"Rana Toad", ça se mange?

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jeudi 15 juin 2017

ANNONCE IMPORTANTE - PROJET THREE INVESTIGATORS/TROIS JEUNES DETECTIVES

  Mon énorme projet concernant The Three Investigators/Les Trois jeunes détectives a pris une place importante sur ce blog depuis deux ans. C'est justement aujourd'hui la date anniversaire. J'avais prévu dans un premier temps de boucler le 18ème article pour fêter ça. Puis une autre idée s'est imposée après mure réflexion. 
  103 articles sous des formes différentes ont été consacrés à ce projet. J'ai le regret d'annoncer qu'il n'y aura pas de 104ème. Mon projet ne s'arrête pourtant pas là. il se réincarne. Voyez-vous, je n'étais pas totalement satisfait de certaines choses. Mon projet a tellement évolué qu'il apparait protéiforme et pas tout à fait abouti. Ce blog m'a en réalité servi de laboratoire où m'ont projet s'est développé. Mais cela c'est produit aux dépends de sa cohérence.
  Je franchis donc le pas. Mon projet bénéficie désormais d'un blog qui lui est exclusivement consacré. L'inconvénient principal de ce déménagement, c'est que je dois retravailler les articles, leur donner une nouvelle forme. Ce qui repousse la continuation des mes articles à partir du 18ème tome à un futur indéterminé. Mais je pense que ça vaut le coût.
  Je vous donne donc rendez-vous sur "We Investigate Anything". Merci à toutes les personnes qui m'ont suivi jusque là et qui vont continuer à le faire.
  Remerciements très spéciaux à Margaux, Carine, Marco.
  Monk était Michel-Ange,il sculptait l'air,il ôtait tout ce qui ne ressemblait pas à la musique qu'il avait en tête. Ces accords que tu ne comprenais pas ce que c'était, les notes qui semblaient jouer à cache-cache et débouler de derrière le pîano pour se surprendre l'une l'autre, et Trane comprenait, avec les solos il terminait les sculptures, il faisait surgir un bras, une jambe. Une espèce de sonar, les notes rebondissaient sur des objets invisibles et en révélaient les contours.

New Thing, Wu Ming 1, Métailié. Traduit de l'italien par Serge Quadruppani.

mercredi 31 mai 2017

Train Fantôme/Écarlates/Made In Hell de Charline Quarré

  Je me répète. Je suis sûr de l'avoir écrit plusieurs fois sur ce blog. J'adore les nouvelles. Ça vient certainement des recueils d'histoires policières regroupées dans ces anthologies signées Alfred Hitchcock (qui ont succédé de manière plutôt logique à mon engouement pour la série des Trois Jeunes détectives). Sans m'étaler plus longtemps, cette période, si j'ai bon souvenir, a précédé de peu ma découverte des romans d'épouvante. En effet j'ai eu l'opportunité de découvrir Stephen King aux alentours de mes 14 ans lorsqu'un cousin m'a donné une quinzaine de ses romans. Ont suivi Howard Phillips Lovecraft et Dean R. Koontz entre autres. J'ai également de bons souvenirs d'une collection d'anthologies publiées par Denoël, hélas épuisée, intitulée Territoires de l'inquiétude.
  La littérature d'horreur/épouvante est si peu représentée dans la production actuelle que les recueils de Charline Quarré m'ont agréablement surpris. Ses deux premières publications aux Éditions Baudelaire, deux romans, A Contre-Jour et Pas ce soir (dont vous trouverez les chroniques en cliquant sur les titres) ne s'inscrivaient pas du tout dans ce genre. Mais ces trois recueils, constitués au total de 17 nouvelles, m'ont également replongé dans cette ambiance qui a fasciné mon adolescence. Ce n'est pas destiné à être un compliment, c'est un vrai ressenti. Je dis ça pour ceux qui ont lu mes chroniques sur les deux romans et qui savent que Charline Quarré est une amie dont je suis le parcours.

  Made In Hell est une nouveauté toute fraîche avec son odeur de pain tout chaud mais je vous présente Train Fantôme (2015) et Écarlates (2016) avec beaucoup de retard. Ce qui n'est en soi pas une mauvaise chose, puisque que pour faire les choses bien, j'ai du les relire avec attention et enchaîner avec Made In Hell. A titre informatif, les recueils sont constitués respectivement de 9, 5 et 3 nouvelles, résultat manifeste d'une envie d'étoffer, de densifier les récits.
 Comme présenter les recueils et leurs nouvelles dans l'ordre ne me satisfait pas vraiment, j'ai décidé de le faire sous forme de classement. Je tiens à préciser qu'il est juste le reflet de mes préférences et celles qui m'ont moins plu ne sont en aucun cas mauvaises. C'est juste ma façon de rester critique.
  Chacun des résumés sera agrémenté d'un extrait de la nouvelle en question. J'ai choisi de ne pas citer des passages trop révélateurs, plutôt des éléments d'ambiance, des traits de caractère etc. Je me suis parfois lâcher à dire le pourquoi de mes choix.
  Ce sera au lecteur d'avoir le plaisir de découvrir les horreurs que Charline Quarré a concoctées. Mais ce n'est pas tout... Car non seulement Charline elle-même m'a autorisé à les recopier, mais, les lui ayant soumis, elle a gentiment accepté de les commenter.

17."Sacrifices" (Made In Hell)

  Après une soirée arrosée, une jeune femme à la superficialité assumée, se réveille dans une cellule avec son chien. Encore un arrêt chez les flics, rien d'absolument grave, pense-t-elle... Commence une aventure incroyable qu'il faut lire avec beaucoup de second degré.

  "C'est sûr que je suis plutôt partante pour m'évader mais merde, je fais comment!? Je sais même pas où on est. Je ne sais déjà pas ce qu'il y au bout de ce foutu couloir.
  Elle songea à ce que faisaient les prisonniers illégaux dans les films. En général, ils tapaient partout comme des sourds en beuglant "laissez-moi sortir". Invariablement. Et pour ce qu'elle en savait, curieusement, cette méthode ne fonctionnait jamais."

  Charline Quarré: "Ce passage n’a failli jamais exister, je l’ai rajouté après avoir écrit l’histoire en entier. J’aime bien tourner certains clichés en ridicule. Ils sont faits pour ça d’ailleurs."

16."Berlin" (Train Fantôme)

  Cette nouvelle suit la frénésie du "Moulin à purée". Elle nous prend donc à contre-pied avec son minimalisme bizarre ou sa bizarrerie minimaliste, c'est vous qui voyez. Une jeune fille en visite dans la capitale allemande ignore le type de rencontre que l'on peut y faire dans ses hôtels.

  "Je n'ai pas senti la réceptionniste se placer derrière le comptoir, juste derrière moi. Elle me sourit. Elle porte une atroce chemise à grosses fleurs et n'a pas vraiment d'âge. Un long duvet gris sur la commissure de ses lèvres. Je réprime un haut-le-coeur, très vite, je fais comme si j'avais rien regardé. Je demande les clés de ma chambre en anglais. La 518. Il ne doit y avoir qu'une quinzaine de chambre, ici. Pourquoi 518? Après tout je m'en fous, c'est leur problème, s'ils ne savent pas compter."

  Charline Quarré: "Le sentiment de malaise en entrant dans un hôtel a quelque chose de déplacé, il n’a rien à faire ici. Le propre du genre "horreur" se joue bien souvent sur des choses ou des sensations qui ne sont pas à leur place." 

15."Le Chant des Baleines" (Écarlates)

  Appoline est la petite-amie d'August, un chanteur, véritable objet de culte de nombreuses adolescentes. "Le Chant des Baleines" voit le quotidien de son héroïne se dégrader. Devient-elle paranoïaque, est-elle victime d'hallucinations ou est-ce qu'un piège lovecraftien est réellement en train de se refermer sur elle?

  "Elle ne cessait de penser à ces gens qui la reconnaissaient parfois dans la rue, qui la dévisageaient avec ces yeux...Ils lui inspiraient un profond malaise qui n'était pas seulement dû au fait qu'elle se sentait épiée. C'était leur façon de la regarder, les yeux étranges avec lesquels ils la fixaient. A de nombreuses reprises, elle avait tenté d'en parler à August, de lui donner des coups de coude quand cela se produisait, mais il n'avait jamais semblé s'en rendre compte, ni voir ce qu'elle voyait."

  Charline Quarré: "Le doute plane tout au long de cette nouvelle. Les choses que l’héroïne voit sont trop perturbantes pour êtres réelles, et paraissent à l’inverse trop réelles pour relever de l’invention."

14."Hécatombe" (Train Fantôme)

  "Hécatombe" est un subtil jeu constitué de dialogues nous informant des déboires d'une jeune femme nommée Hécate. A travers les jalousies et les médisances se profile quelque chose qui glisse du bizarre au sinistre pour enfin révéler son hideux bout de nez avec le point de vue de la principale intéressée.

  "En effet. Qui étranglerait un labrador? Drôle d'idée...
  -Je suis bien d'accord. Mais elle en était persuadée. D'après le vétérinaire, la pauvre bête est morte par asphyxie. Enfin, d'après Hécate qui rapportait les propos du vétérinaire. Elle disait que quelque chose avait étranglé son chien pendant la nuit.
  -Comment ça, quelque chose?
  -Oui, elle soutenait que ce n'était pas un être humain, mais elle n'était pas plus précise que cela. Elle devait être vraiment perturbée par sa fausse couche, tout s'éclaire..."

  J'ai choisi cet extrait surtout pour la dernière phrase qui allie médisance et psychologie à deux balles pour expliquer l'absurdité de l'incident rapporté. Personnellement, ça vaut une baffe, mais j'dis ça, j'dis rien...
  
  Charline Quarré: "Je trouve terrifiante l’idée d’un chien assassiné à la manière d’un être humain. Ça n’a rien de logique, c’est parfaitement insoutenable à imaginer."

13."Verre brisé à Dallas" (Train Fantôme)

  Édouard, installé à Dallas, Texas, appelle ses parents en France, une soirée de violent orage. Réveillée en pleine nuit, Nathalie ne comprend pas ses angoisses et son charabia. Pourquoi est-il si tourmenté par de simples photos encadrées et inoffensives?

  "Une fois diplômé, Édouard s'était éloigné d'un océan en s'installant à Dallas. "Dallas, comme le feuilleton", se vantait souvent Nathalie lorsqu'elle évoquait son fils devant des inconnus. A son grand regret, elle ne pouvait pousser l’orgueil à en dire plus car elle ne comprenait strictement rien à la profession de son fils. Elle ne pouvait pas non plus évoquer un futur mariage avec une ravissante Américaine car pour ce qu'elle en savait, Édouard était sans doute encore célibataire. Elle se contentait donc d'imaginer des héroïnes de romans à l'eau de rose se battre pour son fils jusqu'à ce que l'une d'elles remporte sa préférence."

