"Rana Toad", ça se mange?

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dimanche 29 janvier 2012

Sur l'autre rive du Jourdain de Monte Schulz

Je vais commencer en disant tout de suite que ce bouquin est sur mon podium des romans sortis en France en 2011. En le voyant arriver, j'ai tout de suite été attiré vers lui. Pour trois raisons: 1. Cette illustration de couv' sombre et intriguante 2.Ce que l'on peut déceler dans le résumé en quatrième et 3... je vais garder la surprise pour la fin de l'article. Trois choses bien superficielles et qui a priori ne peuvent être preuve de qualité sans compter que je n'étais pas à l'abri d'une déception. Pour tout vous dire, Sur l'autre rive du Jourdain s'est révélé meilleur que ce j'en attendais. Un bijou, vraiment. Le podium dont je parle dans la première phrase se présente ainsi... non en fait, je suis incapable de les classer par odre de préférénce. Dans l'ordre chronologique de sortie: Dernière Nuit à Twisted River de John Irving, Room d'Emma Donoghue et Sur l'autre rive du Jourdain de Monte Schulz (avec une mention spéciale pour Le Polygame Solitaire de Brady Udall). Je dois avoir lu une bonne dizaine de romans français et ils sont bien en-deça. Wam (Slimane Kader), La Femme et l'ours (Philippe Jaenada) et A Contre-jour (Charline Quarré) m'ont laissé de très bonnes impressions, le reste... Mais je ne vais pas recommencer à déclamer mon opinion sur la littérature française contemporaine. Je vais plutôt vous parler plus en détail du roman de Monte Schulz, qu'en pensez-vous?

Alvin Pendergast est un jeune fermier de 19 ans atteint de tuberculose. Sa famille l'a déjà envoyé dans un sanatorium et cette expérience d'un an a laissé de très mauvais souvenirs à Alvin. Sentant une rechute et supposant que les choses ne s'arrangeront pas, il va prendre une décision sur un coup de tête. Alors qu'il assiste à un concours de danse pour se changer un peu les idées, Chester Burke, un inconnu à premier abord sympathique, lui propose de travailler pour lui. Alvin qui préfère s'aventurer dans une situation dont il ignore encore les circonstances plutôt que de retourner au sanatorium, va donc suivre Chester en toute confiance.

Avant de déchanter complètement, il fera la rencontre d'un nain agaçant et mythomane appelé Rascal. Alvin a beaucoup de mal à supporter les élucubrations du nain mais celles-ci restent préférables à ce lourd sentiment de culpabilité qui va plomber son moral. Car Chester est non seulement un escroc mais aussi un assassin sans aucune morale et Alvin se retrouve complice malgré lui. Ces trois compagnons de route vont traverser des patelins du sud des Etats-Unis pendant six mois, virée entachée par la violence de Chester. Cependant, Alvin et Rascal sont très souvent laissés seuls, Chester règlant ses affaires à distance. Ils assistent bien à quelques horreurs et Chester leur délègue quelques sales boulots, mais la plupart du roman voit leur relation évoluer entre attentes, disputes et confessions. Les éléments sombres et dignes d'un thriller laissent le plus souvent la place au mal-être d'Alvin et au comique de Rascal, qui reste tout de même énigmatique jusqu'à la fin.

Mais l'étrangeté du nain le rend extrêmement sympathique et j'ai très souvent été du côté de Rascal lorsqu'Alvin exprimait son irritation envers lui (sa maladie le rend particulièrement bougon). Leur traversée s'achèvera à Icaria dans le Missouri, suite à la demande insistante de Rascal qui voudra absolument assister aux animations du cirque ambulant d'Emmett J. Laswell. Monte Schulz nous offrira dans cette dernière partie une ambiance à la Freaks de Tod Browning. On peut même y trouver une allusion que je laisse découvrir aux amateurs. D'autres clins d'oeil plus ou moins explicites seront adressés à papa Schulz.

