woodrell a su tout bien ficeler entre descriptions crues, multiplications des points de vue et petites énigmes dont les solutions sont repoussées avec habilité. 

Il faut noter que cette explosion est un fait divers qui s'est réellement déroulé et que la famille de Daniel Woodrell était elle-même concernée. Serait-ce donc une sorte d'exorcisme du passé? Tout comme dans le roman (du coup autobiographique en partie), cette tragédie ne fut jamais vraiment expliquée et l'enquête chaotique ainsi que le silence des personnes impliquées n'a fait que brouiller les pistes.
Daniel Woodrell a signé plusieurs romans déjà et il m'était inconnu avant que lises celui-ci. Enfin, pas tout à fait, car j'ai réalisé en visionnant une de ses interviews qu'il est aussi l'auteur de Winter's Bone, Hiver de glace en français (Rivages), un de ces ouvrages que j'avais repéré il y a quelques années mais que je n'ai toujours pâs eu l'opportunité de lire.

Pour compenser ces lignes un peu trop vagues à mon goût, je vous invite à lire cet article ainsi qu'à visionner cette video (seulement si vous comprenez sans sous-titres).

Le Grand cabaret du professeur Fabrikant de Yirmi Pinkus

Grasset nous propose le premier roman d'un illustrateur/caricaturiste/auteur de BD israélien. L'histoire d'un théâtre amateur et itinérant entre la fin du 19ème siècle et la Seconde Guerre Mondiale.

C'est Markus Fabrikant qui, pour sauver des orphelines de la pauvreté a préféré les emmener sur les routes de Roumanie et de Pologne, pour des représentations de tableaux vivants autant ludiques qu'instructifs. Sentant la mort approcher, il léguera ce qu'il faut qualifier plus de bien culturel que d'affaire commerciale à son neuveu Herman. Mais cela provoquera l'indignation dans la famille, plus précisément celle de Zofia, la propre mère d'Herman et belle-soeur du professeur qui pensait reconvertir le succès établi par le théâtre au fil des décennies en une affaire plus lucrative encore, c'est-à-dire moins culturelle. Indignation qui se transformera en rancoeur implacable, source de toutes les bassesses.

Les personnages féminins ont la part belle puisque l'on suit surtout le staff du théâtre. Parmi elles, Mimi Landau, peu incline à la carrière sur planche, se révèle plus efficace au poste de secrétaire comptable. La rivalité entre Yetti et Kreindl qui partage le public en deux, crée un dynamisme non négligeable au succès de la troupe. Je ne vais pas toutes les énumérer, je vous laisse la découverte des autres.
Illustré par l'auteur lui-même, Le Grand cabaret du professeur Fabrikant est très agréable, d'un style plutôt léger, mais en filigrane, on voit arriver Hitler et ses méfaits. Malgré quelques longueurs, un roman à découvrir.

Nous sommes la meute pas le troupeau de Sandrine Bourguignon

Je ne reculerai jamais en disant que le premier roman de Sandrine Bourguignon, Quelque part dans la nuit des chiens est une petite pépite. Et c'est bien pour ça que je me suis jeté sur le second toujours publié par Sulliver et sa collection "Littératures Actuelles".

Le narrateur et personnage principal c'est un gamin de 16 ans, Moby, surnom qui s'est tellement imposé au vu de son attachement presque amoureux à sa mobylette, La Bleue, à tel point qu'il ne donnera pas son véritable prénom. Agacé par une mère apathique et un père trop occupé à des causes sociales, il décide de se tirer sur les routes en compagnie de sa bonne vieille mobylette et du tout premier livre qu'il a lu, si ce n'est le seul, Peter Pan. Il rencontrera plusieurs personnages qu'il côtoiera plus ou moins longtemps selon les circonstances ou son envie: un couple qui vit en auto-suffisance, Pavel le sans-abri, une petite bande de squatters...

Nous sommes la meute pas le troupeau, est une sorte d'anti-roman d'initiation. On retrouve beaucoup de points communs à ce genre, mais le ton même de Moby, désespéré et basculant dans le je-m'enfoutisme, distord les conventions. Je l'ai parfois compris, parfois il m'a paru agaçant, comme un petit frère qui ne fait pas ce qu'on lui dit. 

Beaucoup plus bavard que Quelque part dans la nuit des chiens, ce second roman s'en différencie de manière radicale ne serait-ce que par son aspect voyageur, on n'est pas dans un huis clos comme l'était le premier. Moby ne veut pas s'enfermer, mais fuir, changer son quotidien. Il répétera par ses paroles et ses actes son aversion pour le monde adulte qu'il ne veut pas intégrer (d'où Peter Pan), malgré l'irréversibilité de la chose. Son discours est contradictoire: aussi énervant que touchant, il est truffé des tics de langage et des exagérations propres aux ados, mais ne laisse pas moins place à la lucidité et même à une certaine poésie.

Il est tout de même un point commun plus que notable entre les deux romans: ces quelques lignes qui entrecoupent régulièrement la narration. On se souvient de ce discours de Nicolas Sarkozy authentique qui faisait écho à la situation de Claire et de ses patients. Cette fois-ci c'est une sorte de manifeste, dont la source est fictionnelle je pense, déclamé par un groupe d'ados qui se réfugie dans un phare.

Pour tout vous dire, je n'ai pas autant aimé Nous sommes la meute pas le troupeau que Quelque part dans la nuit des chiens. Je ne peux pas reprocher à Sandrine Bourguignon de faire quelque chose de différent. Ceci dit, ma légère déception ne m'a pas empêché de déceler les qualités plus qu'évidentes de ce second roman et ne m'empêchera pas de suivre la production future de l'auteure.

Un feu d'origine inconnue, Daniel Woodrell, Autrement, 15€. Traduit de l'américain par Sabine Porte.
Le Grand cabaret du professeur Fabrikant, Yirmi Pinkus, Grasset, 22€. Traduit de l'hébreu par Laurence Sendrowicz.
Nous sommes la meute pas le troupeau de Sandrine Bourguignon, Sulliver, coll. "Littératures Actuelles", 15€.

dimanche 3 novembre 2013

Rentrée Littéraire 2013 - 9ème Partie: Exil (Jakob Ejersbo), Vie et destin de Célestin Arepo (Jérôme Millon) et La dépression de Foster (Jon Ferguson)

Exil (Titre original: Eksil) de Jakob Ejersbo

Il fallait que ça arrive. Je n'ai pas terminé ce roman. J'en ai lu quand même une bonne moitié, mais je n'ai pas eu le courage de prendre une ou deux journées de plus pour aller jusqu'au bout. J'ai un programme de lecture déja trop important pour insister sur un ouvrage qui ne me passionne pas.

Alors dois-je faire exception et ne pas le chroniquer? ça a toujours été pour moi un principe: ne pas mentionner sur ce blog des livres que je n'ai pas fini. Mais cette série sur la Rentrée Littéraire est suffisamment exceptionnelle pour accepter les entorses à un règlement qui ne s'applique, après tout, qu' à une personne. Galaade était un des petits éditeurs qu'il me semblait bon de tester. Et pour tout vous dire, c'est plus pour cette raison que par envie que j'ai sélectionné Exil.

Le roman commence en 1983, Samantha, 15 ans, nous raconte sa vie d'adolescente dans un lycée international, ses rapports houleux avec la hiérarchie et les intrigues familiales plus que compliquées. Dans une succession de fragments courts, comme un journal, le lecteur assiste à sa déchéance (sexe, alcool, drogue et pépitos). Personnellement, ça me suffisait pour me déplaire. Mais le style est d'une platitude assumée (c'est une ado qui parle) et c'est la principale raison pour laquelle j'ai lâché. Je n'ai pas supporté cette crudité.

Alors bien sûr, ce n'est que mon avis. Jacob Ejersbo (1968-2008) a bénéficié d'éloges repris par l'éditeur et que je vous recopie: "La prose d'Ejersbo est une expérience captivante. Sans relâche, il met à nu le mal fait à une jeune fille et à un continent." (Berlingske Tigende),  "Dans la lignée d'aussi prestigieux écrivains de l'Afrique d'Hemingway, Conrad ou Blixen." (Politiken) ou encore "Ejersbo est par excellenbce un portraitiste de la crudité et de l'inexorable." (Flensborg Avis). Je ne sais rien de ces trois sources mais elles ont certainement plus de crédibilité que moi. Je ne les ai pas citées pour les contredire mais pour contrebalancer un avis expéditif que vous serez en droit de me reprocher.

