"Rana Toad", ça se mange?

Nous sommes libraires de divers horizons, bibliovoraces friands de découvertes, ici pour partager!

vendredi 18 mars 2016

The Three Investigators 11.The Mystery of the Talking Skull (1969)/Les Trois Jeunes Détectives 26.Le Crâne qui crânait (1984)


1.Découverte de la série:

Yves Beaujard (Édition 1988)
  Dans le fond de cette classe de CM2 (école primaire Vert-Galant 2, Villepinte), se trouvait une armoire avec quelques dizaines de bouquins. Une petite bibliothèque en sorte. Dans laquelle les élèves piochaient pour un petit emprunt de quelques jours. Quelques aventures de Fantômette, que même les garçons lisaient avec plaisir, un ou deux Bobby-La-Science et surtout cet exemplaire du Crâne qui crânait dont le jeu de mot simplissime suffisait pour accrocher les jeunes lecteurs. Il était en couverture cartonnée, avec illustrations intérieures, tel que les Bibliothèque Rose et Verte les présentaient dans les années 80. C'est avec ce onzième épisode (dans la chronologie originale, mais je l'ignorais à l'époque) que j'ai fait connaissance avec Hannibal Jones, Peter Crentch et Bob Andy. Puis j'ai fouiné dans le Bibliobus et à la Bibliothèque municipale à la recherche des aventures de ces sympathiques personnages, celles qui étaient mentionnées au début du Crâne qui crânait. Pour me mettre finalement à les acheter ou me les faire offrir.
   En tant que jeune lecteur, il y a plein de choses que j'ignorais mais qui sont importantes pour mon projet dans son ensemble. J'ai pris par exemple, je ne sais pendant combien de temps, pour argent comptant que l'auteur était Alfred Hitchcock, jusqu'à ce que je lise, dans un des tomes, "écrit avec la collaboration de..." sous la mention du titre original. Ce qui est synonyme de "c'est le véritable auteur, Hitchcock ne l'a pas écrit". D'ailleurs, à ce propos, j'ai remarqué que cette dite mention, dans quelques tomes édités par la Bibliothèque Verte, sème quelques doutes. Mais j'y reviendrai plus tard (peut-être pas dans cet article). 

2.Décès de Robert Arthur et succession:

  J'ai écrit à la fin de l'article consacré au dixième tome que The Mystery of the Talking Skull/Le Crâne qui crânait était spécial à plus d'un titre. Là où il représente pour moi la découverte et peut-être l'origine même de mon goût pour le polar, il fut malheureusement l'ultime roman de la plume de Robert Arthur, le créateur de la série. C'est une de ces choses que j'ignorais à l'époque, tout comme le fait que plusieurs auteurs s'en étaient partagé l'écriture au fil des années de publication. J'ai déjà eu un aperçu favorable avec Dennis Lynds/William Arden, auteur The Mystery of the Moaning Cave/Le Trombone du Diable. Cependant, il a été dit que ces changements d'auteurs avaient nui à la cohérence de la série. Il y a encore beaucoup à lire avant de me prononcer là-dessus.

3.Chronologie des parutions françaises:

  L'édition française a également fait des siennes au fil des années. En effet c'est avec Le Crâne qui crânait que Hachette et la Bibliothèque Verte commence à ne plus respecter l'ordre des parutions chronologiques originales. Comme indiqué dans le titre de cet article, Le Crâne qui crânait n'est sorti en France qu'en 1984 soit onze ans après la sortie du Trombone du Diable (et vingt-cinq ans après la publication américaine originale!). J'en ignore bien sûr la raison. En tout cas, je continue à suivre l'ordre de parution original quitte à signaler tout ce que chamboulement implique. J'anticipe un peu en vous disant par exemple que le douzième (donc prochain) tome de la série The Mystery of the Laughing Shadow/L'Ombre qui éclairait tout est paru en France en 1983, donc avant Le Crâne qui crânait. Et ce n'est que le début... Pour que les choses soient plus claires je peux d'ors et déjà annoncer que j'établirai, dans un article annexe, deux listes, l'une pour les parutions originales et l'autre pour les françaises, afin de vous donner une idée. Elle évoluera au fil de mon avancée dans le projet.

 4.Conséquence sur l'illustration:

La première conséquence visible de ce désordre concerne les illustrations. Les couvertures et illustrations internes de la série ont été de 1966 à 1979 effectuées par Jacques Poirier. On verra plus tard que Françoise Pichard a pris le relais jusqu'en 1981 avant de faire place à des illustrateurs transitoires et surtout à Yves Beaujard  qui officiera à ce poste jusqu'en 1987. Vous avez déjà pu voir son travail avec les rééditions des premiers tomes dans les années 80. Il se trouve que Le Crâne qui crânait est le premier volume où Beaujard est aussi chargé des illustrations internes. Elles sont moins nombreuses qu'avec Jacques Poirier et le style passe de la ligne claire à un dessin plus "rond", plus "cartoonesque". Toutefois, vous le verrez, Yves Beaujard garde plus ou moins à l'identique les caractéristiques physiques et vestimentaires que Poirier avait instaurées pour les trois héros.

Yves Beaujard, 1984.
  Je ne pense pas l'avoir déjà précisé mais, même si j'ai beaucoup utilisé le travail de Jacques Poirier jusqu'à maintenant, je l'ai découvert, pour la première fois, à l'occasion de mon projet. Une majorité des exemplaires lus lors de ma préadolescence étaient des rééditions, souples, des années 90 (c'est aussi celles qui me servent actuellement pour le texte français) qui ne figuraient aucune illustration. J'ai toutefois de vagues souvenirs de ces exemplaires cartonnés glanés en bibliothèque, avec les dessins d'Yves Beaujard qui, du coup, font plus madeleine de Proust que ceux de Poirier. Même si vingt-cinq ans ont effacé le roman de ma mémoire. Oui, encore une fois, la relecture se trouve être une redécouverte.

II.La traduction:

  On a donc eu plusieurs illustrateurs entre les publications françaises du Trombone du Diable (1973) et du Crâne qui crânait (1984). Mais la traductrice est restée la même (à l'exception du Testament énigmatique en 1979, effectuée par Jean Dupont). Claude Voilier est d'ailleurs la collaboratrice la plus créditée dans son domaine (entre 1971 et 1986: 20 tomes sur 37 parus en France). Ce onzième tome dans l'ordre américain se trouve être le 26ème dans l'ordre français et la 18ème contribution de la traductrice à la série (hypothèse brute et invérifiable que j'émettrai sans aller plus loin: à moins que celle-ci ait été effectuée dans les années 70 et gardée telle quelle pour la publication plus lointaine...)

1.Légers contresens:

  Ils relèvent du chipotage, je suis d'accord. On garde les mêmes idées, mais il y a quand même glissement à chaque occurrence:
-Chapitre 2: "Both Bob and Peter gulped"/"Bob et Peter frissonnèrent". To gulp signifie "avaler sa salive".
-Chapitre 3: "Fred Brown nodded."/"Fred Brown sourit."
-Chapitre 4: "A muffled sneeze sounded behind them."/"Un bruit étouffé se fit entendre  derrière eux."
-Chapitre 10: "Jupiter nodded"/"Hannibal soupira."
-Chapitre 17: "Very good," said a friendly voice"/"Parfait! dit une voix satisfaite." Pour cette occurrence, le texte original parle d'une voix "amicale". Le changement est justifiable par le contexte: le personne peut en effet être satisfait car les criminels viennent d'être neutralisés.

2.Ajouts:

  En partant du postulat que la traduction soit datée de 1984, j'ai pu constater que le goût de Claude Voilier pour les ajouts est resté très prononcé. Ils sont évidemment trop nombreux pour être tous cités, mais je vais m'attacher d'en citer les plus représentatifs. J'ai beaucoup gentiment tapé sur la traduction française et je m'en excuse encore une fois (après tout, on pourrait me rétorquer que je n'ai aucune crédibilité, ce qui est totalement exact) mais pour cet épisode, les choix ne sont pas toujours injustifiés.
  Dès le Chapitre 1, on remarque le genre d'ajout dont Voilier est friande depuis Treize Bustes pour Auguste. En voici un qui saute au yeux:

  "C'mon, Jupe, let's go!" Pete muttered to his stocky companion.
  "Just a little longer," Jupiter whispered back."