  Je trouvais ces lignes parfaites pour donner consistance au personnage de Nathalie, son monde imaginaire et l'attachement inflexible pour son fils.

  Charline Quarré: "Ça illustre, sans aucune intention de le critiquer méchamment, le contraste entre les niveaux intellectuels de la mère et de son fils. Littéralement ici, c’est un fossé large comme l’océan."

12.Sans Issue (Train Fantôme)

  "Sans issue" raconte comment, en sortie de boîte, à quatre heures du matin, une jeune fille comme Laetitia, peut toujours être victime de noctambules un peu trop louches. Avant d'être sauvée de leurs griffes par un chauffeur de taxi bien urbain qui ne manquera pas de la ramener chez elle. Car le pire a été évité, non?

  "Je rentre seulement maintenant", écrivit-elle. Elle ajouta "La soirée s'est bien passée." Puis elle effaça le message. Trop sec. Ou trop banal. Ou trop informatif. Elle ne savait pas. Elle réfléchit un instant pour finalement le réécrire mot pour mot en concluant par "J'espère que mon message ne t'aura pas réveillé." Satisfaite, elle envoya le message."

  Je fais partie de ces gens qui réfléchissent trop avant d'envoyer un texto. Et comme j'ai un portable largement dépassé (il fait même pas la photo!), je mets un quart d'heure pour écrire ce que d'autres écrivent en dix secondes. C'est aussi un élément important dans la nouvelle.

  Charline Quarré: "A ce moment là de l’histoire, le personnage a encore du temps à perdre. Elle peut se permettre le luxe d’hésiter sur des mots futiles car dans les minutes qui suivront elle ne tapera sans doute plus jamais un texto de sa vie."

11.Fait Divers (Train Fantôme)

"Fait divers" est la suite de "Sans issue", non pas du point de vue de Laetitia, mais celui des deux agresseurs dont le coup a raté. On les retrouve le lendemain, encore déçus de leur échec. Auront-ils plus de chance avec cette petite bourgeoise qu'ils repèrent dans le métro? Quelqu'un va pouvoir se défouler, mais qui?

  "Une pluie irrégulière arrose le quartier. La jeune fille martèle le sol de ses talons. Pas avec le déhanché d'une femme fatale mais à petits pas nerveux. Des pas presque maladroits, encore un peu adolescents, pas encore rodés aux talons hauts. La neige dégueulasse qui a fondu lui renvoie son reflet déformé sur le trottoir.
  La rue est déserte, à peine éclairée par les lampadaires aux halos paresseux. Elle projette son ombre sur les murs de graffitis sans se retourner. Eux font bien attention à ne pas faire de bruit derrière elle et à garder la distance qui laisse place au doute."

  J'aime bien ces détails sur sa démarche, ça lui donne une attachante innocence. "Elle projette son ombre", par contre, n'est pas là par hasard...

  Charline Quarré: "Si ce genre de scène ne pouvait être que fiction … Mais non, de jour ou de nuit une femme dehors est toujours une proie potentielle, c’est une bien triste réalité."
 
10.Train Fantôme (Train Fantôme)
 
  Train Fantôme débute avec la nouvelle éponyme, dans laquelle Olivier amène ses enfants Chloé et Lucas à la fête foraine. Sa femme s'est absentée et cette petite sortie est déstabilisante pour la paternité d'Olivier, lui qui n'a pas l'habitude de s'occuper seul de ses enfants. Lucas est très attiré par l'attraction du train fantôme qui lui donnera à coup sûr des cauchemars, et Olivier est déterminé à lui refuser. Un malaise diffus et progressif s'installe à mesure que l'agaçant caprice de Lucas se mêle à une inquiétude tout aussi insistante pour Olivier, provoquée par des personnages inquiétants.

  "Chloé et Lucas jouaient bruyamment dans l'étroite cabine de Plexiglas. Ils s'étaient mis en tête de courir autour des jambes de leur père malgré le manque d'espace. [...] Chloé s'accrocha au tee-shirt de Lucas. Il repoussa sa sœur qui alla se cogner la tête contre la paroi. Elle attendit naturellement quelques secondes en silence, le temps de décider s'il fallait pleurer ou non. Elle opta pour les larmes et commença à geindre.
  "Ça suffit!" s'énerva Olivier qui souleva Chloé pour l'asseoir sur l'exemplaire corné des Pages Jaunes de la tablette métallique."

  Ceux qui ont connu cette fameuse cabine téléphonique à pièces, ne me contrediront pas si je leur dis que ce passage fait remonter les souvenirs avec efficacité. C'est une des choses qui m'a accroché dès le début dans ta manière de raconter. Ça touche une corde sensible.

  Charline Quarré: "J’ai une vraie nostalgie des années 80/90. Je transpose mes histoires à ces époques dès que c’est possible. Cela permet d’évoquer des objets qui sont aujourd’hui proche de la relique. Ici la cabine téléphonique et l’exemplaire des Pages Jaunes. D’ailleurs, dans Made In Hell, aucune histoire ne dépasse l’an 2000."

9.Écarlates (Écarlates)

  Cette nouvelle éponyme est particulière à plusieurs niveaux. On retrouve tout d'abord l'esprit des romans A Contre-Jour et Pas ce Soir, c'est-à-dire cette veine réaliste, centrée principalement sur les relations compliquées entretenues par un groupe de jeunes gens. Deuxième point, au gré d'une bande-son dont on appréciera la variété (faites attention à certains titres... ils pourraient avoir un sens caché dans la cohérence du récit), quelque chose plane au-dessus de la nouvelle, quelque chose d'indicible mais d'inévitable qui forcent les personnages aux confidences, aux réconciliations, aux épiphanies. Et la fin brutale peut être lue de plusieurs façons. On peut la lire telle qu'elle apparait, brute, sans concession et inexplicable, comme une nouvelle d'horreur en fin de compte. Et on peut aussi y voir la résonance à une préoccupation contemporaine bien trop réelle.

  "Tout ce monde s'agite sous leurs yeux, aussi superficiel que profond, chargé de vivre et enivré de promesses. Une foule dense habitée de névroses et de rêves, d'âmes dures et de cœurs fragiles, de petites misères égotistes et d'élans fraternels, elle bouge comme un rythme cardiaque, un un sursaut de vie furieux. Et cela s'agite, la sueur dans les cheveux, les volutes de Marlboro, les fatigues essoufflées sur la piste, les éclats de rires, les éclaboussures et les bousculades involontaires."

  Je n'aime pas la foule et encore moins les boîtes de nuit. Mais en observant ce genre de scène, je ressens parfois une affection envers tous ces gens que je peux croiser sans jamais leur parler ni les revoir.

  Charline Quarré: "Si on cherche bien, on retrouve ce genre d’ambiance, parfois, dans des lieux ou des moments superficiels. C’est rare mais ça arrive."

8."Itinéraire Bis" (Écarlates)

  On ne sait jamais où mènent les déviations, demandez à David Vincent et à Jess, l'héroïne d'"Itinéraire Bis". Après une visite à ses grands-parent, le long chemin de retour est ponctué de petites galères qui se transforment progressivement en de monstrueuses visions.

  "La petite Fiat rouge de Jess s'éloignait sur le chemin de graviers tandis que ses grands-parents agitaient leurs mains depuis le perron de la vieille maison disparaisse du champ de vision de ses aïeux. Comme à chaque fois, il fallait agiter la main jusqu'au bout. Cela faisait partie des règles non écrites auxquelles tout manquement aurait été considéré comme un outrage."

  Tout comme la scène de la cabine téléphonique dans "Train Fantôme", ces lignes sont comme un voyage dans mon passé. Elles m'évoquent les fins de week-end dans un patelin du Loiret, quand mon père faisait une manœuvre pendant laquelle mes grands-parents et nous mêmes nous disions au revoir de la même façon. Enfant, je ne la voyais pas comme une contrainte. C'était comme un jeu.

  Charline Quarré: "C’est une coutume familiale d’agiter le bras jusqu’à disparition totale de la voiture lorsqu’on s’en va. Et, parait-il, pas uniquement dans ma famille. On ne sait pas quand on se reverra, alors il devient indispensable de faire tout ce cirque."

7."Pas dans un train vide" (Train Fantôme)

  Pour ceux qui connaissent la vie en banlieue parisienne, le RER ne manque pas de sujets d'inquiétudes: celle d'être chopé par les contrôleurs pour les fraudeurs, celle d'arriver en retard à sa destination, celle d'être l'une des malchanceuses victimes d'un attentat aveugle... "Pas dans un train vide", ce sont quelques minutes de quelques tranches... de vie, pour lesquelles un agaçant tunnel un peu trop long n'est que le début du cauchemar.

  "Le fraudeur, resté debout, ressort le téléphone de sa poche. Toujours pas de réseau. Le message à son frère n'est pas parti dans la foulée. Pourvu qu'il n'y ait pas d'agent à sa station, pourvu qu'il ne se prenne pas une saloperie d'amende. Et putain, qu'est-ce qu'il est long, ce RER de merde. Il approche le visage de la vitre pour estimer la vitesse de la rame. Le train roule pourtant à vive allure. Énervé, le fraudeur s'impatiente, tape frénétiquement du pied par terre."

  Charline Quarré: "C’est trivial, un trajet en transport en commun. Comme beaucoup de choses dans mes histoires. Mais c’est justement lorsque l’horreur intervient dans le quotidien et l’ordinaire qu’elle fonctionne le mieux." 

6."Les Bleus" (Train Fantôme)

  Dans "Les Bleus", c'est une mère, Jeanne, qui en l'absence de son mari, s'occupe seule de sa fille Claire. De sournoises ecchymoses font leur apparition sur la peau de la fillette et Jeanne pense toute de suite que le problème vient de l'école. Vous savez, les enfants sont parfois cruels entre eux. Il est inconcevable de croire Claire quand elle affirme que Candice est la coupable. Ce n'est qu'une poupée offerte par une vieille tante... 

  "Laissée seule, elle s'approcha de la tente et fut copieusement dévisagée par une dizaine de femmes élégantes. Elle leur adressa un timide bonjour en plissant les yeux à la recherche d'Isabelle. Elle se sentait mal à l'aise, ne pouvait s'empêcher de se comparer. Henri avait beau la mettre à l'abri du besoin, il ne le faisait apparemment pas au même niveau que les époux de ces femmes pour qui l'opulence paraissait être la moindre des choses. Certes, Jeanne martyrisait ses pieds dans ses escarpins Chanel, mais elle n'en avait qu'une paire qu'elle ne sortait que pour les grandes occasions. Elle se sentait aussi honteuse d'avoir elle-même cousu sa robe à partir d'un modèle découpé dans le Figaro Madame l'an dernier. Elle avait peur que cela puisse se deviner. Et de paraître ridicule."