Non pas à cette série un peu débile sur les bords, j'ai tourné les choses de façon à ce qu'elle vous vienne à l'esprit, mais à Charles M. Schulz, père de Monte et créateur des Peanuts. You know Snoopy, Charlie Brown et compagnie. Et donc voici révélée la troisième raison de mon intérêt initial (c'est-à-dire avant lecture). Aussi superficielle que les deux premières comme je l'ai dit. Sur l'autre rive du Jourdain est très loin de l'esprit des Peanuts. Et pourtant... sans vouloir faire d'analogies trop poussées, Alvin a beaucoup de points communs avec Charlie Brown et on peut interpréter certains détails du roman comme des clins d'oeil, voulus ou pas, de la part du fils. Les connaisseurs remarqueront une référence directe, non discutable mais anachronique (nous sommes en 1929, et les Peanuts ont commencé en 1950). A moins qu'on ne considère intemporelle l'oeuvre du père.

Vous faites ce que voulez, je ne vais pas qualifier ce roman d'incontournable ou d'indispensable, mais il est indubitablement une des meilleures définitions que je puisse donner de ce que j'attends de la littérature. Une dernière chose, c'est le premier volet d'une trilogie et je ne vais certainement pas attendre que Phébus publie les deux autres, The Last Rose of Summer et The Big Town (même s'ils ont l'air très différents et ne pas être de suites directes), avant de me les procurer en langue originale (attendez-vous à en voir des nouvelles). J'irai même jusqu'à acheter This Side of Jordan en plus de sa traduction française, surtout pour la couverture, quitte à être taxé de fétichisme.

Sur l'autre rive du Jourdain, Monte Schulz, Phébus, 21€. Traduit de l'américain par Marie-Odile Fortier-Masek.

vendredi 27 janvier 2012

En public, Osbourne est l'homme le plus barbare et délirant qui soit. Au sommet de sa carrière, il était constamment occupé à mâcher bruyamment la tête de divers volatiles, à pisser sur des monuments historiques et, en règle générale, à se comporter comme le dément le plus barré de l'univers. Ce n'était pas du cinéma; ce qui est exceptionnel avec Osbourne, c'est que la plupart des histoires sur son comportement sont vraies - au moins en partie. Mais en vieillissant, un autre côté d'Ozzy s'est révélé. C'est une personne incroyablement vulnérable et qui manque manifestement de confiance en elle. Le journaliste Mick Wall l'a évoqué dans un documentaire de la série Behind the Music sur VH1 consacré à Osbourne, et Ozzy a fait des allusions indirectes à ses insécurités dans sa vidéo documentaire autobiographique Don't Blame Me. Je déteste avoir recours à la psychologie pop, mais il semble clair qu'Ozzy a désespérément besoin que les gens l'aiment, et - pendant longtemps - les drogues, l'alcool, se produire sur scène et se comporter comme un parfum crétin en public ont été les seuls moyens qu'il connaissait pour se faire aimer. Et même si ce n'était probablement pas intentionnel, cette insécurité transparaissait toujours dans sa musique.


Fargo Rock City - Confessions d'un fan de Heavy Metal en zone rurale, Chuck Klosterman, Payot & Rivages, coll. "Rivages Rouges". Traduit de l'américain par Stan Cuesta.

jeudi 26 janvier 2012

Comme une tombe de Peter James

Aaaaaaargh! Un personnage récurrent de plus à suivre! On a beau vouloir se limiter dans les séries policières, elles s'accumulent. Après la découverte du Walt Longmeyer de Craig Johnson qui s'ajoutait déjà au Erlendur Sveinsson d'Arnaldur Indridason et au Jack Taylor de Ken Bruen, me voici accroché par le Roy Grace de Peter James. Comme une tombe m'avait été conseillé pour la première fois il y a plusieurs années, et j'ignorais jusqu'à maintenant qu'il s'agissait d'une série. En cherchant un peu, j'ai vu que sept romans suivent.