  "Hannibal, chuchota-t-il à l'oreille de son ami. Je t'en prie, allons-nous-en!"
  Hannibal qui était aussi grassouillet que le commissaire-priseur et transpirait autant que lui, ne semblait pourtant pas pressé de partir.
  "'Patiente encore un peu! répondit-il à Peter."
 
  Il y a bien "stocky" pour "grassouillet", mais la traductrice change le contexte en comparant Hannibal et le commissaire-priseur. D'ailleurs, on peut remarquer que le détail de la transpiration est de son invention car c'est déjà un ajout dans la description de ce dernier: "a short, plump auctioneer"/"petit homme replet et transpirant". Elle instaure tout de même une cohérence, et, après tout, même si ça semble superflu, la scène déroule l'été en Californie.

  Dans le Chapitre 2, on trouve un ajout moins justifiable:

  "A tall, thin man with strangely slanting eyebrows got out."

  "Un homme grand et mince en sortit. Ses sourcils obliques lui donnaient quelque ressemblance avec Méphisto tel qu'on a l'habitude de le représenter."

  En effet pourquoi comparer ce personnage, certes autoritaire et étrange mais pas malveillant, avec Méphistophélès, le Diable de Faust (je doute fort que Voilier, malgré l'abréviation, fasse allusion au personnage Marvel)? Peut-être a-t-elle voulu ajouter de la grandiloquence à un personnage qui en manifeste déjà assez, vous verrez plus bas (dans la partie consacrée à l'oralité de certains des personnages.)

  Au Chapitre 15, Claude Voilier se permet un jeu de mots que je considère personnellement comme un bon ajout:
  "[...] Dans le faisceau de sa torche, le numéro ancien apparut, comme en transparence, mais encore visible.
  "Le numéro 532! s'exclama Peter. Et on peut dire le bon numéro!"
  Ceci est justifié par le fait que  nos héros cherchent de l'argent caché. Une allusion humoristique à une loterie reste cohérente.
  On trouve également une intervention de Claude Voilier en note de bas de page dans le Chapitre 10:
  "Frank - c'était le prénom véritable de mon frère que ses amis appelèrent Spike par la suite..."
  La note en question porte sur le surnom du personnage et est tournée ainsi: "Spike=clou. Le surnom avait sans doute été donné à Frank en raison de sa maigreur.(N.d.T.)" Destinée à un jeune public français, cette indication n'est pas superflue. Reste à savoir si on trouve dans le roman une description de Spike Neely correspondant à cette hypothèse

  A plusieurs reprises, Claude Voilier ajoute des éléments inexistants dans le texte d'Arthur. C'est particulièrement récurrent lors de scènes de réunions de personnages où l'un deux expose des informations ou développe une argumentation. La première fois où cela se produit, c'est dans la Chapitre 7:

  "[...] but he can't find it, so he hides the letter, planning to study it once more.
  "Some other criminals who knew Spike in prison..."

  "[...] Mais comme il n'arrivait pas à percer le mystère de la lettre, il dissimula celle-ci, se réservant de l'étudier de plus près par la suite.
  -Ton raisonnement se tient Bob! approuva Hannibal.
  -Attends! Je n'ai pas fini. J'imagine que d'autres criminels ayant connu Spike en prison..."

  Vous avez remarquer que l'intervention d'Hannibal et la réponse de Bob ne sont pas dans le texte original?
  L'un des passages les plus représentatifs se trouve dans le Chapitre 9, lorsque le Chef Reynolds donne aux détectives plus de précisions concernant Spike Neely. Il s'agit en partie d'un monologue du policier mais Jupiter/Hannibal fait part de quelques unes de ses idées. Je le découpe et vous pointe les différences à chaque fois que cela s'impose:
 
  "[...] This tripped him up when a policeman in Chicago questioned him.
  "However, and this seems to be the big point, the money was never recovered. He hid it and hid it well. [...] Undoubtedtly he planned to leave it hidden until he got out of prison and then recover it.
  "Now let's take this whole thing step by step."


   "[...] Neely eut beau se terrer, la police le retrouva au bout d'un mois et l'on fit son procès.
  -Mais l'argent? demanda Bob qui se doutait de la suite.
  -Voilà le hic, avoua le chef de la police. L'argent, lui, ne fut jamais retrouvé! Neely l'avait caché, et bien caché! [...] Son but était clair: laisser le magot dans sa cachette jusqu'au jour où, ayant purgé sa peine, il le récupérerait et en jouirait tranquillement."
  Reynolds dévisagea son jeune auditoire, suspendu à ses lèvres, et continua:
  "Reprenons un peu les faits depuis leur début!"

  La première phrase de l'extrait sera traitée plus bas, car elle concerne un autre point de traduction. je ne l'utilise que pour mettre en avant l'ajout de la réplique de Bob qui n'intervient pas dans la discussion originale. On remarque également l'ajout, entre les deux paragraphes, d'une pause de Reynolds qui au passage explicite l'intérêt de ceux qui l'écoutent ("suspendu à ses lèvres").
  Continuons:

  "[...] He probably hid the money in Chicago, but he could have hidden it right here in the Los Angeles area.
  "You see the police learned that before he went to Chicago he spent a week hiding in the home of his sister in Los Angeles. [...] Until the police came, she never even knew her brother was a bank robber.
  "Thinking that Spike might have hidden the money in her house before he went to Chicago, the police searched it thoroughly."

  "[...] Il est probable qu'il sut trouver, à Chicago même, une cachette pour son butin. Par ailleurs, il n'est pas impossible non plus qu'il l'ait caché du côté de Los Angeles.
  -Los Angeles?
  -Oui. Il faut vous dire que la police a découvert qu'avant de se rendre à Chicago, Spike Neely avait passé une semaine, terré chez sa sœur, à Los Angeles. [...] Avant de recevoir la visite des policiers, la pauvre n'avait jamais soupçonné que son frère avait pu faire le hold-up d'une banque.
  -Alors? souffla Hannibal, captivé par les révélations du chef Reynolds.
  -Alors, pensant que Spike avait pu cacher l'argent chez Mme Miller avant de partir pour Chicago, la police fouilla la maison de fond en comble."

  Cette fois-ci nous avons deux interventions, l'interlocuteur de la première n'étant pas précisé, mais il s'agit certainement d'Hannibal puisqu'il est l'auteur de la seconde. Là aussi Claude Voilier précise l'implication du jeune détective ("captivé").

  "[...] So the official theory is that Spike hid the money in Chicago."'
  "In the letter he wrote to Gulliver a year ago, he mentions a cousin, Danny Street, in Chicago," Jupiter put in. "Could he have left the money with him?"
  "The prison authorities thought of that, Jupiter."

  "[...] But the Chicago police couldn't find anyone named Street who had the slightest connection with Spike Neely.
  "They finally decided the letter was harmless, so they mailed it."

  "[...] Voilà pourquoi la théorie officielle fut que Spike était parti dissimuler son butin à Chicago. Vu?"
  Hannibal réfléchissait;
  "Dans la lettre qu'il a envoyée à Gulliver, voici un an, rappela-t-il, il mentionne un cousin à lui: un certain Danny Street, de Chicago. Peut-être a-t-il laissé l'argent chez lui?"
  Le chef de la police hocha la tête.
  "Les autorités de la prison y ont pensé. [...] Résultat de l'enquête en question: on ne trouva personne du nom de Street qui de loin ou de près, fût en relation avec Spike Neely.
  Reynolds fit une pause et reprit:
  "En fin de compte, on conclut que la lettre était sans mystère et on la posta."

  Remarquez bien le "Vu?" qu'ajoute la traductrice: il est clairement utilisé comme une béquille dans la conversation. Les deux autres ajouts sont encore des pauses imaginées par Claude Voilier.

"[...] They believed that there might be a clue to the stolen money in the trunk.
  "That first night, they tried to steal it [...]"
 
  "[...] Et ils se sont persuadés que cette malle contenait un indice permettant de retrouver l'argent volé..."
  Reynolds se pencha en avant, l'air intéressé.
  "Continuez, Hannibal! Votre raisonnement n'est pas sot du tout!
  -Le soir même de la vente, poursuivit Hannibal, ces truands tentèrent de me reprendre la malle [...]
 