  Ce sentiment de ne pas être à sa place m'est tellement familier que j'en éprouve une forte empathie pour ce personnage qui n'est pas au bout de ces soucis.

  Charline Quarré: "C’est une sortie de zone de confort progressive avant une perte de contrôle en bonne et due forme."

5."Démonstration" (Écarlates)

  "Démonstration", récit majoritairement réaliste, voit Claude Boulay, un employé de bureau un peu insipide et bonne poire se retrouver tout seul dans son entreprise pour un caniculaire mois d'août. Dans son isolement, la douleur de son divorce et la perte de ses filles tourne dans esprit. Une folie créatrice soudaine va s'emparer de lui, tel un baron Frankenstein moderne. Avec comme point fort la description de cette progressive descente de cet anti-héros pathétique dans une démence irréversible. Ce qu'il y a d'également remarquable c'est cet élément du dénouement que l'auteure oublie volontairement d'expliciter, d'où une ambiguïté qui laisse, comme pour "Écarlates", l'interprétation ouverte.

  "Un bruit de chasse d'eau, un bruit de verrou. Il manquait juste le bruit du robinet entre les deux. Et quelques secondes plus tard, ce fut Franck, l'un des commerciaux, qui s'arrêta devant l'encadrement de la porte. Claude eut le temps de penser que si son bureau n'avait pas été situé à côté du cabinet de toilettes du fond du couloir, il serait fort probable qu'il passe tout à fait inaperçu dans cette petite entreprise."

  Charline Quarré: "Cette dernière phrase pose à elle seule le statut du personnage dans la société où il travaille. Un élément de décor, ou presque, car il n’a pas un physique particulièrement attrayant. Bref personne n’a envie d’être à sa place."

4."La Fuite" (Écarlates)

  La multiplicité des points de vue de "Pas dans un train vide" et la frénésie du "Moulin à Purée" fusionne dans la dernière nouvelle du recueil Écarlates. Fort d'une narration étoffée qui donne au texte une ambiance à la Amytiville, "La Fuite" est l'une de ces variante hybride entre maison hantée et slasher, authentique défouloir que les aficionados d'horreur classique apprécieront.

  "Il ouvrit la porte des toilettes qui grinça comme un rire de sorcière et referma la porte derrière lui. Il avait toujours trouvé cette pièce étrange, illogique. Le siège trônait tout au fond d'un étroit rectangle. Il fallait bien avancer de cinq ou six pas pour l'atteindre une fois la porte fermée. "C'est dommage, cet espace perdu", avait-il entendu chuchoter sa mère lors de leur seconde visite de ce nouvel appartement."

  Charline Quarré: "J’ai voulu rendre les dimensions illogiques car ce genre de perte de repères dans l’espace est assez dérangeant et ici, prépare bien le terrain pour ce qui va se passer ensuite."

3."Made In Hell" (Made In Hell)

  Tous recueils confondus, voici la nouvelle la plus longue. On peut même dire que c'est une novella, cette forme de récit entre la nouvelle et le roman. On y suit quatre ados à la personnalité marquée, réunies dans une amitié relative. A l'occasion d'une fête annuelle d'un village voisin, l'ambiance réaliste glisse progressivement vers une apocalypse à grand spectacle, très cinématographique. L'un des récits les plus prenants qui mérite largement d'être sur le podium.

  "Plus loin devant elle, une jeune femme se grattait le bas du dos en tenant son petit ami par la taille de sa main libre. Une autre, d'une cinquantaine d'années, griffait consciencieusement son épaule en regardant un groupe de jeune gens chanter faux devant un karaoké, un peu plus loin, la vendeuse d'un stand de jouets en bois soulageait une démangeaison sur son ventre. Tous se griffaient de concert, et dans l'indifférence générale. Adrien avançait sans rien remarquer. Est-ce que c'est moi qui invente? Elle jeta un coup d’œil à Linda qui se grattait des deux mains."

  A ce moment, il n'y a plus de retour possible, le pire est encore à venir et c'est irréversible.

  Charline Quarré: Ce genre de passage, s’il est facile à écrire dans les faits, est assez désagréable à devoir visualiser dans l’idée de le décrire avec des mots. Ici encore c’est soft, mais certaines scènes d’autres histoires ont été particulièrement éprouvantes à rédiger. Mais je ne me plains pas, sinon j’aurais choisi un autre genre de littérature. 

2."Le Moulin à purée" (Train Fantôme)

  Dans "Le Moulin à purée", Norman va faire connaissance de ses beaux-parents et de leurs goûts culinaires. Certainement la nouvelle la plus gore de Train Fantôme ou l'action et l'humour noir font bon ménage. Contrairement à celui que Norman s'imaginait en compagnie d'Emma. Ces pages sont si frénétiques que l'on ne serait pas contre une adaptation en court-métrage.

  "Parmi des épluchures d'oignons et d'échalotes, des morceaux de persils avaient été semés jusqu'au mixer ouvert dans lequel avait été broyée une mixture à base de légumes verts. Divers récipients de condiments entouraient la planche à découper sur laquelle était déposée une pièce de viande blanche que Norman n'identifia pas tout de suite. De loin, cela ressemblait à une cuisse de dinde, mais la forme était inhabituelle. Probablement une volaille rare et hors de prix achetée directement chez les grossistes qui fournissaient les nombreux hôtels de luxe de la région."

  Tout est normal dans cette description... à part le mot "inhabituelle"...

  Charline Quarré: "Je ne me suis pas foulée pour cette scène car c’est un cauchemar que j’avais fait. En revanche j’ai du inventer un autre personnage, ainsi que la suite de l’histoire."

  1."Les Itinérants" (Made In Hell)

  Aussi aboutie que "Made In Hell", bien que plus courte, "Les Itinérants" est une petite perle. Les horreurs du passé poursuivent Jacob et il craint pour sa petite fille qu'il doit emmener chez sa grand-mère pour des raisons pratiques. Un mélange entre l'ambiance angoissante des "Bleus" et la folie rampante de "Démonstration".

  "Rien n'avait changé, ici non plus. Les attractions étaient restées plantées aux mêmes emplacements. Çà et là, des panneaux de bois avaient été remplacés, des poteaux de portiques avait été renforcés et les jeux, repeints depuis son enfance, recommençaient à s'écailler à la surface. Il fit tourner la toupie. Elle grinçait toujours. Il parcourut des yeux le portique aux deux balançoires suspendues à des chaînes, les deux toboggans usés au milieu, là où des centaines d'enfants s'étaient laissés glisser des centaines de fois, la balance sous laquelle la terre était creusée à force d'impacts, les trois chevaux sur ressorts, et le bac à sable d'où émergeaient quelques brindilles."

  Charline Quarré: "C’est toujours à la fois très émouvant et très frustrant de revenir sur un lieu de son enfance. Je fais partie de ces personnes qui supportent mal les changements, du coup je les remarque immédiatement. Le héros de l’histoire aussi les remarque tout de suite, mais pour des raisons un peu plus obscures."

  Vous trouverez des détails supplémentaires de la part de l'auteure car les trois recueils s'achèvent avec quelques notes sur chaque nouvelle. On y apprend surtout que celles-ci sont inspirées de cauchemars, d'épisodes vécus ou de certaines angoisses ou peurs personnelles. Mais une des démarches de Charline Quarré est aussi de rendre hommage en toute humilité aux auteurs d'horreur/épouvante qui incarnent la littérature d'épouvante/horreur. Et de les remercier d'avoir bousculer son imaginaire au point de l'avoir poussée à s'être lancé dans l'écriture. Elle cite directement Dean R. Koontz, Graham Masterton, Stephen King et Howard Phulips Lovecraft mais les connaisseurs penseront également à Fredric Brown, Richard Matheson ou Clive Barker.
  Les mordus, les initiés du genre ne peuvent qu'arborer un sourire gentiment ironique en retrouvant les ficelles du genre. Il serait faux d'affirmer qu'on ne décèle aucun défaut. Certaines phrases en trop peuvent parfois nuire légèrement à la chute ("Train Fantôme" et "Sans issue" par exemple) et la fin du "Chant des baleines" peut être contestée pour d'autres raisons. Plus subjectivement, les lecteurs masculins peuvent être agacés par les teintes girlie que prennent parfois les intrigues ("Hécatombe", "Le Chant des Baleines" ou "Sacrifices").
  Mais à part ces petits chipotages, l'auteure réussit à donner assez d'originalité pour à la fois éviter le déjà-vu et écrire avec sincérité, de ne pas s'imposer à coups de phrases alambiquées destinées à impressionner. Cette même sincérité, qui imprégnait déjà ses deux romans, consiste à dissimuler, derrière ses phrases trompeusement simples, une observation perspicace du quotidien. Se manifeste alors la maîtrise d'une angoisse qui s'annonce, fait mine de s'estomper pour laisser des dégâts inattendus. Oh ne vous inquiétez pas, le sang éclabousse bien les pages. Vous éprouverez les mêmes petits frissons qu'à l'époque où vous mentiez à vos parents ("mais non, ça ne fait pas peur!") lorsqu'ils vous interdisaient de vous plaindre d'être tourmentés par des cauchemars et de n'en plus pouvoir dormir.

  Train Fantôme, Écarlates et Made In Hell sont donc de très bons dosages de suspense psychologique et de gore assumé. Il ne peut fonctionner que si l'on donne corps à une ambiance où le réalisme menace de voir son cadre où il est confiné se fissurer progressivement, laissant pernicieusement pénétrer le bizarre, l'horrible et tous leurs cousins. Et il n'y a pas le temps de se demander pourquoi, pas d'explication tout court, d'ailleurs.
  Charline Quarré, tout en mélangeant les époques (avec les références culturelles qui vont avec) dépeint le quotidien de ses personnages par petites touches reconnaissables, des attitudes de gens normaux, des détails dans lesquels on se reconnait et qui peuvent même agir comme des madeleines de Proust pour certains... l'attachement avec les personnages est du coup d'une efficacité indéniable, surtout quand il s'accompagne parfois de légers traits humoristiques. Le lecteur est autant pris au piège que les victimes de chaque histoire... avec moins de conséquences fâcheuses... quoique... elles pourraient jouer sur les esprits trop influençables...
  