Je vais même donner l'avantage au roman, voici en partie ce que l'éditeur nous dit sur la quatrième: "Premier livre de la "Triologie africaine, Exil du danois Jacob Ejersbo dresse le portrait cinglant d'une jeunesse occidentale en roue libre dans l'Afrique postcoloniale des années 1980. Fiction ample et ambitieuse, qui n'est pas sans rappeler Conrad ou Blixen, Exil fait la part belle aux personnages déracinés, dans une écriutre visionnaire et virtuose."

Et pour les petits cyniques qui pensent que l'autopromotion d'un éditeur est à prendre avec des pincettes voici un avis extérieur et positif: http://www.pagedeslibraires.fr/livre-3955/exil.html

Je vous encourage donc à vous faire votre propre idée et, si vous avez aimé, vous défie de me faire regretter de ne pas l'avoir terminé.


Vie et destin de Célestin Arepo de Jérôme Millon

Très intrigué par la quatrième de couverture, convaincu que La Fosse aux Ours publie fréquemment de bons romans et poussé par la volonté de lire un premier roman, j'ai sélectionné celui-ci pour qu'il fasse partie de cette série.

Célestin Arepo est un personnage sympathique, comptable d'une usine de roulements à bille, hérité de son père, passionné de mots croisés... Il se lie d'amitié avec Mathieu, gardien au cimetière Montmartre et compagnon de pêche, lieu de rêverie pour Celestin.

Puis il courtise Rose, une serveuse. Alors qu'il l'invite chez lui elle lui demande s'il est croyant. Et là, le roman qui ne commençait pas trop mal perd de son intérêt. Célestin craignant de commettre un impair et de perdre Rose se lance dans une sorte de pèlerinage mystico-métaphysique pour savoir quoi répondre à la question de Rose.

Merci à Jérôme Millon d'avoir fait court (c'est le seul point positif qui l'empêche de se trouver plus bas dans mon classement subjectif), 120 pages sont largement suffisantes pour un roman que j'ai trouvé dispensable. Je veux bien défendre un premier roman, mais, désolé, Vie et destin de Célestin Arepo n'est malheureusement pas un coup de coeur.

Me sentant une fois de plus coupable de cet avis un peu trop expéditif, je vous invite à lire d'autres romans publiés par La Fosse aux Ours comme La Nuit tombé et L'Impasse d'Antoine Choplin ou encore L'Homme qui ne comptait pas les jours d'Alberto Cavanna.

La dépression de Foster (Titre original non mentionné) de Jon Ferguson

Olivier Morattel est un petit éditeur suisse dont la catalogue est encore restreint. Si je ne me trompes pas, La Dépression de Foster n'est que sa onzième publication et le second de Jon Ferguson après 20 ans de réflexion. Le livre m'est arrivé en rayon avec un bandeau promotionnel déclarant: "Une plongée dans la folie" (ne figure pas sur le visuel). Il y a de quoi être perplexe. Le titre lui-même suffit à faire fuir le lecteur lambda qui veut du léger (le titre original n'est pas mentionné, je ne sais donc pas si ça en est une traduction fidèle) pourquoi en rajouter dans l'anti-commercial (volontaire ou non)? Peut-être parce qu'il existe des gens comme moi, un peu taré dont le radar signale La Dépression de Foster comme méritant attention.

Ted Foster a des problèmes de couple, après un divorce avec sa première femme Ruth, les choses n'ont pas bien tourné non plus avec sa seconde Glenda. Sur le chemin de la cinquantaine, on pourrait attribuer un coup de mou à une peur du vieillissement. Son poste pour un fabriquant de jouet pendant vingt-cinq ans est ennuyeux, quelquefois remué par les attaques de parents négligents. Les malheurs du monde peuvent aussi être un poids, de culpabilité ou d'impuissance. Et pourtant rien de tout ça n'est la cause du soudain mutisme de Ted qui va durer un an et demi. Il nous explique avec une extrême lucidité pourquoi ces raisons méritent d'être balayées.

C'est le cadavre d'un serpent qui déclenche tout. Il le découvre lors d'une promenade avec sa fille le cadavre d'un serpent qu'il verra disparaître peu à peu le temps de trois jours seulement. Dix-huit mois sans parler, enfermé à l"asile, déconnecté du monde extérieur. Mais il confiera à son psychiatre (et à Larry King, d'où les brefs chapitres dialogués de deux personnages devant leur télévision), qu'il avait au contraire toute sa tête, même s'il feignait toujours d'être éteint devant les visiteurs, dont sa famille. Les seuls mots prononcés auront été des remerciements destinés à Maria, une infirmière mexicaine avec qui il entretient une relation particulière. A sa sortie, il est embauché dans un fast-food dont il raconte les petites péripéties et nous présente son collègue et son boss, des personnages intéressants.

La dépression de Foster sauve cette neuvième partie de ma série. Il est dommage qu'elle soit consacrée à trois petits éditeurs. Je me sens aussi proche de Ted Foster que de Taguchi Hiro, l'hikikomori de La Cravate. Leurs réflexions, leurs raisonnements, mélancoliques pour Taguchi, désabusés et teintés d'humour pour Ted, possèdent la même lucidité. Celle qui est trop souvent mal comprise. Pour en revenir au bandeau promotionnel et au titre lui-même, je les trouve inappropriés. Déjà pour des raisons commerciales, les mots "dépression" et "folie" sur la couverture d'un livre rebuteront plus d'une personne et aussi parce qu'ils ne correspondent à mon sens pas à l'état du personnage principal. Ted Forster n'est pas déprimé ou ne sombre pas dans la folie, mais témoigne plutôt d'une sorte d'épiphanie. S'exclure volontairement du monde dans lequel on vit n'est peut-être pas la meilleure solution, mais ça n'offre pas la pire des perspectives.


-Exil, Jakob Ejersbo, Galaade, 23€. Traduit du danois par Hélène Hervieu.
-Vie et destin de Célestin Arepo, Jérôme Millon, La Fosse aux Ours, 16€.
-La dépression de Foster, Jon Ferguson, Olivier Morattel, 18€. Traduit de l'américain par Stéphane Bovon.
Classement provisoire:
27.Exil de Jakob Ejersbo.
26.Les Impostures du réel de Frédérick Tristan.
25.Vie et destin de Célestin Arepo de Jérôme Millon.
24.Les Disparus de Mapleton de Tom Perrotta.
23.La Lettre à Helga de Bergsveinn Birgisson.
22.L'extraordinaire voyage du Fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea de Romain Puértolas.
21.Hell de Yasutaka Tsutsui.
20.La Conjuration de Philippe Vasset.
19.Intermède de Owen Martell.
18.Uniques de Dominique Paravel.
17.Les Fuyants d'Arnaud Dudek.
16.Manuel El Negro de David Fauquemberg.
15.Courir sur la faille de Naomi Benaron.
14.Bleu corbeau de Adriana Lisboa.
13.En mer de Toine Heijmans.
12.Volt d'Alan Heathcock.
11.La Saison de l'ombre de Léonora Miano.
10.La fabuleuse histoire du clan Kabakoff de Steve Stern.
9.Folles de Django d'Alexis Salatko.
8.Le Premier vrai mensonge de Marina Mander.
7.Les évaporés de Thomas B. Reverdy.
6.Arvida, Samuel Archibald.
5.La Cravate de Milena Michiko Flasar.
4.Faillir être flingué de Céline Minard.
3.La dépression de Foster de Jon Ferguson.
2.Sous la terre de Courtney Collins.
1.Un Monde beau, fou et cruel de Troy Blacklaws.