  Ici, les rôles sont inversés: Hannibal raconte les évènements et fait ses déductions et c'est Reynolds qui intervient par le biais de Claude Voilier. Elle explicite de même la participation du policier ("l'air intéressé") et ajoute une réplique qui relance Hannibal.

  "[...] Besides, we couldn't find any clue in it."
  "Well, what's done," Chief Reynolds said. "But all this talk has been leading up to a very important point. We're agreed, aren't we, that these criminals think there's a clue to the missing money in that trunk?"
  The boys all nodded."

  "[...] Et puis, nous n'avions trouvé aucun indice dans la malle."
  Reynolds haussa les épaules avec philosophie.
  "Ma foi, dit-il, ce qui est fait est fait. Inutile de revenir là-dessus. Mais notre conversation actuelle nous a conduits à un point important. Nous sommes tous d'accord, n'est-cepas, pour conclure que ces truands pensent que la malle recèle quelque indice permettant de mener au trésor?
  -Parfaitement d'accord, monsieur! répondit Hannibal au nom de tous."

  Ce dernier extrait pour le Chapitre 9, outre l'aspect visuel du geste ajouté par la traductrice ("haussa les épaules"), une réplique d'Hannibal se substitue à une courte indication purement narrative, non verbale ("The boys all nodded" pourrait être traduit par "Les garçons acquiescèrent à l'unisson/"au nom de tous")
 
  Cette conversation au poste de police est suffisamment représentative, c'est la raison pour laquelle je me contenterai, sans disséquer le passage, de dire que cela se reproduit dans le Chapitre 10 quand les détectives rendent visite à Mrs Miller, la sœur de Neely. Par contre, je vais m'arrêter brièvement sur la scène du compte rendu traditionnel à Alfred Hitchcock du Chapitre 18.

Yves Beaujard, 1984.
  Sans vous faire part des répliques, je peux vous signaler que Claude Voilier utilise:
  -une pause ajoutée de façon narrative: "M. Hitchcock fit une pause et reprit".
  -un son destiné à expliciter la présence de l'interlocuteur: M. Hitchcock émit un grognement plein d'intérêt. Hannibal poursuivit".
  -des questions de relance: "Les gitans?", "Et ce sont eux qui vous ont renvoyé la malle?", Comment les choses se passaient-elles au juste?" et "Et ensuite?"
  -une intervention neutre: "Je comprends".
  -une intervention exclamative: "Heureusement pour vous, jeunes gens!"

  Je vais toutefois recopier quelques lignes, car on y remarque une autre façon de faire:

   "Then that night when I kept Socrates in my room, Gulliver was hiding nearby. He saw my lights go out and took a chance on speaking to me through Socrates. That was when he gave me the mysterious message to go down and see Zelda.
  "[...] So the mystery is explained," commented Mr Hitchcock. "It was really The Great Gulliver at all times. Indeed a case of science rather than superstition."
  "Yes, sir," Jupiter nodded. "And as we usually had Socrates nearby when we were talking about the case, Gulliver could listen in our progress and plans. That way he knew pretty much everything we were doing. That made it a lot easier for him to keep an eye on us and come to our rescue in the end." 
 
  "Le soir de ce même jour, lorsque je montai Socrate dans ma chambre, Gulliver se trouvait toujours aux aguets dans les parages.
  -Et il a guetté vos lumières jusqu'à ce qu'elles s'éteignent n'est-ce pas?
  -Alors, juste comme je venais de m'endormir, il s'est risqué à m'adresser la parole par l'intermédiaire du crâne... C'était Socrate, semblait-il, qui me conseillait de me rendre à telle adresse... pour rencontrer Zelda.
  -Vu. [...] Voici donc ce second mystère expliqué! dit M. Hitchcock d'un air satisfait. C'était chaque fois, le Grand Gulliver en personne qui parlait. L'explication, strictement scientifique, ne laisse aucune place à la superstition.
  -En effet, monsieur, approuva le chef des Détectives. Autre chose... Comme nous avions la plupart du temps Socrate auprès de nous lorsque nous discutions de nos affaires, Gulliver pouvait nous entendre et, de la sorte, suivre les développements de notre enquête et avoir connaissance de nos moindres projets.
  -Il était donc au courant de tout?
  -Presque de tout, oui. C'est grâce à cela d'ailleurs qu'il a pu veiller sur nous et voler à notre secours au bon moment."

  Si vous avez bien fait attention, vous n'avez pas manqué de remarquer que deux questions d'Hitchcock font en réalité partie des explications de Jupiter dans le texte original ("Et il a guetté vos lumières jusqu'à ce qu'elles s'éteignent n'est-ce pas?" et "Il était donc au courant de tout?")
 
  Dans ces deux scènes, il était superflu de tout citer, je n'ai vraiment gardé ce qui servait à ma démonstration. Ce que fait Claude Voilier c'est qu'elle explicite l'interaction des interlocuteurs. Et son point de vue est compréhensible et acceptable puisqu'elle théâtralise le texte original. Le dialogue est relancé, de manière artificielle certes, mais cela donne au jeune lecteur des jalons pour mieux appréhender tous les détails d'une suite d'informations qu'elle jugeait peut-être indigeste. Elle a donc préféré la rendre plus ludique.


2.Permutations narration/répliques:

  La conversation avec Alfred Hitchcock ci-dessus nous l'a bien montré, Claude Voilier fait parfois quelques entorses à la forme narrative originale. Il arrive que des éléments de narration se retrouve sous la forme de répliques:
  -Au chapitre 5, ce qui est du style indirect libre de la part d'Arthur devient une pensée entre guillemets d'Hannibal:

  "Socrates couldn't have been speaking to him! But - the voice had been in his room. It hadn't come from the window."
  "Allons, je délire! se dit Hannibal. Il est impossible que ce crâne m'ait parlé. Pourtant... la voix venait bien de cette pièce... pas de la fenêtre..."

  -Au chapitre 11, la narration est remplacée par une réplique de Konrad:

  "Konrad agreed, however, that they could drive by the address on Danville street on their way back to Rocky Beach [...]"
  "Entendu, dit-il. Nous rentrerons à rocky en faisant un crochet par la rue qui vous intéresse!"

  -Au Chapitre 12, certainement par erreur, une réplique de Peter est amalgamée à celle de Jupiter:

  "Wow!" Pete said admiringly. "Bob, you've got it. That has to be the answer, doesn't it, Jupe?"
  Jupiter nodded. "Yes," he said. "Remarkable deduction, Bob. I'm just remembering a story I once read."

  "Eh bien, mon vieux! s'exclama Peter en regardant Bob d'un air admiratif. Tes déductions sont remarquables. Cela me remet une histoire que j'ai lue jadis."

  Je pourrais ajouter que la référence littéraire qui suit colle plus évidemment plus au personnage de  Jupiter/Hannibal qu'à celui de son adjoint.
  -Au Chapitre 14, un argumentaire de deux paragraphes originalement attribué à Jupiter, est partagé avec Bob dans le texte français ("Then, when he was in the hospital [...]"/"Ensuite, enchaîna Bob, quand Spike s'est retrouvé à l'hôpital [...]")
  -Au Chapitre 15, Bob remplace Hannibal ("Jupiter made a cut"/"Relevant Hannibal, Bob fit une fente dans la tapisserie.")
  -Au Chapitre 18: les félicitations de Peter envers son chef ("Jupe, you're the most!") deviennent celles de Bob ("[...] s'écria Bob, tout joyeux. Hannibal, je te tire mon chapeau! Tu avais deviné juste!").

3.Oralité des personnages:

  J'ai beaucoup reproché aux différents traducteurs de ne pas avoir correctement transcrit la syntaxe des répliques de Hans et Konrad, les deux frères bavarois employés par Titus Jones. Ce volume ne fait pas exception. A défaut de figurer dans une série d'articles annexes, leurs apparitions sont toujours plus ou moins relevées dans les articles principaux, d'un point de vue de la traduction.