  Cet article n'est pas terminé: je suis content de vous soumettre en bonus une série de question à laquelle Charline Quarré a eu la gentillesse de répondre:
  
1.Quand et comment t'es venue l'idée d'écrire et de te lancer dans la publication? 

  Charline Quarré: J’écris depuis que je sais tenir un crayon, c'est héréditaire. Mon grand-père à écrit une vingtaine d’ouvrage sur l’art, mon père quelques uns sur la stratégie, et c’est finalement assez naturellement que j’y suis venue, mais en faisant de la fiction. J’ai toujours écrit, mais je le faisais pour moi, dans mon coin. Ce sont des proches qui m’ont encouragée à publier, je crois que je n’y avait pas pensé toute seule et avec le recul, ça me parait absurde. 

2.Tes recueils sont radicalement différents de tes premiers romans. Pourquoi un tel choix? 

  Charline Quarré: Mes deux premiers romans étaient assez proches de l’auto-fiction. Je pense que j’ai du avoir besoin de me débarrasser de choses et d’autres pour avancer et passer à la fiction pure et dure.  

3.Comment décrirais-tu la façon dont ton écriture a évolué au fil des trois recueils?

  Charline Quarré: Quand j’ai décidé d’écrire Train Fantôme, je ne savais pas du tout où j’allais. J’étais assez angoissée. Je ne savais pas si j’étais capable d’écrire de l’horreur. Je ne savais pas si j’étais douée avec la fiction pure. Je n’avais jamais écrit ni de nouvelles, ni de textes au passé simple. J’avais peur de perdre mes lecteurs qui m’avaient connue avec un genre bien différent. De plus, j’avais choisi un genre littérature parfaitement méprisé en France. Si la littérature d’horreur est un genre à part entière et est respecté dans les pays anglo-saxons, il est un sous-genre du fantastique en France, car nous avons la littérature contemporaine prétentieuse. Alors pour prendre le moins de risques possibles, j’ai opté pour de nombreuses histoires courtes, de façon à ce que les lecteurs puissent passer de l’une à l’autre si cela s’avérait être un fiasco. Et à l’inverse de mes craintes, Train Fantôme a été un succès. Forte de cette petite victoire et mise en confiance, j’étais plus à l’aise pour continuer avec ce genre, écrire des nouvelles plus longues et plus denses. La différence entre la rédaction d’Écarlates et celle de Train Fantôme aura été l’épaisseur de mes doutes. Cependant, ils ne disparaitront jamais vraiment ! Quant à Made In Hell, je ne me suis quasiment pas vue l’écrire, tant l’exercice a été facilité par ses deux prédécesseurs. La différence est que les nouvelle sont plus denses encore.

4.Que penses-tu de mon classement?

  Charline Quarré: C’est toujours subjectif, mais je suis ravie de constater que dans les quatre premiers, on retrouve au moins une histoire de chaque recueil. De mon côté, on m’a le plus souvent cité "Le Moulin à purée" , «"Écarlates", "La Fuite" et "Sacrifices" comme les histoires les plus marquantes.

5.Question purement technique, ces recueils ne sont disponibles que sous forme numériques? Où se les procure-t-on (un peu de pub!)? J'ai mis tout ce temps à écrire un article sur Train Fantôme parce que je suis un lecteur "à l'ancienne". Seront-ils un jour publiés en format papier?

  Charline Quarré: Ces trois derniers livres ne sont effectivement disponibles que sous le format numérique. On peut les acheter sur Kindle (Amazon), Kobo (Fnac) et iBooks (Apple). Il faut que je m’occupe de la sortie papier parce qu’on me le réclame régulièrement.  

(Je me permets de rajouter que chaque recueil ne coûte que 0,99€. Moins de 3€ pour 17 nouvelles, c'est un investissement qu'il serait dommage de ne pas envisager de la part des mordus d'épouvante.)

6.D'autres projets en tête? Vu que les nouvelles se rallongent de plus en plus, penses-tu à un roman d'horreur, t'en sens-tu capable? ou la forme de la nouvelle te correspond le mieux?

  Charline Quarré: Oui, celui de continuer dans cette veine. Concernant un hypothétique roman d’horreur, cela a failli être le cas avec la nouvelle "Made In Hell". J’y pense, je suis prête, mais je n’aime pas parler de ce qui n’est pas encore fait.

7.Exceptée l'horreur/épouvante, de manière plus générale quels sont les trois auteurs qui t'ont le plus marquée ? 

  Charline Quarré: Valérie Valère, Tom Sharpe et Victor Hugo. 

8.Quels sont tes trois romans préférés (hors épouvante)?

  Charline Quarré:  Outrage public à la pudeur de Tom Sharpe, Les misérables de Victor Hugo et « Rien de grave de Justine Lévy

9.Quels sont les romans d'épouvante qui t'ont le plus marquée?
  
  Charline Quarré: La nuit des cafards de Dean R. Koontz, Hel de Graham Masterton, Salem de Stephen King, car c’est par ce roman que je l’ai découvert, bien avant son prodigieux Ça, qui est un monument de littérature d’horreur 

10.Tes films d'horreur préférés?

Charline Quarré:  Il est revenu de Tommy Lee Wallace, The Eye de Danny Pang,  Ne vous retournez pas de Nicolas Roeg, Suspiria de Dario Argento, Dagon de Stuart Gordon, Shining de Stanley Kubrick, It Follows de David Robert Mitchell et Rosemary’s Baby de Roman Polanski 

11.Si on te donnait tous les moyens pour le faire, quelles sont les trois nouvelles dont tu aimerais voir une adaptation en court-métrage (tu as le droit à deux mentions spéciales si tu as du mal à choisir)?

  Charline Quarré: Les nouvelles que je pense le mieux adaptables à l'écran sont "Le moulin à purée" de toute évidence. Viendraient ensuite sans doute "La Fuite" et "Le chant des baleines". En mentions spéciales, je dirai "Démonstration" et "Hécatombe". Je n'ai qu'une évidence cinématographique, c'est "Le moulin à purée". Le reste n'est pas très objectif, ce sont plutôt des préférences. Quoi que "Made in Hell" ou "Sacrifices" pourraient être également de gros gros délires à l'écran!

Merci mille fois, Charline!
  Ce n'était pas la première fois que ce lieu avait été rasé. Avant que ne s'élèvent les tours, un lacis de ruelles animées parcourait cette partie de la ville. Robinson Street, Laurens Street, College Place: toutes avaient été détruites dans les années soixante pour laisser place aux bâtiments du World Trade Center et toutes étaient oubliées aujourd'hui. Disparu, aussi, le vieux Washington Market, les embarcadères industrieux, les poissonnières, l'enclave chrétienne établie ici à la fin du XIXe siècle. Syriens, Libanais et autres Levantins avaient été repoussés derrière la rivière, à Brooklyn, et s'étaient enracinés sur Atlantic Avenue ou Brooklyn Heights. Et avant? Quels sentiers indiens Lenape se cachaient sous les décombres? L'endroit était un palimpseste, comme l'était toute la ville, écrite, effacée, réécrite. Il y avait eu des communautés ici avant même que Colomb ne prenne la mer, avant que Jean de Verrazane n'ancre ses navires dans ces pertuis ou que le marchand d'esclaves portugais Esteban Gomez ne remonte l'Hudson; des êtres humains avaient vécu ici, construit des maisons et s'étaient querellés avec leurs voisins bien avant que les Hollandais ne voient une opportunité commerciale dans les somptueuses fourrures et le bois de l'île, ainsi que dans sa baie calme. Les générations se sont ruées à travers le chas d'une aiguille, et moi, un des individus de cette foule encore lisible, je suis entré dans le métro. Je voulais trouver le fil qui me reliait à mon propre rôle dans ces histoires.

Open City, Teju Cole, Denoël. Traduit de l'américain par Guillaume-Jean Milan.

lundi 15 mai 2017

Dans la boutique de Mr Hendricks (Chapitre 19)

Jacques Poirier, 1977.
"You received the serpent," said Jupe [...].
  Hendricks reached out and gathered up a fistful of Jupe's shirt. "Did you bring that thing?" he asked. "If you did, I'll bring your neck!"
  Jupe did not try to break away. "We didn't bring the serpent, but we know it must be a cobra with jewelled eyes. How did it arrive?"
  Hendricks studied Jupe's face, then let go of his shirt. He opened the door and pointed towards his counter. There was a gilded cobra, a duplicate of the one that had been sent to Pat Osborne.
  "I went in the back room for a couple of minutes," said Hendricks. "When I came back, that thing was on the counter."
  "I see," said Jupiter.
  [...] A :man wearing stained blue trousers and an oversized, ragged coat made his unsteady way round the corner of the building. "Coffee?" he pleaded.
  Allie examined the newcomer with interest. [...]
  "Coffee?" he said again. "Say, mister, maybe a sandwich? I haven't eaten for two days."
  Hendricks dug into his pocket and pulled out a roll of notes. He peeled off one without even looking at it and thrust it at the tramp. [...]
Ed Vebell, 1972.
  [The tramp] took the money, turned, stumbled and fell into the rack of newspapers that stood beside the shop door.
  "Blast!" cried Hendricks.
  The tramp thrashed about, a jumble of arms, legs and newsprint. "S'okay!" he said. He untangled himself, lurched to his feet and ambled away.
  "Hey, mister!" called Allie. "Wait a second!" She darted forward to pick up a small, square black
object from amid the pile of papers that now blocked Hendricks' entrance. "You dropped your radio."
  The tramp began to run.
  "Allie." Jupe kept his voice very calm. "Allie, give that to me."
  "Good lord!" said Hendricks.
  Allie looked at the little black box in her hand. "What is it? What's the matter?"
  Hendricks snatched the object and threw it. He threw blindly. It arched high in the air, landed on the sidewalk across the street, bounced twice and hit the wall of Noxworth's little shop.
  There was a flash and a roar, and the windows of Noxworth's Mini Market collapsed inward!
  Jupe had a glimpsed of Noxworth's face, white with terror, peering from behind a counter. Then Hendricks was racing down the street after the fleeing tramp.
 