lundi 11 avril 2011

Empire Falls/Le Déclin de l'empire Whiting de Richard Russo

Richard Russo est l'un de ces écrivains américains d'une popularité moins fulgurante, en France, qu'un John Irving par exemple, mais d'une qualité littéraire qui appelle les applaudissements. Quatre saisons à Mohawk est représenté dans ce même blog par quelques lignes extraites. J'en ai un très bon souvenir, et il est dommage, j'avais un doute là-dessus, que je n'en ai pas fait un petit article. Seul roman de cet auteur lu jusqu'à maintenant, il m'avait suffisamment impressionné pour me garantir d'autres échappées ultérieures dans ses lignes. Mon choix arbitraire parmi deux ou trois autres de ses bouquins, dont je vous épargne les détails, s'est arrêté sans véritable raison sur Empire Falls. D'une concision que l'équivalent français explicite un peu trop, vous ne trouvez pas? Sans faire tout un laïus, Empire Falls est une ville, mais le titre peut-être lu d'une autre façon, comme l'est subrepticement suggéré par la typographie sur la couverture de l'édition Vintage ci-contre.
La petite ville d'Empire Falls, donc, située dans le Maine, n'est plus ce qu'elle était. De l'activité industrielle florissante ne reste que des édifices vides. Parmi les commerces survivants, l'Empire Grill, restaurant tenu par Miles Roby, continue à vivoter tant bien que mal, la bière et les hamburgers étant toujours valeurs sûres pour les palais des autochtones.
Miles attend patiemment le jour où l'Empire Grill lui appartiendra. Hélas, Empire Falls appartient à Mrs Whiting, dernière, par lien marital, d'une lignée familiale qui a toujours dominé la ville. Et il semble que Mrs. Whiting ait la peau coriace. Mais ce n'est pas le seul soucis de Miles. Entre ce trou-du-cul de Walt Comeau, regrettable client régulier et lourdingue qui prodigue ses conseils (toujours ignorés) pour optimiser l'activité du restaurant, son paternel, Max Roby, épave puante pétrie de mauvaise volonté et Jimmy Minty, copain d'enfance devenu flic moins compatissant qu'envahissant, on se demande comment Miles peut rester sain d'esprit. Ah mais n'oublions pas de mentionner que Jeanine s'impatiente de leur divorce, toujours pas enterriné, et qu'elle a préféré s'acoquiner avec ce loser de Walt. De son côté, Cindy Whitings (fille de) a survécu à ses deux tentatives de suicide... par amour pour lui. Heureusement, sa fille Christina aka Tick, son frère David, handicapé d'un bras suite à l'emprunt de mauvais chemins (ceux du père, il semble...) et sa serveuse Charlene, de laquelle il est (pas tout à fait) secrètement amoureux, gravitent aussi autour de ce brave homme.

Selon toute apparence, Miles est le personnage principal du roman. Mais tous ces personnages qui ont l'air d'être seulement secondaires, que ce soit pour lui pourrir la vie ou essayer de l'alléger, proposent au lecteur et au fil des chapitres, des individualités observées à la loupe. Richard Russo tisse des liens narratifs de plus en plus clairs, l'interaction entre chacun d'eux se révèle d'une efficacité imparable.

Racontant, de façon très drôle, les relations de couple de la famille Whiting sur trois générations (il est question, entre autre, de coups de pelle), deux flashblacks, les toutes premières et les toutes dernières pages prennent le point de vue de C. B. Whiting, dernier mâle de la lignée. Mari de la Mrs. Whiting, Francine de son prénom, évoquée plus haut, c'est un personnage fantômatique qui hante le roman. Les autres flashbacks se rapportent plus à Miles, tour à tour enfant, adolescent et jeune homme. Ils prennent peu de place mais teintent ce roman, d'une finesse d'un niveau qu'on ne soupçonnait pas, de significations ultimes.

On le commence comme une comédie, solidifiée par des traits d'esprit irrésistibles, surtout dus à la résignation ironique de Miles envers toutes ces figures symbolisant ses emmerdes. Même Timmy, la chatte de la maisonnée Whiting, en est la cible, elle qui a autant du chat du Cheshire que d'un familier au sens ésotérique (tiens, ça me fait penser qu'une librairie spécialisée vient d'ouvrir à Paris, près du métro Père Lachaise: L'Antre-Monde, 142, rue du Chemin Vert). Un prêtre sénile, un adolescent d'un mutisme inquiétant, des relations cimentées mais difficiles qui se complexifient (la psychologie des personnages tombe, quelques rares lignes toutefois, dans l'excessif)... tout pour nous mener subtilement en bateau entre mensonges triviaux, secrets familiaux et révélations parsemées, et ce jusqu'aux dernières pages.

Un dosage dramatico-comique qui a été récompensé par le Prix Pulitzer 2002. Sans mentir, j'ai chopé un exemplaire du roman sans voir tout de suite la mention sur la couverture. Cependant, cela m'a conforté dans mon choix vu la qualité des œuvres récompensées sur lesquelles j'étais tomber par le passé. Leur légitimité me semble bien plus constante que le Goncourt National qui divise tellement selon les années. Bref, ne rentrons pas dans un débat, j'ai bien l'intention de conclure là-dessus.


Empire Falls, Richard Russo, Vintage (VO), prix variable.

Le Déclin de l'empire Whiting, Table Ronde (21,50€) et 10/18 (10€). Traduction de Jean-Luc Piningre.

mercredi 1 septembre 2010

Un fou ordinaire

Recueil réalisé par Edward Abbey, à partir de récits qu’il avait publié dans des ouvrages aujourd’hui épuisés.


Avant d’être le talentueux romancier que l’on connaît (Le gang de la clef à molette, Le feu sur la montagne), Edward Abbey est d’abord un naturaliste. Farouche défenseur des espaces sauvages, il raconte dans ce livre quelques une de ses randonnées et méditations dans les déserts américains. Il y explique sa fascination pour ces lieux reculés, qui devraient selon lui le rester pour le bonheur de tous.


Ce recueil n'est pas seulement un récit de voyages et d'aventures, c'est aussi un manifeste contre le développement déraisonné de l'industrie touristique.


Un fou ordinaire - Edward Abbey - Gallmeister - 2008 - 9782351780213 - 264p. - 22.90

vendredi 9 juillet 2010

Méditations en vert - Stephen Wright


"Pour ceux qui ont été transformés en graphiques, tableaux, données informatiques, et pour tous ceux qui n'ont pas été comptés."

Méditations en vert ou le quotidien d'une unité de renseignement américaine pendant la guerre du Vietnam.

On suit la vie d'une poignée d'entre eux, en particulier celle du soldat Griffin, personnage central qui est parfois le narrateur. Leur mission principale est de débusquer une hypothétique faction de vietcongs. Pour ce faire, des pilotes d'avions équipés de caméras embarquées explorent les environs. Le travail de Griffin consiste ensuite à visionner les bandes pour tenter de repérer toute présence humaine suspecte et à relever leurs coordonnées géographiques afin que les pilotes puissent ensuite bombarder ces points stratégiques. En complément, des expéditions au sol sont parfois menées. Les opérations se succèdent mais l'ennemi reste invisible, à cause de cette "foutue jungle". L'armée décide donc d'utiliser une nouvelle arme : l'agent orange. Cet herbicide est alors épandu par avion sur la jungle et sur les zones de cultures, dans le but de débusquer les vietcongs et de détruire leur agriculture.

Voilà pour la mission de ces soldats. Mais leur vie quotidienne est surtout dominée par la peur et l'ennui. Faute de résultats, la hiérarchie militaire tente de maintenir l'apparence du camp en attribuant des corvées aux soldats. Ceux-ci les accomplissent d'ailleurs sans trop rechigner, l'essentiel étant de s'occuper l'esprit entre deux bombardements ennemi. Beaucoup s'évadent par le biais des drogues. De longues journées paraissent donc filer à toute vitesse, tant dis que d'autres instants s'étirent pendant une éternité. Griffin choisit lui aussi cette solution.

Dans sa structure et son contenu le récit est donc lui aussi assez volatile. Méditations, délires, souvenirs et réminiscences se succèdent et se mêlent pour nous donner une vision tantôt lucide, tantôt hallucinée de cette période.

On a beau connaître les faits, on sort de cette lecture abasourdi par l'absurdité et le tragique de ce guerre.

On découvre des soldats loin du stéréotype habituel de la grosse brute stupide. Ces hommes sont pour la plupart opposés à cette guerre, mais finissent parfois par souhaiter connaître un peu d'action tant ils s'ennuient. Cette torpeur finie aussi par toucher le commandement du camp, son autorité s'émousse. Chacun s'adonne à ses petites activités. Un soldat abandonne son travail et se met à filmer la vie du camp, dans le but d'en faire un documentaire sur la guerre ! D'autres sortent du camp pour aller voir des filles. La tenue du camp se délite... On est surpris par la relative liberté qui règne dans le camp. Ces anecdotes distillent donc un humour moite et lourd dans ce tableau déjà très sombre.

Méditations enfin, car Griffin est revenu du Vietnam et qu'il a pour habitude de méditer. Cela calme ses angoisses. L'Etat lui a prescrit des séances de psychanalyse, mais celle-ci ne fonctionnent pas. Alors il médite. Trips, l'ami de Griffin, est lui aussi revenu, mais totalement instable, paranoïaque. Ce livre aborde donc la place des vétérans dans la société américaine d'après guerre. Que fera la nation pour ces soldats brisés ? Après de telles atrocités on comprend mieux les raisons de l'émergence du mouvement Hippie.