Michael Harrison est un sacré plaisantin. Deux de ses amis ont particulièrement goûté à son humour à l'occasion de leur enterrement de jeune garçon. Ils organisent donc une vengeance proportionnellement douteuse mais tellement fun à l'occasion du sien, quelques jours avant le mariage. Michael fait donc une tournée des pubs bien chargée avec ses amis, qui attendent le moment pour l'enfermer dans un cercueil et l'enterrer. Bien sûr pour déconner un peu, on le laisse flipper pendant deux heures, on garde le contact avec lui par talkie-walkie pour bien se foutre de sa gueule, puis on revient le chercher. Sauf que, l'alcool aidant la chaussée glissante, boumbadaboum, accident grave, aucun rescapé. C'est balot. Voilà donc Michael enfermé avec son talkie-walkie et une revue porno pour toute compagnie.

Et c'est là que TADAAA! Roy Grace entre en scène. Déjà pas mal occupé par d'autres affaires, la disparition signalée de Michael va devenir une priorité. Les particularités de ce personnage. Il a quelquefois recours à des médiums pour retrouver les personnes disparus quitte à se décrédibiliser face à ses supérieurs et collègues. Mais c'est un détail, le paranormal occupe une place infime dans l'intrigue, rassurons les sceptiques. Ce qui revient de façon plus insistante c'est le souvenir de Sandy, sa compagne qui a disparu huit ans plus tôt sans qu'il ne retrouve jamais sa trace. Une perte qu'il n' a toujours pas digérée.

Le lecteur est vite happé par ce compte à rebours habilement fignolé. Peter James confie le point de vue de Michael dans son calvaire en parallèle avec l'enquête. . La situation de Michael a bien une possibilité de solution, mais tout n'est pas simple et son seul espoir réside dans un personnage sympathique mais difficilement efficace. Une belle surprise que le lecteur pensera arriver de nulle part constituera un magnifique rebondissement.

Pour vous donner une idée, j'ai lu ce livre en à peine trois jours. Je l'ai longtemps conseillé sans l'avoir lu, et beaucoup de clients me sont revenus satisfaits. Si vous avez déjà lu les auteurs plus connus ou qui finissent par vous lasser, ce second couteau britannique (pour l'anecdote, sa mère fut gantière de la reine) mérite le coup d'oeil.

Comme une tombe, Peter James, Pocket. Traduction de l'anglais par Raphaëlle Dedourge.
"Who do you think I'm talking about, man? Are you trying to make me crazy? He's that fuckface asshole who sings that fuckface asshole song about breaking up is hard to do and commacomma down doobydoo downdown and now it's stuck in my head and I'm going crazy and there's an even more annoying one than that, and what's really fucken sick is that for some reason I'm trying to remember it anyway and, when I do, that's the one that's gonna be stuck in my head. Any second now. Any fucken second now."


The Instructions, Adam Levin, Cannongate.

dimanche 22 janvier 2012

Le Sillage de l'oubli de Bruce Machart

Toutes ces semaines qui passent et les pages de ce blog qui ne se remplissent plus... Bon pour première chronique de l'année 2012, j'ai choisi ce premier roman de Bruce Machart publié par Gallmeister, une maison d'édition sur laquelle je m'amuse beaucoup à ironiser (voir mes machins sur Sukkwan Island et Little Bird) mais qui a depuis longtemps gagné mon intérêt et mon admiration.

Le Sillage de l'oubli (ou The Wake of Forgiveness si l'on préfère le titre original, très souvent porteur d'un sens autre que celui que l'édition française lui a choisi) s'inscrit bien sûr dans la ligne éditoriale de la collection "Nature Writing", cette Amérique rude des grands espaces (wink, wink) venteux et où les émotions fortes sourdent avant d'exploser à la tronche des personnages et du lecteur.

Vaclav Skala est un puissant propriétaire terrien texan dont le tempérament va s'obscurcir jusqu'à la folie depuis le jour où sa femme Clara meurt en donnant naissance à Karel, leur quatrième fils. Celui-ci va grandir avec ses frères sous le joug d'une extrême sévérité et quand j'emploie le mot joug ce n'est pas seulement une façon de parler. Les cous des garçons souffriront d'une déformation due au labeur qui incombe normalement aux chevaux ou aux boeufs: tirer la charrue.