"Vous avez reçu le serpent!" [dit] Hannibal.
  Hendricks empoigna le jeune garçon par le devant de sa chemise et le secoua:
  "C'est toi qui m'as envoyé ce truc-là? s'écria-t-il. Si c'est toi, je vais te tordre le cou."
  Hannibal ne fit pas un mouvement pour se dégager.
  "Ce n'est pas nous qui vous avons envoyé le serpent, affirma-t-il, mais nous savons qu'il s'agit d'un cobra aux yeux rouges. Comment est-il arrivé?"
  Hendricks étudia un instant en silence le visage grave d'Hannibal, puis il le lâcha. Ouvrant la porte, il désigna un objet posé sur le comptoir. C'était un cobra de plâtre doré, réplique exacte de celui envoyé à Pat Osborne.
  "Je suis allé deux minutes dans l'arrière-boutique, expliqua le commerçant et, lorsque je suis revenu, cette horrible chose était là.
  -Je vois, dit Hannibal."
  [...] Un clochard [entra] dans la boutique. Il ne devait pas être tout à fait à jeun car sa démarche était plus que vacillante.
  "Salut, patron! dit-il. Vous auriezpas un pt'it morceau à me donner à manger ou quelque cents à m'allonger?"
  Doris examina le nouveau venu avec intérêt. [...]
  "Un p'tit morceau! répéta-t-il. J'ai pas mangé depuis avant-hier."
  Brave homme, Hendricks sortit de la menue monnaie qu'il tendit au clochard.
  "Merci, patron!" s'écria celui-ci avec chaleur.
  Il fourra l'argent dans sa poche, tourna le talons... et trébucha sur le porte parapluies de l'entrée. Perdant l'équilibre, il s'étala de tout son long. Il se releva aussitôt en grommelant:
  "Ça va! J'ai rien d'cassé!"
  Il sortit sans attendre. Doris le rappela:
  "Hep! Revenez!"
  Elle venait d'apercevoir, dans un coin sombre derrière la porte, près du porte-parapluies, une boîte noire et oblongue qui ressemblait fort à un petit poste de radio de poche.
  "Vous avez perdu votre transistor!" ajouta-t-elle en ramassant l'objet.
  Au lieu de revenir, le clochard s'éloigna à toutes jambes.
  "Doris!" La voix d'Hannibal était très calme. "Doris, donne-moi ça!
  -Grand Dieu!" s'exclama Hendricks derrière lui.
  Doris regarda la petite boîte qu'elle tenait.
  "Qu'est-ce que c'est? demanda-t-elle. Qu'est-ce que..."
  Hendricks lui arracha l'objet des mains et le lança, par la porte ouverte, loin du petit groupe. La boîte décrivit une parabole et retomba sur le trottoir, de l'autre côté de la rue. Là, elle rebondit une ou deux fois et alla frapper le mur de la boutique de Noxy.
  On entendit une explosion. La vitrine de Noxy vola en éclats. Hannibal eut le temps d'apercevoir Noxy lui-même qui ouvrait des yeux épouvantés derrière son comptoir. Déjà Hendricks s'était lancé dans la rue et courait à la poursuite du clochard."
Jacques Poirier, 1977.

The Mystery of the Singing Serpent/Le Serpent qui fredonnait, M.V. Carey. Traduit de l'américain par Claude Voilier.

Les entailles ont des ailes

Tu comptes les crottes de chien sur le chemin du retour
je pose mon silence dans ta main minuscule
j'y pose ma brûlure tu souris elle s'envole
comme une coccinelle

Juste après la pluie, Thomas Vinau, Alma.

vendredi 12 mai 2017

L'enregistrement de Bentley (Chapitre 11 & 12)

Jacques Poirier, 1977.
  "Pete slid open a drawer in the table. It was empty except for a few paper clips and a miniature tape recorder. There was a tape on the spool of the recorder. "I wouldn't mind having that," said Pete. "You could carry it in your pocket."
  Bob picked up the instrument. "Nice," he said. "Runs on batteries. No wires to plug in." He pressed a button on one end of the recorder, and a little compartment opened. Inside was a tiny microphone. "Perfect," said Bob. "A little recorder than can be hidden anywhere, with a sensitive microphone. The Secret Service probably doesn't have anything better."
  "I wonder what's on that tape," said Jupiter. "How does the rewind mechanism work?"
  Bob fumbled with the recorder for a second and watched the tape rewind. Then he reversed the switch. The recorder gave out a few preliminary cracks and rustles, and then The Three Investigators heard someone say, "We can begin."
  "That's Ariel's voice!" exclaimed Bob. [...]
  The tape turned slowly to its end. The terrible singing faded to a low sob and died. When the little machine emetted only a soft hum, Jupiter Jones realised that he felt cold. The sunlight that had streamed into the appartment was gone, and it was growing dark.
  And there was a man standing in the doorway. Bentley!

"Oh my gosh!" exclaimed Pete.
  Bob jumped, and quickly turned off the little tape recorder.
  Jupiter Jones stood still and considered several possible explanations that he could offer Bentley. He decided that non would do. "We were just leaving," he said.
  The man with the walrus moustache remained in the doorway. "Were you planning to go out the way you came in?" he asked. "You used the window, didn't you?" Bentley's voice was angry. There was no bluster in it, and no fright. [...] It might take dynamite to move him out of the doorway.
  Jupiter thought quickly. "Bob," he said, "give me that tape."
  Bob lifted the spool of tape off the little recorder and handed it to Jupe.
  "That tape is my property!" said Bentley.
  [...] The houseman moved then. He lunged across the darkening room and gripped Jupe's wrist.
  "Run for it!" shouted Jupe to his friends.
  Bob and Peter rushed for the open door. Jupe let go of the tape suddenly and hooked his right leg behind Bentley's left knee.
  The houseman floundered backwards, cursing. The spool of the tape flew across the room. Jupe let it go and ran.
  As Jupe shot of the door, Bentley grabbed the back of his shirt. Jupe tore free and bounded down the stairs.
  Bentley did not try to follow. He just stood on the landing holding a piece of Jupe's shirt and watched the boys snatch up their bikes and pedal rapidly away."
Jacques Poirier, 1977.
  "Peter ouvrit l'un des tiroirs de la table. [...] Le tiroir était vide, à l'exception de quelques trombones et d'un magnétophone miniature. Une bande était enroulée sur la bobine.
  "J'aimerais bien posséder un truc pareil! s'exclama Peter. Vu son faible encombrement, on peut le mettre dans sa poche."
  Bob examina de près la trouvaille.
  "Joli petit instrument, dit-il. Il fonctionne sur pile. Pas besoin de le brancher sur secteur."
  Il enfonça un bouton: un petit compartiment s'ouvrit. A l'intérieur se trouvait un minuscule microphone.
  "Quel merveilleux appareil! s'exclama Bob. On peut le cacher n'importe où! Je parie que les Service secrets n'en possèdent pas de plus perfectionné!
  -J'aimerais bien savoir s'il y a quelque chose sur la bande sonore, dit Hannibal. Sais-tu faire marcher ce truc, Bob? J'ai de trop gros doigts pour m'y risquer."
  Bob mit l'appareil en marche. Après quelques craquements et autres bruits vagues, les trois détectives entendirent une voix d'homme qui disait:
  "Nous pouvons commencer!
  -La voix de Falsell! s'exclama Bob.
  [...] La bobine se déroula jusqu'au bout. Enfin, le fredonnement se mua en un sanglot étouffé et s'éteignit.
  Hannibal s'aperçut alors qu'il était glacé. Le soleil qui, peu de temps auparavant, chauffait encore la pièce, était sur le point de disparaître.
  Et un homme se tenait sur le seuil.
  Bentley!

Ed Vebell, 1972.
  Peter le vit à son tour et exhala un "Oh!" consterné. Bob, qui venait d'arrêter le magnétophone, leva la
tête et sursauta.
  Hannibal, immobile et muet, passa vivement en revue différentes explications à fournir à Bentley. Malheureusement il n'en trouva aucune de valable.
  "Nous allions partir!" se contenta-t-il de dire piteusement.
  L'homme à la moustache de phoque ne broncha pas. Il bloquait la porte.
  "Vous disposiez-vous à sortir de la même manière que vous êtes entrés?" demanda-t-il.
  Sa voix était chargée de colère.
  "Vous êtes passés par la fenêtre, n'est-ce pas?"
  [...] Hannibal comprit que ses camarades et lui étaient pris au piège: Bentley ne les laisserait pas aisément sortir! Comment l'obliger à leur livrer passage? Hannibal réfléchit à toute allure. Puis, à haute voix:
  "Bob! appela-t-il. Donne-moi cet enregistrement!"
  Bob ôta la bande sonore d'un geste prompt et la tendit à Hannibal.
  "Ceci m'appartient!" s'écria Bentley, furieux.
  [...] Bentley se décida à bouger. Il pénétra dans la pièce où les ombres du crépuscule s'installaient et saisit le poignet d'Hannibal. Celui-ci cria alors à ses camarades de toute la force de ses poumons:
  "Vite! Filez, vous autres!"
  Peter et Bob ne se le firent pas dire deux fois. Ils franchirent d'un bond la porte ouverte. Alors, Hannibal lâcha brusquement la bobine qu'il tenait tout en faisant un croc-en-jambe à Bentley.
  Le moustachu, perdant l'équilibre, se mit à jurer. La bobine roula sur le plancher. Sans plus s'en soucier, Hannibal courut vers la porte. Comme il allait l'atteindre, Bentley le rattrapa par sa chemise. Le jeune garçon réussit à se libérer et plongea vers l'escalier.
  Son adversaire n'essaya pas de le rejoindre. Debout sur le seuil, il se contenta de suivre des yeux la retraite précipitée des détectives. Ceux-ci sautèrent sur leurs vélos à grands coups de pédale."

NOTES:
-J'ai préféré ne pas inclure les lignes décrivant l'écoute de l'enregistrement. Les détectives écoutent en fait la même scène à laquelle ils ont assisté dans le Chapitre 4 et que j'ai recopiée dans l'article principal.
-La traductrice Claude Voilier a apporté quelques ajouts. J'ai omis le premier au début de l'extrait français non parce qu'il était mauvais mais parce qu'il est superflu. Par contre, j'ai préféré laisser les "gros doigts" d'Hannibal même si c'est peut-être une manière un peu trop insistante de rappeler le physique du personnage.
-Quant à l'explicitation des pensées d'Hannibal avant qu'il demande l'enregistrement à Bob peut être considéré comme un peu faible par rapport au texte original où il est question de dynamite comme moyen de déloger Bentley du seuil de la porte.