Méditations en vert - Stephen Wright (Trad. de l'américain par François Happe) - Gallmeister - Coll. Americana - 9782351780312 - 24€

jeudi 22 avril 2010

Genesis - Non ce n'est pas Homer Simpson


Genesis est un roman de science-fiction original. L’histoire mêle philosophie et SF, comme souvent en SF, sauf qu'ici la philo est le sujet principal du livre, ce qui est plus rare.

Anaximandre passe son examen d'entrée à l'Académie. Examen d'histoire très difficile où elle va devoir disserter sur un sujet à l'oral pendant cinq heures face à un jury.
Son sujet d'étude est Adam Forde, personnage qui a vécu aux alentours de 2050 et dont le destin va changer monde. Cet homme a entre autres été amené à vivre avec un robot très intelligent nommé Art.

Le jury va rapidement orienter l'exposé d'Anaximandre vers une analyse philosophique de la vie de cet homme et des choix qu'il a fait. A travers son histoire et ses relations avec Art, la vraie question du livre se dessine : comment définir la pensée, la conscience ?


Est ce qu'un robot ultra perfectionné peut être considéré comme pensant ? Comme conscient ?


Y a-t-il une frontière entre intelligence artificielle et pensée ?


J’ai lu Genesis d’une traite, tenu en haleine par une construction originale et un thème qui m’a beaucoup intéressé. Bernard Beckett arrive avec talent à nous faire saisir ce qui fait la spécificité de l'homme, mais aussi à nous en faire douter ! La chute du livre est vraiment bien trouvée.


Genesis, Bernard Beckett, Gallimard Jeunesse, 9782070622092, 11,50€

dimanche 28 février 2010

La compagnie des menteurs

Dimanche matin, un vent cinglant fait vibrer tout le bâtiment. Je me réveille, la tête pleine de recherches bibliographiques en cours, de cartons perdus et de remises à négocier la semaine prochaine. Mon cerveau ne connait plus le bouton off. Il mouline jusqu’au matin en chantant le nom de mes fournisseurs. Je me fais un bol de céréales et m’installe sur mon canapé, en glissant mes pieds sous une couette.

Mon ordinateur ronronne, à portée de main. Je touille les bouts de fraises lyophilisées ramollies par le lait et commence machinalement à reprendre une lecture qui trainait : « La compagnie des menteurs ».

Je suis projetée depuis mon canapé jusqu’au moyen-âge, sous une pluie battante depuis des mois. Ca commence bien, après la nuit que je viens de passer. Je suis un vieux camelot difforme, dans une Angleterre baignée de traditions et de mysticisme. Je revends des bouts de cheveux et des robes de moines moisies à de nobles crédules. Soit. J’aime bien le bonhomme. Voilà que la peste apparaît dans le sud de l’Angleterre. On dit qu’elle vient de l’île de Guernesey, puis de plus loin encore. Je décide de faire route vers le nord.
Plusieurs individus se joignent bon gré mal gré à mon périple, et j'en suis maintenant à la moitié du roman. Nous sommes neuf, neuf voyageurs de plus en plus ambigus.

La porte claque, encore un coup de vent. Ma cuillère est laissée à l’abandon dans mon bol de céréales, devenues presque liquides. L’histoire est immersive (c’est le cas de le dire, j’ai l’impression d’avoir les pieds dans l’eau). Elle ne me fait pas tant penser à un polar, bien qu’elle soit présentée comme telle. Un roman historique non plus, même si l’action est saisissante de détails réalistes.
Pour l’instant « La compagnie des menteurs », c’est une ambiance. Une ambiance dérangeante, où l’on sait que quelque chose va se produire, qu’il faut guetter la moindre phrase, le moindre regard pour ne pas recevoir une virgule dans le dos. J’observe mes comparses, j’écoute leurs histoires, leurs légendes, tandis que la vérité transparaît au fur et à mesure des pages..
J'y retourne!

Le pitch (en vrai) :
1348. La peste s’abat sur l’Angleterre. Rites païens, sacrifices rituels et religieux : tous les moyens sont bons pour tenter de conjurer le sort. Dans le pays, en proie à la panique et à l’anarchie, un petit groupe de neuf parias réunis par le plus grand des hasards essaie de gagner le Nord, afin d’échapper à la contagion. Neuf laissés-pour-compte qui fuient la peste mais aussi un passé trouble.
Bientôt, l’un d’eux est retrouvé pendu, puis un autre noyé, un troisième démembré… Seraient-ils la proie d’un tueur plus impitoyable encore que l’épidémie ? Et si celui-ci se trouvait parmi eux ?
Toutes les apparences ne vont pas tarder à s’avérer trompeuses et, avec la mort qui rôde de toutes parts, les survivants devront faire preuve d’une incroyable sagacité, au milieu des secrets et des mensonges, pour trouver le mobile des meurtres et résoudre l’énigme avant qu’il ne soit trop tard.


Roman traduit par Fabrice Pointeau, écrit par Karen Maitland, à paraître le 18 mars 2010.

samedi 26 septembre 2009

Norman Spinrad


Considéré comme auteur de science-fiction - par facilité, comme beaucoup d'auteurs rangés dans ce genre - Norman Spinrad est bien plus ce que l'on pourrait qualifier d'auteur de social-fiction.
Tant il est vrai que le terme science-fiction restreint énormément le genre à une visée purement scientifique du futur.
Spinrad lui, aime à torturer notre futur à travers un prisme politique, sociétal, voire philosophique - et voir comment l'humain se débrouille.
A cause de ses penchants volontiers gauchistes, voire anarchistes, Spinrad a souvent été vilipendé ou méprisé, à tort, car c'est un grand styliste, et un impeccable raconteur d'histoires; cruel avec ses personnages mais aussi fervent défenseur de la volonté de survivre et de l'espoir en son prochain, ce qui rend ses romans profondément humains à bien des niveaux.
Voici quelques-uns de ses indispensables :

Le Printemps Russe
Grande fresque familiale, grande fresque spatiale, grande fresque politique tout à la fois.
Ce roman en deux tomes raconte l'histoire de deux astronomes, un américain et une russe, qui se rencontrent, tombent amoureux, fondent une famille, se déchirent et transmettent leurs désirs et psychoses à leurs enfants. Tout cela sur fond de course aux étoiles dans des twisted 60's de Guerre Froide gagnée par la Russie. Aussi émouvant qu'excitant.

Jack Barron et l'Eternité
Jack Barron est une star des medias. L'animateur de talk-show suivi par plus de la moitié de l'humanité chaque soir. Bouffi d'orgueil, autodestructeur, mais aussi très malin, que se passe t'il lorsque Jack, pourtant préoccupé uniquement de sa petite personne, décide de se battre contre la conspiration du silence entourant une révolution scientifique acquise au prix du sang ?
Enlevé, époustouflant, ce roman qui confronte mass media et politique préfigure avec 30 ans d'avance le pouvoir incroyable conféré aux medias d'aujourd'hui.

Rêve de Fer
Uchronie des plus parfaites, elle conte le destin d'Adolf Hitler, émigrant aux Etats-Unis dans les années 30 et devenant un auteur de SF à succès. Troublant roman dudit auteur, accompagné de notices bibliographiques et d'une critique littéraire magistrale en fin de volume, c'est un exercice de style immersif à l'étrange saveur amère. Du grand art, mais à aborder avec sérénité.

Les Années Fléaux
Recueil de nouvelles brossant plusieurs futurs apocalyptiques de l'Amérique, cet ouvrage a l'inestimable avantage de contenir en fin de volume une nouvelle mettant en scène Norman Spinrad lui-même, dans une version légèrement dévoyée de son propre futur (dans un univers proche du Printemps Russe). Truculente et complexe, c'est un addenda délicieux pour tout aficionado de Spinrad.

tous les ouvrages cités sont disponibles en Folio ou J'ai Lu

samedi 19 septembre 2009

La formule préférée du professeur

Pour souffler entre deux livres de la rentrée (le dernier Carlos Ruis Zafon - très décevant - et la double vie d'Anna Song - pour l'instant prometteur et intelligemment critiqué par mon confrère - comment ça je lance des fleurs?!- entre autres), je me suis permise la lecture d'un p'tit Babel.