Il se passe une quinzaine d'années avant qu'un propriétaire terrien un peu plus puissant (et espagnol comme son nom l'indique), débarque avec ses gros sabots, deux hommes de mains nés avec leurs fusils et surtout trois señoritas belles à tomber. Guillermo Villaseñor (je vous ai prévenu qu'il n'était pas islandais) interrompt un jour le travail quotidien que Karel et ses frères exécutent dans l'allégresse et sans discuter pour le domaine familial. Essuyant un premier refus du père Skala (c'était pourtant un de ces propositions que l'on ne peut refuser...), Villaseñor, malin comme un... euh, malin quoi le gars, recourt au pari, moyen déjà fréquemment employé par Vaclav dans sa rivalité avec Dalton, son principal concurrent dans l'acquisition de nouvelles terres. C'est donc dans un sursaut d'orgueil que le père Vaclav accepte. C'est sur ce pari que repose tout l'enjeu du roman, j'omets donc ses conditions et son résultat.

Le personnage principal se révèle rapidement être Karel, tous les flashbacks familiaux pertinents se déroulent de son point de vue et c'est lui que l'on suit sur une trentaine d'années. D'autres personnages secondaires se voient toutefois attribuer le projecteur de la narration, le père Carew ou Raymond et Joe, les jumeaux roublards. Mais Karel reste celui dont on aperçoit les passions et les regrets, la résignation et les petits bonheurs.

Roman brut porté par une écriture incontestablement maîtrisée, Le Sillage de l'oubli se lâche uniquement à cause de nos obligations quotidiennes (travailler, bouffer, dormir, tourner en rond, faire des claquettes...). On enchaîne les chapitres presque malgré nous, emportés par une poésie teintée d'amertume (d'autre part, j'attire votre attention sur certaines répliques fleuries, ciselées et savoureuses disséminées dans les dialogues). Encore un bon point, voire même une image d'office, pour l'élève Gallmeister.

Le Sillage de l'oubli, Bruce Machart, Gallmeister, coll. "Nature Writing", 23,60€. Traduit de l'américain par Marc Amfreville.

dimanche 27 novembre 2011

Il est évident que tout être raisonnable choisirait l'arrestation d'un meurtrier plutôt que le sauvetage d'un tableau de Klimt mis en péril par un stockage inadéquat. De la même façon qu'on serait prêt à effacer d'un trait de plume tous les opéras de Mozart si l'on pouvait par là éviter deux guerres mondiales. Mais que vaudrait l'humanité (...) sans Mozart et sans Klimt?

Requins d'eau douce, Heinrich Steinfest, Carnets Nord. Traduit de l'allemand (Autriche) par Corinna Gepner.
Je fais toujours exprès de bien marcher dans la boue. Je cherche les tas de boue pour y imprimer mes semelles avant de les claquer dans les flaques d'eau. Je monte même sur les tas de fumier. Ca sert à quoi, sinon, les bottes en caoutchouc? Oui, je suis parisienne. Oui, j'organise mes promenades en fonction de là où je peux salir mes bottes rien que pour le plaisir de constater que mes chaussettes restent bien sèches. On dit bien que la campagne, c'est des plaisirs simples, non? Parce que quand j'étais petite, j'avais lu un roman pour enfant où l'héroïne exprimait un gros chagrin en disant qu'un éléphant s'était assis sur son coeur. Et moi aujourd'hui, c'est un animal beaucoup plus lourd qui s'est vautré sur le mien. Un dinosaure, au moins. Alors j'ai bien le droit de les dégueulasser, mes bottes.

Et je retourne au travail, ce matin. Mon parapluie s'est cassé à cause du vent, le bout de mes chaussettes est tout humide à cause des flaques d'eau. On n'est plus à la campagne. Pas de boue, pas de bottes en caoutchouc. Mais des parapluies qui se cassent et de l'eau dans les chaussettes. Rien ne me met de plus mauvaise humeur que de l'eau dans mes chaussettes. L'eau dans les chaussettes, c'est encore plus désagréable qu'une dispute, qu'un mauvais film, qu'un sac de courses qui se troue, qu'une poignée de main molle. Et j'y ai droit dès que j'arrive au bureau, aux poignées de mains molles dans mes chaussettes mouillées. Une journée qui commence bien.