  -Au Chapitre 1:
  "Just want to tell you, Mr Jones," Hans said softly. "We see a light in the salvage yard, we look through the fence, somebody is fooling around in there. Maybe we all better see, huh?"
  "Excusez-nous de vous déranger, monsieur Jones dit Hans, mais nous avons aperçu une lumière dans la cour du Paradis. Nous avons même distingué la silhouette d'un rôdeur. Nous ferions bien d'y aller voir de plus près, qu'en pensez-vous?"

  -Au Chapitre 6:
  "I get on the freeway!" Hans muttered. "They do not try to stop us there. Too much traffic."
  "Je prends l'autoroute, annonça-t-il. Personne ne se risquera à nous arrêter au milieu d'une circulation aussi intense!"

  "We lost them okay," Jupiter said. "I like to get my hands on them, bang their heads together. Where to now, Jupe?"
  "Parfait! s'écria-t-il joyeusement. Nous les avons semés! N'empêche que j'aimerais bien retrouver ces gaillards-là, rien que pour cabosser un peu leurs vilaines têtes! Où allons-nous à présent, Babal?"

  -Au Chapitre 11:
  "Yup, Jupe, got to get back to the yard," Konrad put in. "We are late now."
  "C'est vrai, Hannibal, renchérit Konrad. Il faut rentrer à présent. Il est plus que temps! Nous ne sommes pas en avance et je risque de me faire attraper par le patron!"

  Vous remarquez que mes critiques concernent toujours de ne pas garder leur phrases courtes et rudimentaires. La traduction embellit souvent leur répliques.

  Il y a un autre cas, toutefois différent, de façon de parler dont la traduction est discutable: celle de Maximilien le Mage. Personnage grandiloquent, sa manière de tourner les phrases est alourdit par une théâtralité ostentatoire.
  "Are the facts as I state them correct?" que je pourrais traduire par "Est-ce que les faits tels que je les dits sont corrects?" est traduit par Claude Voilier par un trop sobre "Est-ce vrai?". Ou encore: "I hope, I do hope, you haven't sold it yet?" où l'insistance sur le mot "hope" est gommée dans: "J'espère que vous ne l'avez pas encore vendue?". On pourrait pourtant traduire tout simplement: "J'espère, j'espère vraiment" ou s'il on veut en rajouter un peu pour coller au personnage: "J'espère, j'espère de tout cœur".

Yves Beaujard, 1984.
 
  Son goût pour la grandiloquence transparait aussi lorsqu'il interrompt et joue sur les objections ("buts"/"mais") de Jupiter/Hannibal. Seulement Voilier fait dans un premier temps un contresens puis une omission lorsqu'il s'agit de citer Shakespeare:
  "No, sir," Jupiter began again. "But - "
  "There is no need to keep saying but!" the man snapped. "I am offering you a fair price."
  "Non, monsieur. Mais...
  -N'essayer pas de faire monter le prix, dit l'homme d'un ton sec. Celui que je vous propose est déjà exorbitant."

  "But again!" The tall man scowled. "'But me no buts!' Shakespeare said that and I say it. The fact is, The Great Gulliver was once a friend of mine."
  "Encore des mais! s'écria le visiteur en fronçant les sourcils. Si vous voulez tout savoir, apprenez que le Grand Gulliver était autrefois un de mes amis."
  A la décharge de Claude Voilier, la dernière phrase ci-dessus rend bien l'aspect grandiloquent, surtout grâce à l'emploi de l'impératif "apprenez que". 
  D'autre part, "But me no buts" est déjà difficile à traduire, mais si en plus, on ne nous donne pas la pièce dont est tirée cette expression, on n'a pas la possibilité de trouver une traduction déjà admise que l'on peut citer comme une sécurité. Sauf que j'ai eu l'opportunité de trouver très vite, ce qui n'était pas le cas de Claude Voilier en 1984 (merci Google), d'où est tiré "But me not buts"... et ce n'est pas de Shakespeare, mais de Susanna Centlivre (circa 1667/1670-1723), poète, comédienne et dramaturge britannique. La réplique se trouve dans la comédie The Busie Body (1709) (L'Homme affairé) et pourrait être traduite par "Il n'y a pas de mais qui tienne". Cela dit, la question reste à savoir s'il s'agit d'une erreur de Robert Arthur lui-même ou si elle est volontaire pour ridiculiser son personnage un peu pompeux. Il faudrait déjà être un gamin cultivé pour la débusquer!
Yves Beaujard, 1984.

4.Adaptations:
 
  On trouve des petites adaptations ponctuelles:
  -Chapitre 1: "The trunk could easily have been fifty years old."/"La malle devait avoir plus de quatre-vingts ans". Pourquoi cette différence de trente ans? Est-ce une erreur d'inattention de la part de la traductrice? ou a-t-elle pris en compte les années supplémentaires que la Bibliothèque Verte a mis à publier ce onzième tome? Souvenez-vous, j'ai signaler qu'il y avait vingt-cinq ans d'écart (à cinq ans près on ne va pas chipoter) entre la publication originale et la française.

  -Chapitre 3:
  "Titus Jones looked mysterious. He snapped his fingers three times, turned round with his eyes closed, and chanted, "Abracadabra, a trunk we lack. Now it's time that trunk comes back."

  "Prenant un air mystérieux, il fit claquer ses doigts à trois reprises, ferma les yeux et psalmodia:
  "Chiribiribi, malle viens ici! Chiribiribou, vole près de nous! Chiribiriba, ne refuse pas!..."

  Ici, c'est la formule magique à rimes de l'espiègle oncle Titus que Claude Voilier adapte. "Abracadabra" est suffisamment populaire pour être conservé et je ne connais pas celle que la traductrice utilise (elle est peut-être tirée d'une comédie musicale brésilienne). Toutefois elle garde l'aspect rimé et on peut considérer que c'est satisfaisant.

  -Chapitre 4: l'unité de mesures anglo-saxonnes, "inches" ou "pouces" ne sont pas converties en centimètres: "He came up with a disk two inches thick and about six inches across, apparently made of ivory."/"[Il] en sortit un disque d'ivoire assez épais." La conversion donne des dimensions d'environ 5 cm d'épaisseur et 15 cm de diamètre.

  -Chapitre 5: "He sneezed!" Pete said. "That's the next thing to talking. If a skull can sneeze it can probably recite the Gettysburg Address!"/"Il a éternué, murmura Peter. C'est presque comme s'il avait parlé! Si un crâne peut éternuer, il peut sans doute aussi bien réciter l'annuaire tout entier!"
  On peut comprendre encore le choix de Claude Voilier: Pete fait allusion au discours de Gettysburg, extrêmement célèbre aux Etats-Unis, déclamé par Abraham Lincoln le 19 novembre 1963. La traductrice a certainement jugé que ce n'était pas assez parlant pour le jeune public français. On peut chipoter que "l'annuaire tout entier" est d'une longueur un peu disproportionnée...

  -Chapitre 7: Socrate, le crâne qui parle, se manifeste à Mathilda. Dans la version originale, il prononce une interjection ("boo!") destinée à effrayer la tante de Jupiter/Hannibal. Claude Voilier la remplace par une réponse plus directe ("Sottises!"). J'ai décidé de ne pas citer la scène ici et la conserver pour la série d'article consacrée à Mathilda.

  -Chapitre 13: à la fin du Chapitre 12, le trio reçoit un appel téléphonique d'un certain George Grant. C'est lui qui cite pour la première fois le nom de trois truands: "Their names are Three Finger Munger, Baby-Faced Benson and Leo the Knife."/"Voici leurs noms: Munger dit Nez-Tordu, Benson le Gosse et Léo le Poignard". Aucune justification ne sera donnée de la part de Robert Arthur pour de tels surnoms, ni de celle de Claude Voilier pour avoir changé "Three-Finger" en "Nez-Tordu". 

  Une des adaptations que je ne peux pas ne pas mentionner, c'est celle, bien évidemment, du titre. Il suffit de dire qu'à une traduction littérale (qui donnerait Le Mystère du crâne qui parle), il a été choisi un jeu de mots facile mais efficace. Le texte français ne le justifie pas clairement même si on peut considérer la provocation de Socrate envers la tante Mathilda comme une insolence, qu'on pourrait avec indulgence rapprocher du verbe "crâner".