Yoko Ogawa n'est plus à présenter à ceux qui connaissent la culture nippone, et aux japonais également, puisque ses livres ont récolté nombre de prix et sont déclinés parfois en films. L'auteur est influencée par l'écriture de Murakami (le gentil Haruki) et ça se sent. En France, elle est traduite chez Actes Sud par Rose-Marie Makino-Fayolle.

Hakase no aishi ta sūshiki, autrement dit "La formule préférée du professeur" est un livre singulier. On se cantonne à trois personnages principaux, de trois générations : une aide ménagère très patiente, son fils très poli et un ancien professeur de mathématiques dont la veste est recouverte de petites notes, la plus importante étant : "ma mémoire n'excède pas 80 minutes".
La vie de ces trois personnages devient une répétition d'actes quotidiens, avec pour seule constante l'amour des mathématiques (et du base-ball japonais).

La patience des personnages, leur envie de lier une relation avec le professeur sans cesse renouvelée car sitôt oubliée, donnent au récit un aspect mélancolique et humble, typique et révélateur de l'expression des sentiments au Japon. Le temps s'écoule, invisible, il efface les mémoires et les sentiments. Le corps vieillissant est le seul témoin visible de son avancée.
La force du récit réside dans sa poésie et dans sa philosophie. Les passions du professeur sont magnifiées par leur côté éphémère. On finit par entrevoir la beauté insoupçonnée des chiffres et des formules mathématiques (ce qui ne m'avait jamais été donné jusqu'alors)

Je supposais que pour compenser sa mémoire défaillante au bout de quatre-vingt minutes il notait les choses qu'il ne devait pas oublier, et que pour ne pas oublier où il avait mis ses notes il les agrafait sur son corps, mais de quelle manière accueillir sa silhouette était une question bien plus difficile pour moi que de lui dire ma pointure.

jeudi 3 septembre 2009

Ship arriving too late: Par-dessus bord de Kenneth Cook

Par-dessus bord est le deuxième roman de Kenneth Cook publié par Autrement après Cinq Matins de trop. Lors de sa publication en 2007 j'étais un peu passé à côté. Depuis ont suivi A Coups redoublés et Le Koala tueur qui ont fini de me convaincre qu'il aurait été dommage de continuer à le faire.

Jack Forster, pêcheur aux maigres ressources, arrive trop tard pour sauver l'Italien qui s'est pris le pied dans la chaîne de son ancre. Les frères de ce dernier, persuadés que leur bateau, le Santa Maria, porte désormais malheur, s'empresse de le mettre en vente. Occasion inespérée pour Jack Forster de se donner les moyens d'une pêche plus rentable, la pêche au thon. Seulement pour acquérir le Santa Maria, des démarches financières un peu au-dessus de ses moyens vont s'imposer: sa femme a beau ne pas être d'accord, il va bien falloir se serrer la ceinture et prendre le risque de s'endetter à vie. Mais il n'aura pas l'excuse du coup de tête une fois atteinte la dernière extrémité.

Kenneth Cook encore une fois n'épargne pas ses compatriotes australiens et dépeint leurs mauvaises habitudes, surtout celle d'être xénophobes. On retrouve ce fameux bar à l'atmosphère virile, ses regards en coin, ses accrochages, ses piliers et leurs blagues salaces. Cependant, malgré ses travers, Jack Forster est à lui seul un symbole des grandes ambitions tentées sur un coup de dé. On est piégé par un suspens créé non par un meurtre ou autre grosse ficelle mais par la seule volonté d'un homme qui veut s'en sortir. Les dernières pages sont tout simplement épiques.


Par-dessus bord, Kenneth Cook, Autrement, coll "Littératures", 14€. Traduit de l'anglais (Australie) par Mireille Vignol.

dimanche 23 août 2009

The Extreme Enigma: V. de Thomas Pynchon

Pour ceux qui l'ignorent, j'ai rédigé un premier (non)article sur cette bestiole(http://ranatoad.blogspot.com/2009/06/dazed-and-confused-v-de-thomas-pynchon.html). J'en avais compris si peu que je ne m'étais pas avancé à essayer de le résumer. Cette première lecture en V.O. avait certes satisfait ma curiosité sur l'auteur, mais avait laissé un goût de challenge inachevé. Dans l'optique de mieux l'appréhender j'ai donc planifié une seconde lecture (connaissez-vous la nuance entre "deuxième" et "seconde"?), cette fois traduite. Un peu plus de deux mois plus tard, je ne peux malheureusement toujours pas vous en livrer un résumé pertinent et complet.
Tout commence avec Benny Profane, personnage plutôt attachant, dans ses pérégrinations qui ne mènent apparemment nulle part. Persuadé que les objets inanimés mènent contre lui une guerre d'usure qu'il ne mérite pas, on suit ce personnage dans les passages les plus drôles et les plus accessibles du roman, ponctués de ses relations avec Rachel et Paola qui sont mènent parfois à des réflexions métaphysique . Son chemin croise d'autres personnages délirants comme Pig Bodine, Dewey Gland ou Ploy qui font de la scène du premier chapitre une amorce très agréable. Profane passe aussi son temps dans le métro à faire des allers-retours sur une même ligne. Il y rencontrera Angel et Geronimo qui lui permettront de décrocher un boulot de chasseur d'alligator dans les égouts.

L'intrigue commence déjà à se compliquer avec ce récit dans le récit d'un prêtre, père Fairing qui se serait retiré dans les égouts pour y précher la bonne parole... aux rats. L'absurde est poussé jusqu'au bout avec la relation ambiguë avec une rate de sa congrégation. On apprendra très loin dans le roman que le père Fairing est lié à la recherche obstinée et aux très multiples ramifications d'un autre personnage central, Herbert Stencil. Une seule occurence de la lettre V. dans les carnets de son père aura déclenché cette obsession d'une vie. Qui est V.? ou qu'est-ce? Une femme ou un pays isolé au point d'en être inconnu des cartes géographiques? Pynchon s'amuse tout au long du roman a jouer avec cette 22ème lettre de l'alphabet.

Les passages les plus indigestes et les plus hermétiques sont violents et diffèrent tellement des aventures loufoques de Profane qu'on a l'impression de tomber dans un tout autre roman. Même si certaines scènes d'espionnage conservent l'aspect comique, on est malheureusement perdu dans un brouillard qui ne se dissipe jamais.

Cette seconde lecture n'a pas été totalement inutile, elle a clarifié les relations narratives de ces dizaines de personnages, mais la complexité de l'oeuvre est telle que je n'ai eu l'impression de n'avancer que de quelques pas sur un parcours long de milliers de kilomètres. Toutefois, je n'exclus pas de lire d'autres romans de Thomas Pynchon. Lui-même aurait déclaré en avoir un peu rajouté dans l'érudition pour ce premier roman. Mes deux lectures ayant été aussi laborieuses que fascinantes, je ne conseille V. qu'aux amateurs de challenges littéraires.

V., Thomas Pynchon, Points, 8€. Traduit de l'américain par Minnie Danzas.

dimanche 9 août 2009

My life has no rhythm: Dead Boys de Richard Lange

La collection "Terres d'Ameriques" d'Albin Michel présente très régulièrement des recueils de nouvelles au public français. Malheureusement il semble y avoir en France une réticence flagrante envers cette forme littéraire. Depuis Edgar Allan poe, la nouvelle est considérée sacrée outre-Atlantique, elle est un premier pas initiatique dans les ateliers d'écriture et certains auteurs se sont fait un nom en n'écrivant aucun roman. C'est tout un savoir-faire de pouvoir créer en seulement quelques pages une histoire auto-suffisante. Trêve de considérations rabâchées, le recueil de Richard Lange mérite mieux comme introduction.

Dead Boys est un album de free jazz ou chaque morceau a déjà commencé, des tranches de destinées erratiques où chaque personnage continue à avancer, malgré les faux départs, fausses notes et douloureux couacs. Réalités urbaines, imprégnées d'une molle combativité forcée, avec leur lot de séparations, de rassemblements masculins autour d'un verre, de désillusions, de petits rayons de clarté imprévus, de drames et ruminations. On y recolle les morceaux comme on peut, les doutes permettant, après tout, de s'accrocher.