The Mystery of the Singing Serpent/Le Serpent qui fredonnait, M.V. Carey. Traduit de l'américain par Claude Voilier.
  Le mur sur lequel il avait collé son premier Post-it était maintenant hérissé d'autres Post-it. Il notait sur ces feuilles les passages préférés des livres qu'il avait lus. La plupart des fragments recopiés émanaient d’œuvres d'auteurs disparus, de sorte que les Post-it couvrant le mur rappelaient les stèles funéraires d'un gigantesque cimetière. Au fur et à mesure que les petites feuilles s'accumulaient, le mur virait au tintamarre. Il y avait là, les voix d'un humble historien, d'un plasticien jovial, d'un romancier souffrant d'une dent cariée, d'un scientifique timide, d'un poète bègue, d'un religieux névrosé, d'un géographe, d'un aventurier, d'un linguiste, d'un sportif, et même celle d'un dieu par l'intermédiaire de son nègre. Selon les cas, ils se disputaient ou bien trinquaient ensemble. Il aimait le bruit sain que dégageait ce premier mur. Tantôt il faisait se côtoyer deux voix discordantes, tantôt il associait des voix harmonieuses. Ainsi remplit-il ce mur un mois durant. Même si les phrases n'avaient entre elles ni règle ni ordre, elles finirent par créer une certaine harmonie. Il s'étonnait que ces voix émanées des gens d'époques différentes et de genres si divers puissent s'accorder les unes aux autres.
  Dans un deuxième temps, il voulut écrire sa biographie. Il décida de remplir un autre mur en écrivant ses propres histoires. [...] Il colla le premier Post-it sur le deuxième mur.
  [...] Il ne parvenait pas toujours à se souvenir d'un moment ou d'un lieu précis mais cela ne présentait aucun caractère de gravité. Il indiquait alors un autre lieu qu'il connaissait. Ainsi, il progressa rapidement dans son travail. En un clin d’œil, les feuilles couvrir un mur entier. [...]
  Il recula et regarda le mur. Il n'aurait jamais imaginé que son esprit abritait autant d'histoires. Et de nouveau, comme pour le premier mur, il s'étonna du lien qui unissait ces histoires entre elles. Des évènements insignifiants à leur époque exerçaient en réalité une grande influence dans sa vie, et il s'en émerveilla. Soudain, des phrases traversèrent son esprit. Il les nota fébrilement sur une feuille.
  [...] Il écrivit de justesse le dernier mot [...] sur le dernier espace libre de la feuille. C'était la première feuille de Post-it du troisième mur.
  Le troisième mur manquait d'ordre. Les phrases, sans forme ni lien entre elles ne relevaient d'aucun contexte précis. Chaque fois que des mots, des propos, des pensées surgissaient, il les notait à la façon d'un cryptogramme impénétrable. Par exemple: "Une déchetterie de blagues ratées", "un magasin d'insignes pour le mérite". Ces notes n'avaient pas de signification précise mais lui donnaient un plaisir inexplicable. Il écrivit ainsi brièvement sur un bon nombre de sujets: "Le garçon au bec de lièvre qui a envie de donner un baiser", "L'homme qui grillait des feuilles d'algue alors que sa femme venait de le quitter". Lui seul détenait le sens de ces formules. Sur ce troisième mur, les feuilles remplies contenaient des sujets d'inspiration plutôt que de véritables écrits. Au lieu de remplir de nouveaux Post-it, il se concentrait davantage sur le travail réalisé, auquel il pressentait un indicible destin.
  [...] Quelques jours plus tard, il se fit embaucher sur un chantier.
  En travaillant sur le chantier, il trouva de quoi couvrir le quatrième mur. Le bagout des hommes du chantier lui causa un nouveau choc. Ses oreilles rarement sollicitées ces derniers temps devinrent sensibles au bruit. Chaque fois que les journaliers mangeaient de la poitrine de porc rôtie au feu de bois, sur un gril dans un bidon, ils plaisantaient:
  -Qu'est-ce que c'est bon! C'est de la chair humaine ou quoi?
  Ou bien:
  -Ça va chatouiller le nez des voisins.
  Il était émerveillé par leur sens de l'humour. Il mémorisait les dialogues et les notait sur les Post-it. Ik recueillait aussi, sans ne jamais rien omettre, le caquetage des collégiens au fond du bus, les plaisanteries osées des dames du marché et le radotage des vieux au jardin public. Il s'étonnait de ce langage si plein de vie et voulut remplacer les Post-it du troisième mur rempli de pensées trop fragmentaires. Mais il patienta. Il couvrit presque entièrement le quatrième mur. Désormais, à l'exception des emplacements des prises de courant et de la fenêtre, tous les murs de la chambre étaient recouverts de Post-it.
  Il prit la résolution d'écrire un texte qui mériterait de porter le nom de "roman". Comme cinquième mur, il choisit le plafond. Il rentra le banc de musculation dans la chambre et grimpa dessus pour coller ses papiers au plafond.

"Le Poisson de papier", in Cours papa, cours!, Kim Ae-Ran, Decrescenzo, coll. "Mini-Fictions". Traduit du coréen pat Kim Hye-gyeong et Jean-Claude de Crescenzo.

mardi 9 mai 2017

Pete tombe de l'autre côté du mur (Chapitre 6 & 7)

  "We must get over that wall," decided Jupiter. "Pete, you're the athlete. I can lean on the wall and you can climb on my back."
  "You're out of your mind!" declared Pete.
  "I see no other way," said Jupe. "If you won't do it, I must, but it seems to me that you're the logical one. Once you get on top of the wall, you can help me up and we can help Bob. It's the only way we can get in to see what's happening in that house."
  Pete sighed, as he had many times since joining Jupiter Jones and Bob Andrews. "I'm not sure I want to see," he muttered. But when Jupe bent, put his arms over his head and braced himself against the wall, Pete came through. He put one knee on Jupe's back, touched the wall with his hands, placed a sneakered foot on Jupe's shoulder and stood. "Here goes," he said, planting both hands on the top of the wall. He pulled himself up.
  He sat on the wall a moment to survey the dark grounds around the darker house. Then it happened.
  The alarm bell rang first - an ear-shattering, persistent clanging.
  "Get down!" cried Jupe from the roadway.
  Floodlights blazed suddenly. There were eight of them, two at each corner of the wall. Pete clutched at the bricks, caught and blinded by the blue-white glare.
  "Jump!" shouted Jupiter.
  Pete tried. He swung himself round and let his legs drop outside the wall. But then, under his hand, a brick slipped, gave way and fell. And Pete fell, too. Backwards, inside the wall!
Jacques Poirier, 1977.
Pete landed on his back on soft turf. He rolled a bit and brought himself to his kness. The alarm bell stopped clanging. Pete blinked and turned his head away from the glare of the floodlights.
  A thickset man stood between Pete and the wall.
  "You little sneak," said the man. He did not move, but his voice chilled Pete. "Just what do you think you're doing here?"
  Pete opened his mouth to say something and found that his throat was suddenly very dry. He began to get up, and the man took a signle menacing step towards him. Pete froze, half-crounching.
  "Pete?" called Jupiter Jones from the other side of the wall. "Pete, did you find him?"
  "Il faut à tout prix escalader ce mur, décida Hannibal. Peter! Tu es l'athlète de la bande. Je vais m'adosser au mur et te faire la courte échelle.
  -Tu es fou, non?
  -Je ne vois pas d'autres moyen, dit Hannibal. Une fois que tu seras là-haut, tu m'aideras à te rejoindre, puis nous hisserons Bob à son tour. Il n'y a rien d'autre à tenter si nous voulons découvrir ce qui se passe dans cette maison."
  Peter soupira, comme cela lui arrivait dans les instants critiques.
  "Je me demande si j'ai vraiment envie de le savoir!" grommela-t-il.
  Mais quand il vit qu'Hannibal s'apprêtait à monter le premier, il se décida enfin et se mit à grimper avec une agilité surprenante.
  "Voilà! J'y suis!" annonça-t-il.
  Il resta un moment assis sur le mur, à surveiller le jardin enténébré au-dessous de lui. C'est alors que la chose se produisit...
  Un bruit strident déchira la nuit: une sonnette d'alarme venait de se déclencher.
  "Descends vite!" cria Hannibal de la route.
  Au même instant des projecteurs s'allumèrent. Il y en avait huit: deux à chaque coin du mur. Pete agrippa les briques à pleines mains, assura sa prise mais hésita avant de sauter. L'intense lumière blanche l'aveuglait.
  "Saute donc!" hurla Hannibal.
  Peter s'efforça d'obéir. Il lança ses jambes par-dessus le mur... Hélas, sous sa main, une brique se
Ed Vebell, 1972.
déroba, glissa et tomba.
  Et le pauvre Pete tomba lui aussi! En arrière... et du mauvais côté du mur!

  Peter atterrit sur le dos. Par bonheur, le sol était meuble. Le jeune garçon roula d'abord sur lui-même, puis se retrouva sur les genoux. La sirène s'arrêta aussi brutalement qu'elle s'était déclenchée. Pete cligna des paupières et détourna la tête pour échapper à l'éblouissement des projecteurs.
  Un homme fortement charpenté surgit brusquement à son côté.
  "Sale petit espion!" lança-t-il. Il ne faisait pas un geste mais sa voix dure suffit à glacer Peter. "Je voudrais bien savoir ce qui t'amène!"
  Peter ouvrit la bouche pour répondre, mais sa gorge était si sèche qu'il ne put émettre le moindre son. Il se remit debout. L'homme fit un pas menaçant dans sa direction. Le grand garçon s'immobilisa, fort peu rassuré.
  Soudain, la voix d'Hannibal s'éleva de l'autre côté du mur.
  "Peter! appelait-il. Peter! L'as-tu trouvé?"

The Mystery of the Singing Serpent/Le Serpent qui fredonnait, M.V. Carey. Traduit de l'américain par Claude Voilier.
  Bossu jouait de la flûte, la cour était tout ouïe. Il jouait doucement, pour lui-même. Des bourrasques faisaient tournoyer les feuilles qui terminaient leur ronde folle dans les flasques. Et tout s'arrêtait. Détrempées, elles se transformeraient peu à peu en boue, puis retourneraient à la terre.
  Doucement, tout doucement, les doigts fins de Bossu couraient sur les trous, alors que la brise lui caressait le visage; au fond de la poche arrière de son pantalon, quelques pièces de monnaie tintaient, ses chevilles nues étaient glacées et sa peau, hérissée de chair de poule. Qu'il était bon d'avoir entre les mains un morceau de bois chantant, capable d'apaiser et de bercer, simplement parce qu'on le lui demandait.
  Une feuille vint se glisser sous sa semelle. Puis une autre. S'il restait ainsi plusieurs heures, sans bouger, la nature finirait par l'inclure dans son cycle, sans doute parmi les arbres. Les feuilles s'amoncelleraient sur ses racines; les oiseaux, perchés sur ses branches, saliraient son col: la pluie creuserait en lui des millions de sillons: le vent lui enverrait du sable dans les yeux. Le garçon s'imagina en homme-arbre et se mit à rire, le visage un peu tordu.