  L'adaptation la plus importante du roman concerne un de ces éléments particulièrement difficiles à traduire que présente le texte original. Il ne s'agit parfois que des expressions typiquement anglo-saxonnes auxquelles il suffit de trouver un équivalent. Mais il arrive qu'il s'agisse de quelque chose de propre à l'intrigue du roman dont l'importance et la récurrence interdisent l'omission et imposent un véritable défi pour le traducteur. Je peux vous rappeler comme meilleur exemple les énigmes de The Mystery of the Screaming Clock/Les Douze Pendules de Théodule, où Jean Murray avait littéralement réécrit des pages entières.
  Dans Le Crâne qui crânait, les Trois Jeunes Détectives sont mis sur la piste de l'argent d'un braquage et les indications de Spike Neely sont trop subtiles pour être transposées d'une langue à l'autre. Ignorant pour l'instant cette raison spécifique on est interpellé une première fois dans le chapitre 9 par une omission. C'est le Chef Reynolds qui donne les premières précisions concernant Spike Neely (vous reconnaîtrez la phrase déjà citée plus haut):

  "[...] An alert teller in the bank had noticed when he demanded the money that he had a slight speech defect - had trouble pronouncing the letter "l". This tripped him up when a policeman in Chicago questioned him."

  "[...] Le caissier de la banque dévalisée, qui l'avait bien observé tandis qu'il lui remettait l'argent n'avait pas les yeux dans la poche. Il remarqua certains détails physiques de son agresseur et, malgré le bas de nylon dissimulant le visage du voleur, sut en donner une description assez exacte."

  Le même détail est occulté au chapitre 10 alors que Mrs. Miller, la sœur de Neely accueille les détectives et répond à leurs questions:

  "[...] His speech defect was worse than usual. You know that's how he was finally caught - he had trouble pronouncing the letter "l" in words. For instance, if he said 'flower', it came out 'f'ower'."

  "[...] Ses nerfs étaient à vif. Il sursautait au moindre bruit et ne mettait même pas le nez à la fenêtre."

  Pourquoi donc claude Voilier ne prend pas en compte cette difficulté du personnage à prononcer la lettre "l"? J'ai assez avancé dans mon projet pour savoir que c'est un détail important de l'intrigue et que là où la traduction occulte, elle se rattrapera autre part pour compenser.
  Ainsi, on repère a un ajout très bizarre au chapitre 13 qui, à première vue, ne semble pas lié aux omissions spécifiques ci-dessus. Et pourtant c'est bien le cas et c'est la raison pour laquelle je ne l'ai pas relevé dans la partie consacrée aux ajouts et gardé pour cette partie de l'article:

  "Bob looked at the two stamps - a two-cent stamp and a four-cent stamp. He took the envelope and ran his finger over them. His expression changed to one of great excitement.
  "Jupe!" he exclaimed. "You're right! There's something under one of those stamps. The four-cent stamp feels just a little bit thicker than the two."
  Pete also ran his finger over the stamps and nodded. The four-cent stamp was just a trifle thicker - not enough for the eye to notice unless you looked very closely."

  "Bob considéra les deux timbres, assez jolis, émis à l'époque, à l'occasion d'une exposition agricole quelconque. L'un qui célébrait l'élevage, était de deux cents. L'autre, en l'honneur de l'agriculture, de quatre cents.
  Le jeune garçon s'empara de l'enveloppe, la palpa doucement. Soudain, son visage s'illumina.
  "Babal! s'exclama-t-il. Tu as raison! Il y a quelque chose sous l'un de ces timbres. Celui de quatre cents me semble un peu plus épais que celui de deux!"
  Peter, à son tour, tâta les timbres et fut du même avis que Bob. Le timbre de quatre cents, représentant un laboureur en plein effort, était légèrement plus épais que l'autre... mais insuffisamment pour le découvrir à l'œil nu."

  Nous aurons l'explication des choix de Claude Voilier en même temps que l'énigme interne au roman dans le chapitre 17:
  "[...] Spike Neely had a slight speech defect. Chief Reynolds told us so. He had trouble pronouncing the letter L in some words."
  "I believe that is true, boy," Zelda answered. "But what - "
  "And his sister said Spike pronounced 'flower' as 'f'ower.' How would he pronounce 'floor'?"
  "He'd pronounce it 'four,' Zelda saifd after a moment. "Are you trying to tell me - "
  "He put the money under the floor," Bob yelped. "He was sure Gulliver would remember his speech trouble and understand. Even if he didn't, 'four' and "floor" sound enough alike to give the idea if you're looking for something tricky."
  "[...] Le timbre de quatre cents a quelque chose de spécial. Il a été émis à l'occasion de je ne sais quel salon de l'Agriculture et représente un laboureur en train de défoncer le sol.
  -De défoncer le sol! répéta Zelda, sans comprendre.
  -Et c'est sous cette image représentant un homme en train de creuser le sol que se trouvait dissimuler le timbre vert. Comprenez-vous? Cela signifie que Spike a caché l'argent sous le plancher! Il espérait que Gulliver devinerait la vérité!"

  Comme elle était dans l'impossibilité de reprendre l'indice original tel quel, Claude Voilier a du se creuser (tout comme le laboureur) les méninges. En effet, si, en anglais, on peut obtenir "four" en retirant le "l" de "floor", on se retrouve coincé avec leur équivalent français respectif, "quatre" et "plancher". Vous vous souvenez que c'est ce genre de difficulté qu'a du contourner Jean Muray dans Les Douze Pendules de Théodule. Il est probable que dix traducteurs différents qui ne se concerteraient pas, trouveraient dix solutions/adaptations différentes. C'est bien pour cela que le choix de Claude Voilier n'est pas choquant en soi. Conserver le problème d'élocution de Spike Neely implique trouver un moyen de l'utiliser pour la résolution de l'énigme des timbres. Voilier trouve une solution qui ne colle pas avec ce détail, elle a donc du, malheureusement, le supprimer.
 
Harry Kane, 1969.
Avant de passer à la partie suivante consacrée à la continuité, je tiens encore à mentionner une petite différence dans ce même Chapitre 17. Elle concerne le lieu où se trouve l'argent caché:
"Jupiter suggested that the right spot would either be under the floor in the guest romm, where Spike had stayed, or under the floor in the little attic storage space.
  They tried the attic first.
  Ten minutes later Lonzo ripped up a board in one corner - and Pete gave a shout.
  There in the beam of the flashlight, lay bundle after bundle of greenbacks, neatly stacked between the joists of the first-floor ceiling!"

  "Hannibal était d'avis que la cachette se trouvait plutôt dans la chambre d'amis, celle, précisément, que Spike Neely avait occupée durant son séjour chez sa soeur.
  Les Trois Jeunes détectives et les gitans se rendirent donc dans la petite chambre et s'attaquèrent aux planches couvrant le sol. Dix minutes plus tard, Lonzo, qui en soulevait une, dans un coin, poussa un cri. Peter lui fit écho.
  Là, bien visibles dans le faisceau de la lampe électrique que brandissait Peter, apparaissaient, soigneusement alignées l'une à côté de l'autre, des liasses de billets verts."

  Pourquoi Claude Voilier place-t-elle la découverte dans la chambre d'amis au lieu du grenier? Est-ce de l'inattention ou a-t-elle arbitrairement et sans raison particulière choisi cet endroit? Je passe sur les autres différences de cet extrait.

 III.Continuité:

  Au tome précédent, la continuité méritait un coup de projecteur conséquent puisqu'il était rédigé pour la première fois par quelqu'un d'autre que Robert Arthur. Ici, elle est reléguée plus bas, mais elle n'en est pas moins importante. Pas d'allusions à la jambe de Bob (je pense qu'il n'y en aura plus) ou le passé de comédien d'Hannibal.
  Par contre on trouve des choses inhabituelles, comme des ajouts du texte français rappelant des détails propres à la série absents dans le texte original:
 -"Bob lui-même, à la bibliothèque où il était employé à mi-temps, compulsait souvent d'autres archives susceptibles de les aider, ses amis et lui, dans leurs enquêtes policières." (Chapitre 3)
-" [...] une antique caravane que Titus Jones avait jadis généreusement donnée à son neveu." (Chapitre 7)

  Ces ajouts ne sont pas superflus et c'est même à mettre au crédit de Claude Voilier. C'est dans un but légitime. Comme je l'ai dit au début de cet article, Le Crâne qui crânait est le premier livre de la série que j'ai eu entre les mains et je n'avais pas encore le reflexe du puriste consistant à lire une série depuis le début. Je n'avais donc pas en tête ces deux informations. D'autres gamins, à l'époque ou même plus tard, ne se sont probablement pas préoccupés de l'ordre.
  Autre exemple de continuité, mais qui pourrait être involontaire:

  "I move we go scuba diving today," Pete said. "It's a swell day for it and we haven't done any diving lately. We'll get rusty."