"Perdu de vue" ou la rencontre de deux demi-frères d'un père trop vite étouffé par les responsabilités, décrit le subtil rapport de force en sourdine entre le squatter Karl, ancien taulard dont les petites aventures (dont un bouleversant conte de Noël) s'insèrent à la manière d'interludes dans la nouvelle et Spencer, père de famille un peu kleptomane, spectateur et acteur des fissures quotidiennes.
"Lutte Anti-vol" et son petit boulot occasionnel dans cette supérette conseillé par Jim, un pote ancien junkie reconverti en philosophie zen. Journées médiocrement remplies de musique en boucle diffusée dans les rayons à surveiller. Le genre d'endroit facilement repérable pour des ados qui veulent franchir un palier dans la délinquance.
Une mention particulière pour "L'amour m'a donné des ailes" et son personnage brisé, harcelé par la culpabilité, distordue en rancoeur posthume, celle de sa femme. Petite peinture tragico-comique avec sa drogue, son racisme, ses petits dérapages et ses absurdités.
Dommage que l'utilisation exclusive de la première personne, au masculin, rend la lecture de ce recueil un peu trop homogène et facilite la confusion du lecteur qui peut finir par confondre les protagonistes et événements des différentes nouvelles.
Jamais ostensiblement sordides ou gratuitement violentes, les nouvelles de Dead Boys s'inspirent des circonstances parfois cruelles, auxquelles la vie exige de survivre.

Dead Boys, Richard Lange, Albin Michel, coll. "Terres d'Amérique", 20€. Traduit de l'américain par Cécile Deniard.

samedi 1 août 2009

Le Péché

Dans ce recueil de nouvelles suivi de poèmes Zakar Prilepine s'intéresse aux laissés-pour-compte de la société russe et de l'histoire littéraire. Le Péché est le miroir d'une société laissant à l'abandon des milliers de personnes dans un climat mortifère dans lequel il y a nulle place pour l'espoir. Malgré ce constat cru et désespérant l'auteur met en avant à travers tous ces portraits différentes facettes de sa personnalité un immense appétit de vivre, d'aimer, d'éduquer des enfants ou de transférer son amour en trop sur des animaux familiers. A travers le portrait d'un adolescent en vacances chez ses grands-parents, un videur de boîte de nuit ou un fossoyeur joyeux l'auteur montre que l'amour de la vie et de son pays peut toujours triompher de situations politiques, sociales ou économiques dramatiques!

Un livre essentiel qui contraste avec les reportages télévisuels alarmistes sur les enfants des rues ou les prostituées en Russie même si l'auteur nous montre qu'il ne s'agit que d'une bulle d'espoir bien fragile qui ne peut perdurer que par un changement politique profond.

Zakhar Prilepine est rédacteur en chef d'une édition régionale de Novaïa Gazeta, journal revendiquant sa ligne éditoriale anticonformiste et dénonçant les problèmes sociaux russes dont faisait partie Anna Polikovskaïa, et a gagné le prix Best-seller dans son pays en juin 2008.

Extrait:

" Dans un coin de son cerveau fiévreux et embrumé, il y avait déjà la certitude que jamais il ne se tuerait, sa vie était toute de tendresse et de passion, il était fait différemment, son sang chaud circulait toujours sans difficulté dans son corps, il ne s'échapperait d'aucune veine, ne jaillirait pas de sa gorge tranchée ni de sa poitrine transpercée."

Zakhar Prilepine, Éditions des Syrtes, traduit du russe par Joëlle Dublanchet, septembre 2009.


mercredi 1 juillet 2009

La physique des catastrophes, de Marisha Pessl

Si La physique des catastrophes était un joueur de foot, ce serait Cristiano Ronaldo, incontestablement brillant mais aussi terriblement agaçant et prétentieux.
Je m’excuse vis-à-vis de ceux qui ne connaissent rien au foot (encore qu’il doit y avoir une partie, essentiellement féminine, qui ne connait rien au foot mais qui voit très bien qui est Cristiano Ronaldo) pour ce petit morceau de portrait chinois, mais ils pourront se consoler en clouant leurs amis sur place quand, lors d’une de ces discussions sur le football pour lesquelles ils avaient pris l’habitude d’attendre que cela se termine sans rien dire, ils lanceront haut et fort « Si Cristiano Ronaldo était un livre, il serait La physique des catastrophes ».
Ecrit par une jeune femme d’à peine 26 ans, La physique des catastrophes est un roman qui ne laisse pas indifférent (il suffit de le « googler » et vous verrez se mélanger des adjectifs plutôt forts : « brillant », « époustouflant », « formidable », « génial », mais aussi « vides », « pompeux », « lassant », « usant », « pédant » puis un qui n’est pas un adjectif mais que j’ai trouvé drôle : « verbiage boursouflé » ). C’est le genre de roman que soit on adore, soit dont la simple vue donne la nausée. C’est donc impatient et curieux que je me lançais dans cet équivalent littéraire d’une douzaine d’huitres.
L’héroïne, Bleue Van Meer, 16 ans, un QI de 175, a lu plus de livre qu’elle a de cheveux sur la tête, nous raconte à la première personne le passage déterminant de son adolescence.
Bleue sillonne les états unis avec son héros de papa (conférencier, professeur, intellectuel de génie et théoricien sur à peu près tous les sujets) pour le suivre dans ses divers postes universitaires. Une bonne partie de leurs relations est construites autour de joutes verbales infinies et partant de rien dans lesquelles citations d’auteurs et théories fusent en tous sens. Père et fils regarde le monde de très haut tout en méprisant ceux qui leur sont inférieur intellectuellement, c'est-à-dire tout le monde, du moins dans leur esprit.
Durant leur périple ils font une halte dans une petite ville des états unis (donc comme toutes les villes des états unis sauf une cinquantaine), Stockton, ou vont arriver un certain nombre d’événements qui construiront la personnalité de l’un et révéleront la face caché de l’autre.
A peine leurs valises posées, Bleue, habituellement solitaire, va intégrer un groupe de marginaux Le Sang Bleu, mené par une très charismatique et mystérieuse prof de cinéma, Hanna Schneider. Dès le début du livre nous apprenons que ladite Hanna Scheider aura une mort violente, et que Bleue sera directement impliquée dans les événements qui lèveront le voile sur son mystère.
Je n’irai pas plus loin dans l’histoire mais déjà vous devez sentir qu’il s’agit d’un roman initiatique dans lequel l’héroïne passera en revue toute la gamme des émotions humaine ainsi qu’une intrigue policière en passant.
Ecrit comme une thèse de doctorat, avec un bon milliard de citations et diverses références faites soit pour éclairer le lecteur soit pour étaler sa culture et l’écraser dans son infériorité, le livre est clairement divisé en deux parties. La première partie met en place les personnages, le style et le contexte (en 650 pages tout de même) tandis que la deuxième est une enquête avec son lot de rebondissements et de révélations inattendues. Il sera à noter que Bleue n’aura besoin que d’une après midi, d’un bloc note et d’une connexion haut débit pour résoudre 3 meurtres ainsi qu’un complot politique. Plutôt efficace la jeune fille, il serait peut-être intéressant de lui confier les grands mystères de notre temps comme par exemple : La mort de JFK, la vraie identité d’Homère, les manuscrits perdus de Shakespeare, le Dalhia noir, la raison du succès des films « High School Musical », l’origine de l’expression « copain comme cochon » et les gens qui aime le viandox.
Le style d’écriture est assez original et il faut avouer que Marisha Pessl, l'auteur, est brillante, pleine d’esprit et doté d’un certain humour.
Certains passages du livre sont assez jubilatoires et l’ensemble est tissé d’une fort belle facture. Cependant il y a tout de même ce petit coté agaçant qui prend le pas à certains moment (j'imagine que chaque lecteur pensera dans le cours du récit, au moins une fois, « mais si j’étais dans l’histoire cette Bleue me mépriserait et utiliserait sa verve surentrainée pour me démolir, comme les autres. Mais pour qui se prend-elle, celle-ci ? »). De plus si vous n’avez pas envie de (re)baigner dans un univers trop scolaire, ce n’est pas le meilleur choix de lecture (l’histoire d’un prof et de sa fille major de promo qui se passe dans une école, articulé autour de la mort d’un autre prof, le tout écrit et référencée comme une thèse et dont les dernier chapitre est une interrogation écrite)
Il est toujours intéressant de ressentir des émotions fortes et de natures très différentes durant la lecture d’un livre. C’est pour cette raison que je conseille La physique de Catastrophes. Ce n’est pas tous les jours qu’un livre fait rire, agace, surprend, énerve, impressionne par la verve de l’auteur, et fait réfléchir.
Il est plus fréquent qu’un livre pose un certain nombre de questions mais celui-ci, qui est définitivement différent des autres, le fait au propre comme au figuré, le livre termine par une véritable interrogation écrite (QCM, question ouvertes, et dissertation) !
En tous les cas, je suivrai la carrière de cet auteur et c’est avec une curiosité encore plus grande que je me plongerai dans son prochain roman.