A contre-jour, Charline Quarré, Les éditions Baudelaire.

jeudi 24 novembre 2011

Rouge Connemara de Seamus Smyth

Voilà un titre qu'il est parlant. Ajoutez-y un enfant roux (je ne réussi pas à déterminer si c'est un garçon ou une fille) comme illustration de couverture (pas très évocatrice du contenu par contre, la photo) et vous comprenez très vite que, oui, ça se passe en Irlande. Sauf que le titre original, moins parlant, c'est sûr, c'est Red Dock, le nom du personnage principal. Pourquoi faire dans la redondance? L'auteur souhaite intituler son roman d'après son personnage et on le trahit en l'adaptant pour dire "hey public français, ça se passe en Irlande, on voulait vous le préciser au cas où vous ne finiriez pas par le piger à la lecture de ces pages".

Enfin, bref, je vais pas vous chier une pendule (juste une petite montre). Parlons plutôt de Red Dock, ce vieux filou. Il nous paraît rapidement comme pas très fréquentable. Narrateur à la première personne, Red imprègne ses pages d'une froideur calculée teintée de sarcasme. Il nous embarque dans ses crimes avec le ton de celui qui n'a rien à perdre, déterminé dans un objectif de vengeance.

Une vengeance dirigée contre le constable Chilly Winters et contre sa propre famille (celle de Red) qui plonge ses racines dans ce que lui et son frère jumeau Sean ont subit dans un orphelinat à l'irlandaise. Cette vengeance a débuté par l'enlèvement de la fille tout juste née de Winters. Et elle va continuer selon un plan bien huilé.

Enfin jusqu'au moment ou un tueur en série se prétendant artiste s'immisce malgré lui dans cette machination. Surnommé Picasso (son cubisme à lui est un peu particulier), Cornelius Hockler, tout aussi fréquentable que Red (c'est bien pour ça qu'on aura aussi son point de vue en direct), se laissera mener par le bout du nez mais seulement en apparence, il est bien plus intelligent que ne le suspecte Red. Une coopération entre deux criminels, pleine de rebondissements, qui noue les tripes (littéralement du côté du sympathique Corn) et qui réussit à fasciner son lecteur tout en le mettant mal à l'aise.

Un roman noir, amer et tourmenté qui s'inspire de faits réels, pas dans l'intrigue, mais concernant les enfants maltraités dans ce qui fut baptisé les "goulags irlandais" (voir le petit préambule avant de commencer). Destiné aux amateur de polars nerveux et impitoyables.

Rouge Connemara, Seamus Smyth, Fayard, coll. "Fayard Noir", 19,90€. Traduit de l'anglais par Catherine Cheval et Marie Ploux.
Le tourbillon
J'écoute Vic Chesnutt en donnant le biberon du matin
à mon fils. C'est le dernier album qui est sorti avant
qu'il se suicide. Il y a comme une contradiction entre
ces deux éléments, Vic Chesnutt et le biberon du matin.
Il y a comme une contradiction entre toute cette vie entre
mes bras et toute cette mort dans la musique. Mais ce n'est
pas une contradiction qui pose plus de problème que ça.
Je veux dire, elle se résout toute seule, dans la lumière
du soleil levant qui filtre à travers la vitre. Ce type à genoux.
La défaite de sa voix. Et la petite main de mon fils
qui caresse mon bras en s'enquillant une double dose
de lait. Il y a le soleil dehors, et le gel qui fait un peu plus
briller les choses en les tuant doucement. Il y a la poussière
dans les rayons. Tout ça s'accomode malgré tout,
dans le même tourbillon de vie et de mort, de peine
et de lumière, d'os et de jouets d'enfant, qui constitue
le délicat chaos de nos vies.