  "Si nous allions faire un peu de plongée de sous-marine? proposa Peter. Le temps est idéal pour ça et nous n'avons pas plongé depuis au moins deux semaines. Nous allons finir par nous rouiller."

  La plongée sous-marine est une activité récurrente pour les Trois Jeunes Détectives. Cette précision de "deux semaines" de la part de Claude Voilier est assez étrange. Il s'avère que dans l'aventure précédente, The Mystery of the Moaning Cave/Le Trombone du Diable, les combinaisons et les tubas leur ont bien servi. La traductrice a-t-elle pris en compte ce détail? ou sa précision est-elle arbitraire?

  C'est d'autre part l'occasion pour moi de remettre au goût du jour la Chronologie que j'avais commencé à établir depuis The Mystery of the Fiery Eye/Treize Bustes pour Auguste. Je l'avais un peu laissé tomber car elle se révélait malheureusement pas très fiable. Je ne peux pas pour l'instant en faire un article annexe, car elle est encore en état de brouillon. Il s'avère que, volontaire ou pas, cette précision de "deux semaines" peut coller à quelques jours près.
  Une autre précision, cette fois-ci bien présente dans le texte de Robert Arthur (Chapitre 2), me remet encore plus officiellement sur les rails de cette chronologie, certes bancale, mais réelle:

  "It was a bright, sunny morning in late summer and the day promised to be warm."

  "Cette matinée ensoleillée annonçait une journée chaude, bien qu'on fût déjà à la fin de l'été".

  Dans les grandes lignes, le premier tome commençait début juillet et même si les indications temporelles que l'on  ne sont pas en adéquation avec certaines précisions (les trente jours pour Worthington/Warrington, et la date du six août), le huitième tome précise que nous sommes toujours en août, le neuvième tome ne dure que trois jours et le dixième peut encore se dérouler vers la troisième semaine de ce même mois. Ce onzième tome se déroule donc fin août/début septembre. Bien évidemment, en théorie, un lecteur français qui aurait assidument suivi l'ordre des parutions n'aurait pas pu se rendre compte de ça.
Harry Kane, 1969.
  Bien que onze enquêtes aient été résolues en deux mois (c'est peu probable dans la réalité, vous en conviendrez), les détectives étaient en vacances et avaient donc techniquement le temps. Aura-t-on donc un retour à l'école du trio? En tout cas, les allusions scolaires ont été plutôt rares. C'est pourquoi, on est surpris de lire au Chapitre 4:

  "It was not a scary skull - somehow it even seemed friendly. It reminded the boys of the complete skeleton in the biology department at school, which everyone called Mr Bones. They were quite used to Mr Bones, so they weren't nervous now about the magician's skull."

  "Ce crâne n'avait rien d'effrayant... il était même plutôt sympathique. Il rappelait aux Détectives le squelette qui, en classe, présidait aux cours de leur professeur de biologie et que les élèves avaient baptisé M. Os. Étant habitués à voir un squelette entier, ils ne s'émurent pas à la vue d'un simple crâne."

  Sauf que... souvenez de la scène du Chapitre 13 dans The Mystery of the Moaning Cave/Le Trombone du Diable où Peter et Jupiter/Hannibal s'enfuient en découvrant le squelette d'El Diablo. Alors petite erreur due au changement d'auteur ou ironie de Robert Arthur?

  Un autre cas de continuité concernant le passé de l'oncle Titus Jones fait son apparition au Chapitre 10, mais je le conserve pour la série d'articles qui lui ai consacrée avec Mathilda.

IV.Couvertures:

  Pour finir, comme d'habitude, je vous fait part de toutes les couvertures anglo-saxonnes, ainsi que celles d'un peu partout dans le monde:

Harry Kane, 1969.
Robert Adragna, 1981.
Stephen Marchesi, 1978;




















Roger Loveless, 1992.
Bill Dodge, 1999.



















Edition britannique
Edition britannique




















Edition britannique.
Edition allemande.
Edition espagnole.




















Edition finnoise.
Edition italienne.




















Edition pakistanaise.
Edition polonaise.


















The Mystery of the Talking Skull/Le Crâne qui crânait, Robert Arthur. Traduit de l'américain par Claude Voilier

vendredi 19 février 2016

  Avant le repas, le couple royal eut droit à un remarquable aéropage d'artistes inuits originaires de villages reculés et venus en avion pour l'occasion. Le Pr Hardy se leva pour présenter le premier poète. Il expliqua que la vie quotidienne des Inuits se caractérisait par d'inimaginables privations, mais que, s'inspirant de la trame de leur existence, ils faisaient de l'extase le leitmotiv de leur salut anacréontique au monde. Ce peuple remarquable tirait des hymnes à la joie, n'en déplaise à Beethoven, des bonheurs les plus simples et les enchâssaient dans une forme de haïku qui lui était propre. Puis Oliver Girskee se leva et récita:

  Le froid et les moustiques,
  Ces deux fléaux,
  Ne viennent jamais ensemble...
  Ayi, yai, ya.

  Après la danse du tambour traditionnelle, on eut droit à une démonstration, aussi rare qu'animée, de tire-bouche, concours mettant aux prises les champions du Keewatin et du Haut-Arctique: chaque adversaire met ses doigts dans la bouche de l'autre et tire jusqu'à ce que l'un deux perde connaissance ou s'avoue vaincu. Puis on entendit Minni Altakarilatok et Timangiak Gorski, chanteuses de gorge de Cape Dorset, à juste tire célèbres.
  "Les sons distinctifs des chants de gorge expliqua le Pr Hardy à l'intention de la famille royale et de son entourage, fruit d'une véritable tradition autochtone, résultent de bruits de respiration, naseaux et gutturaux, qui ne sont pas sans rappeler ceux d'une personne qui se gargariserait à sec. Cet art résiste à toute description, mais on peut le comparer à la rumeur des grandes rivières... au doux planement de la mouette... à l'effritement de la neige immaculée que soulèvent les vents de l'Arctique."
  Après le spectacle, le professeur se leva pour annoncer que le volet artistique de la soirée, où les multiples facettes de la culture inuite avaient été si avantageusement mises en valeur, était à présent terminé Tout sourire, Moses se leva - initiative qui plongea Beatrice dans les affres de la terreur - et improvisa un petit discours. Il dit espérer que cette facette de la mosaïque culturelle canadienne ne serait jamais contaminée par l'introduction, dans le Nord virginal, de la télévision américaine et de ses idioties. Il se rassit en souriant d'un air béat en réponse à une salve d'applaudissement et réclama aussitôt un autre verre. 

Solomon Gursky, Mordecai Richler, Editions du Sous-Sol. Traduit de l'anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné.

lundi 15 février 2016

L'apparition du monstre (Chapitres 13 & 14)

  "Suddenly there was a faint ripple in the water of the pool that had been so dark and silent. This was followed by splashing and loud breathing. The boys stood motionless, their flashlights trained on the sound.
  A black and shiny shape broke the surface of the murky pool. Water dripped from its shining skin, reflecting in the beams of the boys' flashlights, as the creature raised itself out of the water.
  Jupiter and Pete stared in horror as the shiny black creature began to climb out of the pool.
  "What are you boys doing here? the creature demanded.
  Suddenly, at tnhe same time, both boys realized what they were looking at. It was a man wearing a black rubber wet-suit, swim fins, a double air-tank painted black, and a black rubber mask that completely covered his face.

Jacques Poirier, 1973.