La physique des catastrophes, Marisha Pessl, 822 pages, 9,6€, chez Folio

mardi 16 juin 2009

America's Least Wanted: Moi, Fatty de Jerry Stahl

Roscoe Arbuckle. C'est un nom, dans l'histoire du cinéma muet, dont la résonance est bien plus faible que d'autres. Même mentionné par son surnom, Fatty, le personnage ne provoque pas la même réaction que Charlie Chaplin. Et pourtant il fut le premier acteur à toucher un salaire d'un million de dollars par an. Jerry Stahl nous a rappelés au bon souvenir de Roscoe avec ce Moi, Fatty (publié à l'origine en 2004 mais chez Rivages en 2007), en adoptant la biographie (à peine) romancée. Je pourrais même dire (auto)biographie vu que le récit est à la première personne.

En raison de sa corpulence, son père le reniera et le méprisera et ce dès sa naissance. Ensuite ce même père passera très vite à la vitesse supérieure en le battant, l'humiliant et allant jusque l'accuser de la mort de sa mère. Cette figure paternelle, qui lui donnera son surnom de Fatty (entre autres), est la première mine anti-personnelle de Roscoe. Il n'est alors pas surprenant que ce dernier abhorrera le nom de scène qu'on lui imposera. Ses premiers succès il les connaîtra avec le music-hall, dans diverses troupes et compagnies, un milieu où à cette époque le cinéma avait plus que mauvaise réputation. Il se lancera lui même dans ses premiers films à contrecoeur, pour arrondir ses fins de mois.

Mais j'abrège et je passe sur ses années de succès pour aborder le noeud du roman et de sa vie, le scandale qui fit de lui l'homme le plus haï des Etats-Unis à partir de 1921. Une soirée qui a mal tourné avec l'aide de l'alcool et de mauvaises fréquentations. Une situation aux circonstances dignes des films burlesques qu'il tournait et qui aura un goût bien plus amer que la tarte à la crème. Accusé à tort de viol et de meurtre, diffamé dans les journaux (photomontages, fausses déclarations et affirmations détournées à l'appui), et boycotté violemment, voici une plongée en caméra subjective dans son enfer jusqu'aux excuses sincères du jury (sans précédent à l'époque) lors de son troisième procès.

Je suppose que l'auteur s'est beaucoup documenté et que les nombreuses anecdotes doivent avoir une base historique. La personnalité même de Roscoe, naïve et sincère, semble être véridique dans un tel plaidoyer en sa faveur. Peut-être que des connaisseurs me confirmeront, n'hésitez pas mesdames et messieurs, mes articles sont imparfaits et ne demandent qu'a s'enrichir de vos précisions et commentaires sur des sujets que j'aborde sans avoir été au plus profond.

Le roman est bien sûr truffé d'apparitions de célébrités de l'époque, connues et moins connues, dont Buster Keaton (le seul ami fidèle, exception faite de Okie, domestique japonais de Roscoe), Charlie Chaplin (la rivalité fut semble-t-il bonne enfant et sans véritable rancoeur) et à mon grand plaisir certaines que j'avais déjà croisées dans une lecture récente (Swing de Jean-Yves Chaperon): Jack Johnson, Jack London et Caruso. Mais la particularité la plus attachante de Moi, Fatty est le ton du narrateur. Parfois émouvant à vous arracher des larmes (les pages racontant le soutien de sa première femme notamment), parfois d'une amertume teintée d'un humour désespéré même dans les pires moments de sa vie. Il est difficile de ne pas compatir avec un être humain si gratuitement détruit. Une réhabilitation posthume qui a sa place dans la bibliothèque des amateurs du cinéma muet, mais pas seulement.

Dernier petit chipotage, pourquoi donc classer l'ouvrage en "thriller"? Roman noir, je veux bien... mais est-ce que le terme "thriller" ne se compose pas de connotations complètement étrangères à ce que je viens de lire?

Moi, Fatty , Jerry Stahl, Rivages, 20€. Traduit de l'américain par Thierry Marignac.

dimanche 14 juin 2009

Dazed And Confused: V. de Thomas Pynchon

Je suis incapable de vous faire un article sur ce livre après cette première lecture. Pynchon sera le premier écrivain a me laisser dans une telle confusion. Un précédent dans mon parcours littéraire: malgré toutes ses zones sombres que mon cerveau n'a pas appréhendées et sa complexité déroutante, je suis allé jusqu'au bout sans vraiment avoir eu envie une seule fois de l'abandonner. Pire, j'ai d'abord emprunté la version traduite en bibliothèque, avant de me rendre compte qu'il me faudra plus de temps qu'un délai d'emprunt (renouvellements inclus) pour piger les implications de ce bouquin. J'ai donc fini par acheter l'édition Points, dans la perspective de le relire, en français. Pas quelques années plus tard mais dans un futur très très proche. Pour combler les trous que la version originale s'est fait un malin plaisir à laisser derrière elle, même après une lecture intégrale.

Est-ce les parasitages quotidiens des transports en commun (comme par exemple ces deux crétins qui affichait leur rebellion pathétique en mettant leur musique ostentatoirement insultante et en fumant un joint dans ce qu'ils considèrent comme leur territoire: le compartiment à vélos en queue d'un RER) qui m'ont privé de l'attention que V. requiert? Non ça serait me chercher une fausse excuse. Il me faut l'admettre, humblement, certains romans sont trop ardus pour les lire dans la langue, même après des études de littérature anglophone. Snif.
Je m'étais aventuré il y a quelques années dans les 100 pages les plus touffues de la littérature anglaise, Heart Of Darkness de Conrad, sans machette ni crème anti-moustique. Mais je n'ai pas eu le courage d'y retourner, même avec une machette et des litres de citronelle. Je vais attendre encore un peu pour retenter cette expédition, si vous voulez bien.

Faut-il lire d'autres Pynchon, relier leur points (pour faire une jolie image) communs et aller plus loin, c'est-à-dire dans les ouvrages critiques? Pourquoi m'atteler à telle tâche alors que, les oeuvres, titanesques et indispensables aux bibliothèques les plus cultivées, de Christine Angot et de Michel Wellbeck (l'orthographe est volontairement fausse, je préfère prendre mes précautions avant qu'il y ait des commentaires sur ce genre de détail) me restent désespérément inconnues? Tout simplement parce qu'en lisant la page Wikipedia (peu importe la crédibilité qu'on peut accorder à ce site) de Thomas Pynchon, j'ai été pris dans un tourbillon very beaucoup stimulant. Une sorte de challenge littéraire qui pourrait bien être borné et oublieux de futurs classiques, mais, promis, je ferai en sorte de ne pas tomber dans l'obsession ou la monomanie (mais pourquoi utilise-t-il ce terme si souvent? serait-ce une private-joke?).

Il faut quand même dire un minimum sur le contenu du livre: non, il ne s'agit pas de lézards extraterrestres venus envahir la Terre (dont les sucreries sont des souris de laboratoire), et il n'y a aucun personnage nommé Donovan. Blague à part, je vous en reparlerai dans quelques semaines.

Ah un dernier truc: la couverture est celle de l'exemplaire que j'ai acheté sur Ebay pour une somme très raisonnable. C'est une édition paperback (euh poche, en fait, mais ça fait mieux de dire paperback) datant de 1966. Je suis content (je ne suis pas Simon Jeremy, je n'ai donc pas vomi sur mon tapis) de l'avoir trouvée pour la poster.

mercredi 10 juin 2009

Monsters and Men: Mexico Quartier Sud de Guillermo Arriaga

La littérature mexicaine n'est pas spécialement une lubie dont j'aurais été infecté depuis le Salon du Livre. Ceci sera le dernier livre de la vague, pour l'occasion, de publication de février/mars que je chroniquerai. C'est juste que j'éprouve depuis quelques mois un intérêt renouvelé pour les formes littéraires courtes et que Phébus est simplement un éditeur qui nous a proposé depuis un certains temps de très bonnes publications.
Ce recueil de 14 nouvelles, pour la plupart datées de 1984 (les exceptions seront précisées) commence très mal. "Lilly" est une nouvelle plutôt écoeurante que je n'ai pas envie de raconter. Une de ces insupportables histoires que j'ai considérée, au premier abord comme une envie délibérée de la part de l'auteur de choquer. Si les nouvelles suivantes avaient été l'application renouvelée et systématique de ce genre d'attitude qui me répulse franchement, vous n'auriez pas cet article sous les yeux. Heureusement ces treize premières pages ne m'ont pas rebuté au point de refermer le recueil sans aller plus loin. Parce qu'elle est en fait de compte, et dans toute sa cruauté, cohérente avec les histoires qui suivent.