La Maison dans laquelle, Mariam Petrosyan, Monsieur Toussaint Louverture. Traduit du russe par Raphaëlle Pache. 

samedi 6 mai 2017

The Three Investigators 17.The Mystery of the Singing Serpent (1972)/Les Trois Jeunes Détectives 16.Le Serpent qui fredonnait (1977)

Alfred Hitchcock, Robert Arthur et "Les Trois Jeunes Détectives"/"The Three Investigators"
1.The Secret of Terror Castle/1.Au Rendez-vous des revenants.
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  Cet article est précisément le 100ème consacré à mon projet autour des Three Invistigators/Trois Jeunes Détectives de Robert Arthur. Oui, The Mystery of the Singing Serpent/Le Serpent qui fredonnait n'est que le 17ème tome de la série mais pour ceux qui l'ignoreraient encore, entre chaque article consacré à un tome précis, je poste des articles annexes qu'ils soient des scènes extraites ou qu'ils répondent à une thématique (personnages ou autres). Si vous désirez jeter un coup d’œil à la globalité des articles, il suffit de cliquer sur le libellé "Les Trois Jeunes détectives". Il agit comme un filtre et n'affichera donc que les articles consacrés à la série.

  Avant d'attaquer l'article à proprement parlé, j'aimerais vous faire part de mes différentes méthodes dans l'élaboration de mes articles. Si cela ne vous intéresse pas, vous pouvez sauter les prochains paragraphes. Au fur et à mesure de mon projet, je n'avais pas d'idée précise de la façon dont j'allais l'organiser. Je pense que cela doit se percevoir si vous commencez du tout début. Vous remarquerez alors que plus on avance, plus on remarque que les articles s'allongent et sont de plus en plus structurés.
  Je n'ai pris aucune note pendant ma lecture des tout premiers tomes, ce qui explique que j'ai pu rédiger mes premiers articles assez rapidement. Je me reposais sur des souvenirs des thèmes qui me paraissaient intéressant à aborder (la continuité, les différences de traductions, etc.).
  Puis j'ai commencé à prendre des notes, chapitre par chapitre (en passant du texte original au texte traduit pour les comparer et relever les différences) et à organiser mes articles sur ce qui en ressortait de plus flagrant. Mais au bout d'une dizaine de tomes, cette méthode est devenue très rébarbative et m'empêchait d'apprécier pleinement l'histoire en tant que telle.
  J'ai donc décidé plus récemment de lire chaque aventure une première fois juste pour le plaisir, c'est à dire en tant que fan plus que critique. Ce qui explique pourquoi j'ai pris du retard dans mes articles et de l'avance dans ma lecture "naïve". J'ai donc commencé avec une autre méthode à partir de l'article sur The Mystery of the Nervous Lion/Le Lion qui claquait des dents. Je reprends désormais le roman chapitre par chapitre, en relevant les passages pertinents pour mon projet. Je ne parle de l'intrigue uniquement pour rappeler les circonstances de certains extraits, j'estime en effet que c'est aux lecteurs de se faire une idée de la qualité de chaque volume.
  C'est à partir de ces extraits (oui, cela fait beaucoup de recopiage, je vous l'accorde) que j'articule désormais mes articles. L'ordre et les transitions coulent, à ma grande surprise, très naturellement.
  J'ai d'autre part décidé de mettre un peu moins en avant la traduction. Cependant, j'ajoute fréquemment, à la fin des extraits, des "NOTES" abordant les différences que la traduction apporte. J'estime que l'on a eu assez d'exemples typiques de celles-ci dans les articles précédents pour les isoler et leur attribuer une partie entière de l'article. Toutefois, il est parfois intéressant de se pencher sur les titres donnés aux éditions françaises.
  Voilà, j'espère que cet aperçu des coulisses de mon projet vous a plu. Si vous avez des questions, n'hésitez pas à les poser en commentaire. Passons maintenant à cette dix-septième aventure de mes amis de papier.

  Après Robert Arthur (tomes 1 à 9 et 11), William Arden (tomes 10, 12 et 13) et Nick West (tomes 14 et 16), c'est une femme (même si ce n'était pas explicite à l'époque de publication originale), M.V. Carey, qui apportait sa première contribution au 15ème tome. Comme chaque auteur, elle présentait quelques particularités tout en conservant, même relativement, une bonne partie de la continuité des tomes précédents et de la série en général. Étant responsable de l'écriture de cette dix-septième enquête de notre amical trio, il est intéressant ici de mettre en évidence la manière dont elle continue la même dynamique.


I.Continuité

A.Temporalité

1.Chronologie

  On a vu dans The Mystery of the Flaming footprints/L'Aigle qui n'avait plus qu'une tête que l'intrigue se déroulait un certain mois de juin alors que deux tomes plutôt, William Arden situait The Secret of the Crooked Cat/Le Chat qui clignait de l'oeil au début du mois de septembre, ce qui correspondait plus ou moins à la continuité temporelle établie depuis les premiers tomes. Malheureusement Nick West ne donnait aucune référence temporelle précise dans l'aventure intermédiaire (The Mysterty of the Coughing Dragon/Le dragon qui éternuait). Même si la continuité temporelle en prend un coup, je supposais que le 15ème tome se déroulait donc presque un an après The Secret of Terror Castle/Au Rendez-vous des Revenants.
  Dans le seizième tome, j'espère que vous suivez toujours, Nick West ne donnait une fois de plus aucun repère temporel. Peut-être ne faut-il plus donner d'importance à une chronologie devenue trop aléatoire jusqu'ici pour l'ensemble de la série. Mais admettons que le 16ème tome se déroule aussi en juin.  Il me faut donc resortir les deux tomes précédents et me référer aux indications temporelles données pour compter les jours et voir si tout colle entre cette petite série de trois enquêtes.
  Grâce à une réplique du Potier dans le premier Chapitre de The Mystery of the Flaming Footprints/L'Aigle qui n'avait plus qu'une tête, on apprenait que ce tome se déroulait au mois de juin. Si l'on part du principe qu'il commence le premier de ce mois, et sans donner tous les détails, l'enquête se déroule sur trois jours seulement, mais l'épilogue se passe "a week later", ce qui situe la fin du roman au 10 juin.
  Cela paraît déjà trop juste pour laisser le temps à The Mystery of the Nervous Lion/Le Lion qui claquait des dents de s'intercaler entre les deux tomes écrits par M.V. Carey. Surtout que celui-ci posséède le même schéma que le précédent: 3 jours d'enquête et une semaine s'écoule avant leur rencontre avec le réalisateur. Le compte total s'élève donc à 20 jours, ce qui exclut le mois de juin pour le tome dont il est question dans cet article.
 Il n'est alors pas trop hasardeux d'estimer que The Mystery of the Singing Serpent/Le Serpent qui fredonnait ne peut en théorie que se dérouler au mois de juillet. On aurait ainsi une date précise dans le premier chapitre:

"It says here that the auction of Castillo's estate will be held on the twenty-first," said Uncle Titus.

"La propriété et tous les biens de Ramon Castillo vont être vendus aux enchères le 21 de ce mois! annonça-t-il."
  C'est un détail qui serait répété car il fait partie de l'intrigue générale. La tante d'Allie/Doris, Patricia Osborne sera personnellement intéressée par cette vente aux enchères et souhaitera qu'une de ses concurrentes soit écartée. On peut lire au Chapitre 13 une autre indication utile:

  "The auction of the Castillo estate takes place next week," Jupiter told [Allie]."

  "La vente Castillo aura lieu la semaine prochaine, rappela Hannibal."

  On peut donc situer cette scène aux environs du 14 juillet. On apprend au Chapitre 23, alors que le trio présente son rapport à Alfred Hitchcock, que la vente aux echères est passée:

  "One nice thing," said Pete. "That crystal ball that started the trouble? Allie bought it."

  "Cette sombre histoire a eu son bon côté, dit soudain Hannibal en souriant. La boule de cristal que convoitait Ml:le Osborne... eh bien, Doris l'a achetée [...]!"

NOTE: une fois de plus la traduction française remplace sans raison apparente un personnage par un autre. En l'occurrence Hannibal au lieu de Peter.

  En supposant que la vente vient au moins de se dérouler dans la même journée, la fin du roman peut elle-même être datée du 21 juillet.

2.Création de l'agence des détectives

  Moins précise est la référence, dans le Chapitre 3, à l'origine de l'agence de détectives créée par Jupiter/Hannibal et complétée de ses deux loyaux camarades:

  "[Pete] had been somewhat less than confident when he had joined with Jupiter Jones and Bob Andrews to found The Three Investigators. But Jupe's superior powers of deduction, Bob's talent for detailed research and his own athletic abilities had proved a powerful combination. The three young sleuths had been able to unravel mysteries which had seemed unsolvable to many of their elders."

  "[Pete] s'était montré plutôt réticent quand il s'était associé à Hannibal Jones et à Bob Andy pour fonder leur agence de détectives privés.
  Par la suite, l'intelligence et l'intuition d'Hannibal, le talent et la patience de Bob pour tout ce qui concernait les recherches, ajoutés aux capacités athlétiques de Peter, avaient fait de leur association une réussite. Les trois jeunes limiers avaient déjà résolu bon nombre de problèmes, au premier abord inextricables."

  Destinées à ceux qui découvraient la série ou ceux qui ne lisaient pas les volumes dans l'ordre chronologique de leur publication, ces lignes sont un écho interne aux présentations d'Alfred Hitchcock (et plus tard Hector Sebastian pour les éditions originales) en guise de préface propre à chaque tome.

B.Les personnages principaux
 
  Les particularités des trois personnages principaux y sont cependant présentées de manière concises et tout au long de la série, elles sont développées par petites touches. C'est ce que je me suis attaché à relever tout au long de mon projet comme moyen de voir à quel point chaque auteur s'inscrit dans la caractérisation établie à l'origine par Robert Arthur. Il n'en sera donc pas différent pour cet article.

1.Jupiter/Hannibal Jones

 a.Savoir livresque

  Commençons par Jupiter/Hannibal. très curieux du monde qui l'entoure, il a souvent été dit qu'il possédait un savoir livresque assez étendu voir encyclopédique, et M.V. Carey n'oublie pas de le rappeler dans le Chapitre 2:

  "I'll need some cobwebs," said the woman.
  "Cobwebs?" echoed Aunt Mathilda.
  "Cobwebs?" said Marie, who stood by holding a basin of water.
  Bob and Pete shifted uneasily, and Pete looked questioningly at Jupe. Jupe smiled. "Cobwebs," he said to Marie. "Spiders make them."
  Marie went pink with outrage. There are no cobwebs in this house. I dust every week." [...]
  Aunt Mathilda shook her head. "Never in all my life! Cobwebs on a wound! What an idea!" [...]
  "It's an old folk remedy for bleeding," said Jupiter, who read a great deal and had a head crammed with odd bits of information.
  "Dreadful!" announced Aunt Mathilda [...]."