  "Soudain, l'eau du lac, jusqu'ici immobile, se rida sous les yeux effarés des jeunes Détectives. Ce mouvement fut suivi de clapotis. Puis ils entendirent une forte respiration. Sidérés, les garçons ne bougeaient pas plus que des statues. Une forme noire et luisante surgit de l'eau noire. Des gouttelettes
brillaient sur sa peau qu'éclairaient les lampes électriques. La noire créature se hissa au bord du lac. Le Monstre!
  "Que faites-vous ici, jeunes gens?" demanda l'étrange apparition.
  Seulement alors Hannibal et Peter prirent conscience de ce qu'était en réalité la créature qui se dressait devant eux. C'était un homme vêtu d'une tenue de plongée en caoutchouc noir, chaussé de palmes et portant, outre des doubles bouteilles d'air peintes en noir, un masque de caoutchouc, également noir, qui lui couvrait entièrement le visage.
Dakota B., 8 ans (2004)
  J'ai trouvé amusant d'ajouter ce dessin d'une fillette trouvé sur le site Spaghetti Book Club, sur lequel des enfants rédigent des articles sur leurs lectures. Si vous le souhaitez, voici le lien vers l'article de Dakota.

The Mystery of the Moaning Cave/Le Trombone du Diable, William Arden. Traduit de l'américain par Claude Voilier.

La bague de Mrs. Andrews/Mme Andy (Chapitre 1)

  "[...] My goodness, how he found my engagement ring, I'll never know."
  She was referring to the time the previous autumn when she had lost her diamond ring Jupiter Jones had to come to the house and requested her to tell him every move she had made the day the ring was lost. Then he had gone out to the pantry, and found the ring behind a row of bottle tomato pickles. Bob's mother had taken it off and put it there while she was sterilising the jars.
  "I can't imagine," Mrs. Andrews said, "how he guessed where the ring was!!"
  "He didn't guess, he figured it out," Bob explained. "That's how his mind works... Mom can't you get the message now?"

  "[...] Je ne suis pas près d'oublier la façon dont il a retrouvé ma bague de fiançailles."
  En effet, quelques mois plus tôt, elle avait perdu une bague ornée d'un diamant. Hannibal Jones l'avait interrogée minutieusement sur ce qu'elle avait fait le jour de la disparition de la bague. Puis, il s'était calmement rendu à l'office et avait passé la main derrière une rangée de bocaux de tomates en conserve: la bague avait roulé là pendant que Mme Andy stérilisait d'autres bocaux.
  "Je suis encore stupéfaite qu'il ait pu deviner où elle était, remarqua la mère de Bob.
  -Hannibal ne devine jamais: il raisonne. Tu ne pourrais pas me donner son message maintenant, m'man?"

  Cet extrait aurait pu être inséré dans l'article consacré aux parents de Bob, mais j'ai préféré, au lieu de le supprimer pour ne pas alourdir ledit article, de l'isoler à cause de sa petite importance. Cette mini-enquête de Jupiter/Hannibal, avant la création des Trois Jeunes Détectives, méritait d'être relevée.

The Secret of Terror Castle/Au Rendez-vous des revenants, Robert Arthur. Traduit de l'américain par Tatianna Bellini/Vladimir Volkoff.

"[...] On était en 1969. J'ai été appelé sous les drapeaux dans le courant de l'année. Ma mère a toujours mis un point d'honneur à ce qu'on s'exprime correctement. Ça m'a valu d'être affecté au service radio. J'étais sous les ordres du pire sergent de toute l'armée. Je n'étais encore qu'un gamin et, tout d'un coup, je relayais des ordres qui faisaient des centaines de morts. Je n'exagères pas. Des centaines de personnes sont mortes à cause de ces ordres. Et je le savais. Je me disais que la meilleure chose à faire aurait été de tuer le sergent, puis de me suicider. Je suis sérieux. Si j'étais vraiment courageux, c'était ce que je devais faire. C'était très clair dans ma tête. La meilleure chose à faire était de tuer ce sergent. J'ai chargé mon arme. Je suis arrivé par derrière. J'ai relevé mon arme à hauteur de la tête du sergent. Mais j'en étais incapable. J'ai retourné le flingue sur moi, mais, là aussi, j'étais incapable d'aller jusqu'au bout. Alors j'ai continué à faire ce qu'on me demandait. J'ai continué à relayer les ordres. Pendant deux ans. De retour à New York, j'ai plongé dans l'alcool, les drogues. J'ai perdu quelques années de ma vie comme ça. Mais mes proches veillaient sur moi. Les amis de ce quartier. Ma famille. Des gens à l'église... Tu sais, pour moi, je suis responsable de la mort de centaines de personnes parce que j'ai relayé tous ces ordres. Jamais je ne pourrai racheter cette faute. Jamais. [...]"

911, Shannon Burke, 10/18. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Diniz Galhos.

samedi 13 février 2016

Bob et Peter rencontrent El Diablo (Chapitres 8 & 9)

Éditions britanniques.
  Dans cet extrait, j'ai souhaité recopier la longue description avant la scène proprement dite. Je ne vais pas dans les détails, mais qui a des bases de traduction anglais/français sait que le texte français a tendance à être plus long. Cela s'explique notamment parce que l'anglais utilise peu de longs mots et se contente parfois de deux mots là où le français est souvent obligé d'étoffer, ou pour parler plus simple, d'utiliser plus de mots. Or, vous voyez bien que l'extrait original est plus long que la traduction de Claude Voilier. Elle ne traduit pas tout, simplifie et tronque ainsi l'effort de description de William Arden. C'est d'ailleurs la première fois qu'on a une telle description dans la série. Robert Arthur n'avait pas l'habitude de s'attarder sur les paysages.

Harry Kane, 1968.
"Enjoy the Fiesta, boys!" Mrs. Dalton called after them.
  Actually, Bob and Pete were quite excited at the prospect of seeing the famous Santa Carla Fiesta, and they rode off in a holiday mood. The road from the ranch wound through the vast inland valley, surrounded on three sides by the brown mountains of Southern California. Away from the sea the sun was hot, and the boys noticed that all the creeks they passed were dry. At one point they crossed the wide bed of the Santa Carla River itself. Down below the bridge, the river bed was completely dried up, with small plants growing on its sun-baked surface.
  Soon the highway began to climb towards San Mateo Pass. Bob and Pete had to get off their bikes and walk them around hairpin curves. Mountain valley yawned close to the right, while rocky cliffs climbed steeply to the left. The boys walked slowly in the bright sun. After a long, hot hike they finally emerged at the top of the pass.
  "Golly! Look at that!" Pete cried.
  "Wow!" exclaimed Bob almost at the same moment.
  Spread out before their eyes was a breathtaking panorama. The mountains sloped away to low foothills and then a wide coastal plain that spread in all directions to the blue water of the Pacific Ocean. The city of Santa Carla shimmered in the sun, its houses like tiny boxes in the great green expanse. Boats moved on the blue surface of the sea, and the mountainous Channel Islands seemed to float in the distance.
Roger Hall, 1969.
  The boys were still staring at the magnificent sight when they heard thundering hoofbeats behind them. They whirled to see a horseman galloping down the highway straight at them. He rode a great black horse with a silver-mounted bridle and a silver-trimmed charro saddle, its enormous pommel horn glinting in the sun.
  The boys stood transfixed as the horse bore down on them. The rider was a small slender man with dark eyes who wore a black sombrero, a short black jacket, flared trousers, and a black bandanna over the lower half of his face. He carried an ancient pistol that was aimed straight at the boys.
  El Diablo!
  The black horse reared high above the paralysed boys, its hoofs pwaing wildly at the air.
  The rider waved his pistol and shouted, "Viva Fiesta!" Then he slipped off his black bandanna to reveal a boyish face full of mischief.
  "Come to the Fiesta!" the young man shouted again, turned his horse in mid-air, and galloped off down the highway towards Santa Carla.
  The boys stared after him.
  "A Fiesta costume!" Pete groaned.
  They looked at each other and laughed with relief. Scared by a boy in costume!
Jacques Poirier, 1973.