Comme l'indique le titre du recueil, celles-ci dépeignent la vie d'un quartier. Le personnage du docteur Del Rio, homme disons... perfectible, revient dans plusieurs d'entre elles mais chacune raconte à sa façon la violence, les confrontations et la chaleur de ses rues. L'une semble empreinte d'une étrangeté morbide et allégorique ("Ultimatum violet"), l'autre se révèle, sur deux pages, être une joyeuse fantaisie surnaturelle ("Rogelio", que certains d'entre vous pourront lire in a secret place). "Invaincu" et "Une question d'honneur" (1983) illustrent le besoin viril de trouver sa place parmi les autres. La femme y est victime, maltraitée ("Lilly" ainsi que "195" et ses dénouements abjects dus à des actions masculines, cruauté enfantine ou paranoïa subtilement narrée), dévouée ("La Veuve Diaz") mais aussi objet de désir, de désespoir et de sérénité ("En paix", 1989).

Comme il devenu coutume de le faire, je m'attarde sur celles qui ont ma préférence. Dans "Rogelio", déjà mentionnée, le personnage éponyme est mort mais ne l'accepte pas et erre dans les rues diffusant son amitié post-mortem. "La Nouvelle-Orléans" et son géant fou de douleur inexprimée qui effraie le quartier avec sa bouteille et sa fureur, incomprise de ses voisins. Et surtout "Le Visage effacé" et son narrateur révolté qui, au contraire de ses parents, entretient le souvenir de sa soeur décédée (à rapprocher, dans sa façon de traiter du deuil, d' "Une toile de Hopper" dans Les Grands Espaces de Fabien Pichon).

Mexico Quartier Sud se lit très vite et multiplie les procédés narratifs (alternance de points de vue, paragraphes courts, soliloque décousu...). Malgré une violence crue et parfois dérangeante, on peut discerner quelques éclats d'humour désabusé. Au final, un recueil honnête qui ne mérite pas le sort, mensuel, inévitable et pourtant sain pour leur boutique, auquel de nombreux libraires l'ont déjà condamné. Et j'en fait malheureusement partie.


Mexico Quartier Sud, Guillermo Arriaga, Phébus, 16€. Traduit de l'espagnol (Mexique) par Elena Zayas.

dimanche 24 mai 2009

Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates

J'ai décidé de vous en faire part à chaud, aussitôt le livre refermé: j'ai adoré "Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates".
Quand j'en parle à mes clients, je leur donne un conseil que je vous invite à suivre: lisez-le un peu tous les soirs, vous verrez, on se laisse vite prendre au jeu.

Sous ce titre énigmatique se cache un réseau d'histoires aux formes d'échanges épistolaires, avec pour toile de fond l'après guerre (on commence le 8 janvier 1946). Juliet Ashton est une écrivain reconnue dans tout Londres, surtout pour ses articles satiriques publiés pendant la guerre, sous les bombardements allemands.
Par un de ces étranges hasards qui ponctuent la vie de chacun, elle reçoit un jour une lettre d'un habitant de l'île de Guernesey (pour les curieux, c'est une petit île anglaise juste à côté de St Malo), membre du mystérieux "cercle des amateurs de littérature et de tourte aux épluchures de patate".

Voilà le début d'une très belle histoire pleine de rebondissements, pendant laquelle je me suis laissée porter par les émotions: du rire offert avec légèreté par ces personnages très attachants, aux larmes arrachées par la guerre et ses témoignages bouleversants.

Bien sûr il se peut dans les jours qui viennent que mon opinion s'altère. Que je juge un peu tout ce qui pourrait être mauvais dans cet ouvrage (mon côté tatillon).
Mais voilà: une demi-heure que le livre est fini et je suis encore là-bas, le sourire aux lèvres. Qu'exiger de plus?

"le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates" (Mary Ann Shaffer & Annie Barrows, trad Aline Azoulay - Nil Ed.)

jeudi 21 mai 2009

Fuck America d'Edgar Hilsenrath

Jakob Bronsky, c’est le pendant juif à New York du rital de Bunker Hill Arturo Bandini, la verve et la flamboyance de style en moins mais avec la même rage folle d’écrivain crève-la-dalle.

Cette rage qui l’anime, c’est celle de cracher à la gueule de l’Amérique le sort que l’Europe nazifiée lui a réservé, comme à sa famille et ses millions de congénères, pendant qu’elle-même s’abritait derrière son système de quotas pour mieux fermer les frontières et les yeux.

A cette Amérique, aveugle et ingrate, qui l’accueille donc quatorze ans trop tard, en 1952, Bronsky Père hurle « Fuck America ! ». Jakob, le fils, se terre au fond de cafétérias miteuses pour immigrés sans le sou, et au gré des frustrations et des poussées de libido, va lui livrer « Le Branleur », le meilleur roman qu’on n’ait jamais écrit, bien sûr, même si, victime d’une amnésie sélective, Bronsky est bien en mal de répondre à ceux qui le questionnent sur le sujet de son livre. Comme si seule la littérature était en capacité de dire l’indicible.

Tableau acerbe et foutraque du faux eldorado qu’est le New York des immigrants pauvres, des putes et des clodos, Fuck America, roman très largement auto-biographique, vaut moins pour son style et son caractère satirique que pour la description si juste qu’il fait des mécanismes de l’écriture et de ce qui pousse à le faire en dépit de tout.

Fuck America, Edgar Hilsenrath, Attila 2009, 287 pages, 19euros. Traduit de l’allemand par Jörg Stickan

lundi 11 mai 2009

City of tiny lights - La vitesse de l'obscurité


Ce livre parle de l'autisme. Pas l'autisme le plus répandu dans la réalité, mais celui des petits génies en maths. Bizarre d'ailleurs puisque le fils de l'auteure est lui même autiste. Sans doute est-ce un autiste de génie ! Curieusement on parle moins des autistes qui n'ont rien de génial, enfin...

De la vitesse de l'obscurité, cette interrogation qui hante le héros, nous n'apprendrons pas grand chose. La vitesse de l'obscurité/la vitesse de la lumière, ignorance/connaissance, normalité/anormalité. On comprend le parallèle. L'autisme est donc le vrais sujet du livre. Comment sont perçus les autistes par les gens "normaux", ce que peuvent ressentir certains autistes.

Je dois être un peu maniaque (peut être pas autiste quand même), car la façon dont vivent les personnages autistes m'a assez plu. C'est très routinier, j'aime ça ! La description de leur quotidien, de leurs habitudes et de leurs ressentis m'a vraiment intéressé.

Je suis cependant légèrement frustré car ce roman, agréable, aurait peut être pu devenir pour moi vraiment bon, si à cette réflexion sur l'autisme c'était rajoutée une intrigue plus Science fictionnesque, à la "Spin" de Robert Charles Wilson par exemple. Cette évoquation de la vitesse de l'obscurité est alléchante, mais quel dommage que l'auteure n'ait pas dépassé cette métaphore pour nous en fournir une explication originale ! De l'idée que diable ! Quand je lis un roman de SF, j'aime me dire "Ouais, il y a de l'idée là !" même si c'est complétement faux sur le plan scientifique, je m'en fiche, tant que ça fait rêver !

Les quelques idées qui ont fait que ce roman a été publié sous l'étiquette Science fiction, servent l'histoire, bien entendu, mais ne sont pas boulversantes d'originalité, entre autres : des avancées dans le domaine médical qui se traduisent par des implantations de puces, des traitements neurologiques. Ce qui entraine le fait que l'autisme puisse être traité dès la naissance.

La fin du livre m'a semblée baclée. Autant sur les trois premiers quarts, l'histoire évolue de manière subtile, avec quelques longueurs parfois. Autant à la fin, tout ce précipite en une cinquantaine de pages, dommage.

Je conseil quand même ce livre à la librairie ! Je ne regrette pas de l'avoir lu, simplement il était bien, alors qu'il avait le potentiel d'être génial.

La vitesse de l'obscurité - Elizabeth Moon - Gallimard - Folio SF n°329 - 9782070356799 - 9,10€