Nos Cheveux blanchiront avec nos yeux, Thomas Vinau, Alma.
Je me retourne pour envoyer valser mon mégot dans le caniveau avec une pichenette, et comme d'habitude, ça rate. Comme d'habitude, le mégot s'éjecte de mes doigts, fonce droit à la verticale sans s'éloigner de moi, et retombe lamentablement à côté de mes bottes. Je soupire, parce que je ne comprends pas qu'il y ait sur terre tellement de gens qui savent faire ça correctement mais pas moi. Ca paraît si simple pourtant, et ils le font avec tellement de naturel que c'en est scandaleux.

A Contre-jour, Charline Quarré, Les éditions Baudelaire.

lundi 21 novembre 2011

Salon international de bibliophilie contemporaine

Par simple curiosité culturelle, ou pour les fans de Henri Michaux, vous pouvez passer à ce salon du 25 au 27 novembre.

Salon international de bibliophilie contemporaine

A voir:
Une expo spéciale sur Henri Michaux
et plein d'éditeurs que l'on distribue pas forcément dans nos librairies !

Espace Charenton
327,rue de Charenton
75012 Paris

vendredi 25 novembre de 14h à 22h
samedi de 11h à 20h
et dimanche de 10h à 19h

voir le site Internet

dimanche 20 novembre 2011

Dans le terrier du lapin blanc de Juan Pablo Villalobos

Sans l'avoir programmé, j'ai attaqué Dans le terrier du lapin blanc immédiatement après avoir terminé Room d'Emma Donoghue. Je précise cet enchaînement car ce premier roman de Juan Pablo Villalobos présente comme caractéristique commune avec Room d'être raconté à la première personne par un enfant. La comparaison s'arrête là. Quoique Tochtli, comme Jack, est reclus, coupé du monde. Mais pas pour les même raisons.

Tochtli est le fils d'un parain de la mafia mexicaine. Il vit donc dans un palace où un précepteur féru de sagesse japonaise lui donne des cours zen, où les domestiques sont muets pour les raisons que l'on devine. Très intelligent, Tochtli collectionne également les chapeaux et fait une fixette sur les hippopotames nains du Liberia. D'autres thèmes l'obsèdent et reviennent moins comme leitmotiv que comme running jokes, mais je vous en laisse la découverte et donc toute la saveur.

Le roman est très court. Je ne l'ai lu en deux fois que parce que des obligations professionnelles m'ont empêché de le finir d'une traite. Encore une fois, un roman qui se sert de la naïveté d'un enfant pour décrire le monde adulte. Sauf que là vous avez une farce sarcastique, imprégnée d'humour noir à laquelle on peut décerner une mention spéciale pour le nombre d'éclats de rire qu'elle peut déclencher.

Vraiment très drôle mais l'on peut tout de même y déceler une dénonciation de la violence humaine condamnée à se répéter. Une scène un peu plus glauque, que je m'abstiendrai de vous raconter, contient beaucoup moins d'ironie. Cette scène, Tochtli en ressent tout la violence contrairement à celle qu'il nous raconte, mine de rien, sans en réaliser la demesure, tout du long des pages.

Dans le terrier du lapin blanc, Juan Pablo Villalobos, Actes Sud, 12,80€. Traduction de l'espagnol (Mexique) par Claude Bleton.
En réalité, il n'était pas politique mais musical. Pas musical au sens du Dr Paul, qui faisait naître à l'aide de ses chaussures et de son corps un son inaudible de triangle. Non, musical de façon très concrète. Après avoir quitté Eisenstadt, sa ville natale, pour Vienne, Lukastik avait en effet étudié la musicologie et commencé un mémoire sur l'influence des techniques atonales de composition sur la musique de film dans les années soixante et au début des années soixante-dix. Son inscription à un cours de criminalistique avait été dans un premier temps un acte où le défi se mêlait à la dérision. D'une part, parce qu'il n'arrivait plus à avancer dans son travail de théorie musicale et qu'il voulait faire quelque chose de complètement différent pour ne pas devenir fou.