  "Amusez-vous bien à la fête!" leur cria leur hôtesse.
Édition britannique.
  En fait, Bob et Peter étaient fort impatients de voir à quoi ressemblait la fameuse "fiesta" de Santa Caria. Ils pédalèrent avec l'impression d'avoir des ailes aux talons. La route serpentait à travers la vallée. Il faisait terriblement chaud. A un certain moment, les deux compagnons traversèrent le large lit de la rivière Santa Caria... un lit complètement à sec. Ça et là poussaient des petites plantes qui perçaient la terre craquelée.  Bientôt, la route grimpa vers le col de San Mateo. Bob et Peter durent mettre pied à terre et pousser leur machine. D'un côté le précipice. De l'autre, la paroi rocheuse de la montagne. Une fois au sommet, les deux garçons purent admirer un spectacle magnifique: une plaine inondée de soleil s'étalait sous leurs yeux jusqu'au rivage du Pacifique. On distinguait les maisons blanches et cubiques de la ville de Santa Caria. Au-delà, des bateaux sillonnaient l'océan sous un ciel d'azur.  Les jeunes Détectives contemplaient ce splendide panorama quand, soudain, ils entendirent un cheval arriver au galop derrière eux. Se retournant, ils aperçurent un cavalier qui fonçait dans leur direction. L'inconnu montait un grand cheval noir avec une selle et une bride cloutées d'argent.
Édition britannique.
  Pétrifiés, les deux garçons ne pouvaient détacher leurs yeux de l'étrange apparition. Le cavalier, en effet, était un homme petit et mince, aux yeux de braises sous le grand sombrero noir. Il portait une courte veste noire, des pantalons de même couleur... et aussi un foulard noir noué derrière la tête qui lui cachait tout le bas du visage. Enfin, il tenait à la main un pistolet ancien dont il menaçait les promeneurs.
  El Diablo!
  Le cheval noir se cabra soudain. Ses jambes de devant battirent l'air juste au-dessus de la tête des garçons que la peur clouait sur place. Il hennit furieusement.
  Le cavalier brandit son pistolet et rugit:
  "Vive la Fiesta!"
  Il abaissa le foulard qu'il portait autour du cou, révélant ainsi un visage très jeune, pétillant de malice.
  "Venez donc à la fête!" cria-t-il joyeusement. Puis, lançant son cheval au galop, il se précipita sur la route qui descendait vers Santa Caria.
  Les garçons, médusés, le suivirent un moment des yeux.
  "Un déguisement pour aller à la Fiesta!" grommela enfin Peter, dépité de s'être laissé effrayer.
  Les deux amis se regardèrent et éclatèrent de rire. Ils étaient soulagés. Le cavalier était inoffensif."
Roger Loveless, 1991.
Illustration espagnole.


















The Mystery of the Moaning Cave/Le Trombone du Diable, William Arden. Traduit de l'américain par Claude Voilier.
  La vivacité d'esprit dans la conversation était autant admirée que la rapidité des jambes. Dans ses études pénétrantes sur les savoirs afro-américains, Roger Abrahams a développé l'image de "l'homme de mots" comme concept au coeur de la tradition noire. Cet homme de mots, fut-il prédicateur, conteur, joli coeur, baratineur, divinateur, chanteur ou blagueur de rue, devait, par-dessus tout, être rapide et réactif dans son usage improvisé du langage. [...] Il déversait un torrent de bons mots, de contes incroyables et d'extravagances de toutes sortes sur ses auditeurs éblouis. Dans le Bronx d'aujourd'hui, on appelle ça le snapping. Un snappeur ne doit jamais être à court de répartie pour déstabiliser ses rivaux. Par essence, l'homme de mots, selon Abrahams, est un maître des changements instantanés de sujet et de point de vue. Les exploits du rimailleur en reggae de la Jamaïque, du créateur de calypso de Trinidad, du rappeur américain et, à cet égard, du musicien de jazz, dépendent tous de l'improvisation instantanée.
  Ces observations semblent faire partie d'un cadre bien plus vaste. Ces dernières années, en partie pour trouver des réponses aux nombreuses questions que la recherche dans le Delta m'avait amené à soulever, j'ai élaboré un mode d'examen comparatif et interculturel du style d'interprétation. En voici l'une des découvertes les plus claires: les performances des Noirs d'Afrique étaient les plus élevées du monde en termes de versatilité et de rapidité - ils recouraient le plus aux changements marqués de niveau, de direction, d'usage des membres, d'allure et d'énergie s'agissant de la danse, et aussi aux modifications dans la qualité de la voix, le tempo, le registre, l'ensemble, l'humeur, la métrique, l'harmonie et la mélodie s'agissant de la musique - parallèlement, ils passaient avec la plus grande facilité d'un style à un autre, collectivement et en parfaite coordination. Le style noir est exceptionnellement et collectivement enclin à l'accélération. D'ailleurs, il est évident que ce centrage sur l'accélération simultanée est l'un de ses traits les plus distinctifs, tant en Afrique que dans les Amériques.

Le Pays où naquit le blues, Alan Lomax, Les Fondeurs de Briques. Traduit de l'américain par Jacques Vassal.

vendredi 12 février 2016

Un dangereux éboulement (Chapitres 4 & 5)

   J'ai choisi de faire une vignette de cette scène non seulement parce que les illustrations étaient nombreuses, mais ça me permettait aussi d'isoler une des meilleures utilisations, sur une couverture, de la tête d'Hitchcock par Jacques Poirier. Vous trouverez en bonus une illustration espagnole qui reprend l'originale d'Harry Kane ci-dessous:
Harry Kane, 1968/Jacques Poirier, 1973
  "A swift current of cold air came to meet them as they neared the dark opening of the cave. Jupiter, in the lead, had already switched on his flashlight when suddenly he heard a rumbling sound.
  "What's that?" Bob cried.
  The sound grew louder. Because of the strange echoing in the bowl-shaped valley, it seemed to come from all around them.
  "Look up there!" Pete shouted, pointing.
  A giant boulder was tumbling down the step face of Devil Mountain in a shower of smaller stones.
  "Jump!" Pete cried.
  Bob hurled himself sideways out of the path of the hurtling boulder.
  But Jupiter stood frozen, staring at the great rock as it fell straight towards him.
  Pete threw himself at Jupiter, knocking the First Investigator away from the mouth of the cave. The boulder struck the ground with shattering force ditrectly where Jupiter had been standing.
  Bob scrambled to his feet. "Are you all right?" he asked anxiously.
  Pete stood up. "I think so. Are you, Jupe?"
  Jupiter got up more slowly and brushed at his clothes. His eyes had that faraway look that they always got when he was thinking.

Jacques Poirier, 1973.

Roger Hall, 1969.
  "Comme ils approchaient de l'entrée de la grotte, un courant d'air froid leur arriva de face. Hannibal, qui
marchait en tête, venait tout juste d'allumer sa lampe quand il entendit un sourd grognement.
  "Qu'est-ce que c'est?" s'écria Bob, alarmé.
  Le son s'amplifia. A cause de l'étrange écho que renvoyait la vallée en forme de cuvette, ce roulement semblait venir de tous les côtés à la fois.
  "Regardez là-haut!" hurla brusquement Peter, le doigt levé.
  Un roc gigantesque était en train de dévaler la pente escarpée de la Montagne cornue. Une avalanche de petites pierres l'accompagnait dans sa chute.
  "Attention, Hannibal!" hurla encore Peter.
  Bob, lui, avait déjà fait un saut de côté, hors du sentier, pour esquiver l'énorme rocher.
  Mais Hannibal, comme pétrifié, se contentait de regarder l'effrayante masse qui arrivait droit sur lui.
  Peter fonça sur Hannibal et, d'une bourrade, l'envoya sur le côté. Les deux garçons roulèrent à terre. Le rocher frappa le sol avec violence à l'endroit précis où se tenait le chef des Détectives une seconde plus tôt.
  Bob demanda d'une voix angoissée:
  "Ça va?... Rien de cassé?"
  Peter se releva.
  "Ça va, ça va... moi du moins. Et toi, Babal?"
  Hannibal se mit debout plus lentement et épousseta ses vêtements. Ses yeux avaient pris cette expression lointaine qu'il affichait lorsqu'il réfléchissait."

Illustration espagnole.

The Mystery of the Moaning Cave/Le Trombone du Diable, William Arden. Traduit de l'américain par Claude Voilier.