Requins d'eau douce, Heinrich Steinfest, Carnets Nord. Traduction de l'allemand (Autriche) par Corinna Gepner.

jeudi 17 novembre 2011

Mais un jour, je l'ai eu, quand j'avais cinq ans. J'avais pas été sage. Il m'a rabattu les oreilles tout l'après-midi avec le gros bonhomme qui allait être obligé de venir me chercher pour m'emmener loin d'ici, dans un endroit avec d'autres enfants pas sages, où j'allais être très très malheureuse. Alors je me suis résignée. Je suis montée sur un tabouret pour attraper une valise dans un placard. J'ai mis mon pyjama et des jouets dedans, prenant bien soin de planquer mes préférés dans les poches latérales pour pas que le gros bonhomme me les confisque. Puis j'ai volé des Carambars dans la cuisine et les ai mis dans la poche de mon manteau. J'avais mis deux manteaux par-dessus ma salopette, parce que j'arrivais pas à me décider, et j'ai attendu devant la porte d'entrée que le gros bonhomme vienne me chercher. Ca a fait pleurer ma mère, et mon père s'est fait traiter avec des gros mots.

A Contre-jour, Charline Quarré, Les éditions Baudelaire.

Room de Emma Donoghue


Une mère et son fils de cinq ans sont enfermés dans une pièce, d'où le titre, you know. Aucun rapport avec le monde extérieur. Jack, le fils, né dans dans cette pièce, ne peut se représenter le monde que par cette espace clos. Seule ouverture, cette porte codée qui s'ouvre le soir et laisse entrer le Grand Méchant Nick (Old Nick, en v.o., ce qui, il me semble, dites-moi si je me trompe, est un des nombreux surnom du diable dans les pays anglo-saxons). C'est lui qui leur apporte de quoi se nourrir, de quoi jouer. Mais on apprend vite que c'est un bel enfoiré de première. La mère, que l'on ne connaîtra que sous le nom de Maman (ou Ma en v.o.), son prénom ne sera jamais énoncé par Jack, enferme son gamin dans le placard en présence de cet être inhumain. Cette mère finira par expliquer à Jack leur situation, et échafaudra un plan pour sortir, s'échapper de ces quatre murs.

Il est difficile d'en dire plus à partir de là. Je continuerai donc en disant simplement que, parmi mes lectures de la dernière rentrée littéraire, c'est certainement la plus mémorable et la plus attachante. Pour faire dans la métonymie (ne me demandez pas d'expliquer, je ne sais pas ce que ça veut dire), c'est surtout Jack pour qui je me suis pris d'affection, ce narrateur pour qui le réel se résume à si peu de choses et de personnes. Une télé, son amie Dora l'exploratrice, quelques livres, quelques jouets et surtout sa mère.

Le lecteur, conscient de la véritable situation, est partagé entre la compassion pour la mère et l'amusement que déclenchent les remarques naïves du gosse, parfois sujet aux caprices car il n'appréhende pas totalement la gravité ou l'enjeu de ce qui l'entoure.

Dans la veine de Le bizarre incident du chien pendant la nuit de Mark Haddon, Extrêmement fort et incroyablement près de Jonathan Safran Foer ou d'autres, Room s'inscrit donc dans cette vague d'enfants narrateur décrivant une réalité dure avec des mots simples, candides.

A sa façon particulière, Emma Donoghue a réussi à reprendre cette forme et proposer un autre fond que ses congenères écrivains. Le roman semble être très documenté sur la neuropsychiatrie enfantine et elle a très bien pu s'inspirer d'un de ces trop nombreux faits divers et imaginer comment un enfant né d'une horreur peut grandir et développer sa conscience.

Relation ne manquant pas de complexité ni de paradoxes, vous ne pourrez pas rester de marbre devant cet amour filial, viscéral, fusionnel et sans concession. N'attendez surtout pas une adaptation cinématographique avant de lire ce roman unique et poignant.


Petite vidéo de présentation, attention, c'est en anglais: http://www.youtube.com/watch?v=T8rj2otXNfM&feature=player_embedded


Room, Emma Donoghue, Stock, coll. "Cosmopolite", 21,50€. Traduction de l'anglais par Virginie Buhl.