  "Il me faudrait quelques toiles d'araignée... vous savez bien... cette espèce de dentelle que les araignées ont coutume de tisser les coins!"
  Marie prit un air outragé.
  "Il n'y a pas une seule araignée dans cette maison! déclara-t-elle avec indignation. Je vaporise un insecticide tous les jours." [...]
  "Cette femme est vraiment bizarre! Des toiles d'araignée sur une plaie! Je vous demande un peu!
  -C'est un vieux remède contre les hémorragies, expliqua Hannibal, qui lisait énormément et savait quantité de choses curieuses.
  -Ahurissant!" jeta encore la tante Mathilda [...]."

  Au-delà du comique de la scène (en deux temps), vous remarquerez que seul le détective en chef ne parait pas surpris de la demande excentrique de Patricia Osborne.

b.Bricoleur
  Ce savoir livresque n'est pas sa seule qualité, Jupiter/Hannibal se débrouille très bien avec ses mains. C'est ainsi qu'au Chapitre 3, l'auteure nous rappelle également qu'il est un peu bricoleur sur les bords:

"[Jupiter did not need to be told that the press was in operation. He had assembled the press himself out of old parts, and while the machine was efficient enough, it was noisy. He had recognised the familiar clanking and groaning the moment he came in the gate of The Jones Salvage Yard."

  "[Hannibal] n'avait pas besoin qu'on lui dise que la presse fonctionnait. Il avait construit lui-même la machine, à l'aide de pièces disparates, et, quand on l'utilisait, elle faisait un vacarme de tous les diables. Il avait reconnu de loin son cliquetis et ses grincements caractéristiques."

  Le fait d'avoir construit lui-même l'outil permettant l'impression de cartes de visite manifeste déjà en soi une conscience professionnelle certaine.

c.Conscience professionnelle

  Elle est également perçue à plusieurs reprises quand il est question de la relation avec les clients de l'agence. Deux occurrences sont particulièrement explicites. La première, au Chapitre 17:

  "Jupiter decided that professional ethics would not permit him to mention Allie and her aunt, but otherwise he told the chief everyting. [...]
  When [Chief Reynolds] had gone, Pete said, "You should have told him about Miss Osborne and that necklace."
  "I couldn't," said Jupiter. "Allie is our client and we have to protect her."

  "Hannibal, fidèle au secret professionnel, décida de ne pas prononcer les noms de Doris et de sa tante. Mais, à cette exception près, il révéla toute la vérité au chef de la police. [...]
  Quand Reynolds fut parti, Peter se tourna vers Hannibal.
  "Je ne comprends pas, lui dit-il d'un ton plein de reproche, que tu n'aies pas parlé de Mlle Osborne et du collier de l'impératrice.
  -Je ne le pouvais pas, répliqua le chef des détectives. Doris est notre cliente et nous devons la protéger."

  Puisque le nom du Chef Reynolds est cité, je me permet de rappeler le traitement de ce personnage, en contradiction avec ceux de Robert Arthur et de William Arden (Nick West ne l'a pas utilisé). Mais les détails sont donnés dans la série d'articles thématiques qui lui est consacrée.

  La deuxième occurrence de ce respect pour l'éthique de l'activité de détective se trouve au Chapitre 22, alors que l'affaire est presque résolue:

  "You're still our client," said Jupiter Jones. "We can't consider the case closed until Shaitan is safely in custody."

  "Tu es toujours notre cliente, déclara Hannibal. Nous ne pouvons considérer l'affaire comme close tant que Shaitan ne sera pas en prison."
 
d.Comédien

  Mais l'un des éléments que Robert Arthur a attribué à son personnage et qui est parfois remis sur le tapis est son passé de comédien. C'est un élément qui a été bien trop malmené par la traduction française (car souvent tout bonnement occulté) et Claude Voilier, encore à ce poste ici, nous en donne encore un bel exemple au Chapitre 1:

  "Jupe had once been a child actor, and had been called Baby Fatso. It was still easy to see why. In spite of his extra weight, however, he was ahead of Bob and Pete when they reached the corner of the street [...]."

  "Hannibal pédalait avec ardeur. Peut-être cherchait-il à perdre un peu de poids... C'était en effet un garçon plutôt grassouillet.
  Il se trouvait en avant de Peter et de Bob quand il atteignit le bout de la rue."

NOTE: on peut être soit scandalisé par un tel choix de traduction soit s'en amuser tellement c'est devenu habituel (d'ailleurs, cet "acharnement" de la part de la traduction sur le physique du détective en chef sera récurrent dans cette aventure).

  D'autant plus que Carey nous livre une seconde allusion à ce sujet dans le Chapitre 2 et que cette fois, elle est bien traduite:

  "Aunt Mathilda stood up. "I am Mrs Titus Jones and this is my nephew, Jupiter Jones. And Pete Crenshaw and Bob Andrews."
  Miss Osborne stared at Jupe, her violet eyes wide. "Jupiter Jones! Why, you're Baby Fatso!"
  Jupiter did not care to be reminded of his stage name. He felt his face getting hot.
  "The world's youngest has-been," said Pete with a smile.
  "Ah, but to have been part of the wonderful world of cinema!" exclaimed Miss Osborne."

  "La tante Mathilda se leva.
  "Je suis Mme Titus Jones et voici mon neveu, Hannibal Jones. Ses amis s'appellent Peter Crentch et Bob Andy."
  Mlle Osborne tourna vers Hannibal ses yeux violets:
  "Hannibal Jones! Par exemple! N'auriez-vous pas fait du cinéma étant petit?"
  Elle ne se trompait pas. Autrefois, quand il n'était encore qu'un bébé dodu, Hannibal avait tourné dans plusieurs films. Cependant, comme sa carrière à l'écran en était restée à ce glorieux début, il préférait ne pas en parler. Le voyant rougir, Peter ricana:
  "Il a été le plus jeune acteur du monde! expliqua-t-il.
  -N'empêche qu'il a fait partie du monde merveilleux du cinéma!"

  On peux aussi reprocher à M.V. Carey de déplacer la carrière de Jupiter/Hannibal. Robert Arthur spécifiait qu'il était surtout connu pour avoir participer à une série télévisée.

  Cette expérience de comédien peut être fréquemment lue en filigrane, lorsque Jupiter/Hannibal s'en sert pour les besoins d'une enquête. Par exemple pour s'échapper d'une situation dangereuse comme dans le Chapitre 7:

  "Hey, mister," he said to the man who stood over Pete," did you see him?"
  Pete felt himself begin to relax. Jupiter Jones was putting on an act, and whatever act it was, Pete knew it would be a good one.
  "See who?" asked the man.
  "The cat," replied Jupiter brightly. "I'm going to get it if I don't find him. He's a seal point Siamese, and my mother doesn't know he's out. I saw him go over your wall."

  "Hé, monsieur! cria-t-il à l'homme debout près de Peter. L'avez-vous vu?"
  Peter se détendit. Hannibal Jones était en train de jouer la comédie. Et, d'avance, Peter savait qu'il tiendrait son rôle à merveille.
  "Vu quoi? répondit l'homme sèchement.
  -Le chat! répondit Hannibal. Je vais être dans un beau pétrin si je ne le retrouve pas. C'est un siamois de pure race et ma mère ne sait même pas qu'il s'est échappé. Je l'ai aperçu sur votre mur."

  Le Chapitre 10 offre un autre exemple, cette fois-ci afin d'accéder au témoignage d'un personnage-clé:

  "Jupiter cleared his throat, "Mrs Margaret Compton, Room 203," he said. "Is she able to have visitors?"
  The nurse looked up from her charts. "She's just had a sedative," she said sternly.
  "Oh." Jupiter Jones allowed his round, cheerful face to droop. "I could come back," he said in a woebegone tone, "but I'd like to see Aunt Margaret and I'm supposed to work this afternoon. They take it out of your pay if you don't show up on time."
  "Oh, all right! Just wait a second. Let me check and see if she's okay."

  "Hannibal s'éclaircit la voix:
  "Mme Margaret Compton, chambre 203? demanda-t-il. Peut-elle recevoir des visites?"
  Une infirmière leva la tête:
  "On vient de lui administrer un calmant! dit-elle d'une voix peu encourageante.
  -Oh!" Hannibal s'appliqua à faire prendre à sa bonne figure ronde un air de profonde désolation. "Oh! Je pourrais revenir, bien sûr! soupira-t-il d'une voix tremblante d'émotion. Mais je dois travailler cet après-midi et l'on me retient mes heures d'absence sur mon salaire.
  -Je comprends! dit l'infirmière d'un ton radouci. Eh bien, attendez un instant. Je vais voir si ma malade est encore éveillée et lucide."

2.Peter Crenshaw/Crentch

  Quant à Peter, outre ses qualités physiques, il a été très souvent et paradoxalement été décrit comme peureux, un peu lâche. On a déjà eu un aperçu plus haut lorsqu'il est qualifié de "somewhat less than confident"/"plutôt réticent".

a.Peureux/lâche

  On trouve un autre exemple, assez comique, à la fin du premier chapitre:

  "Does it bite?" asked Pete.
  "Certainly not," declared Aunt Mathilda [...]. "Horses don't bite. They kick."
  "Oh, great!" groaned Pete.

  -Et s'il me mord? hasarda Peter.
  -Penses-tu! s'écria la tante Mathilda [...]. Les chevaux ne mordent pas. Ils ruent!
  -Ça, alors!"
  Peter fit une grimace comique mais obéit, sans beaucoup d'enthousiasme cependant."

NOTE: la dernière phrase est un ajout de la traductrice, qui étoffe et explicite le texte original.

  On trouve une suite à cette mini-scène dans le Chapitre 2:

  "No trouble," said Pete, who had stayed as far away from the horse as possible."

  "Tout le plaisir a été pour nous", assura Peter qui s'était tenu aussi loin que possible du cheval durant tout le trajet."

  Et sans dévoiler quoi que ce soit du dénouement au Chapitre 22, M.V. Carey plante ici une graine en élaborant cette relation entre Pete et Indian Queen/Sterling et par association symbolique, avec Allie/Doris Jamison. Je vais discuter de ça un peu plus bas.

b.Blagueur

  Une autre particularité récurrente de Peter est son penchant pour les blagues, très souvent sarcastiques. Cet aspect a beaucoup été mis en évidence par Nick West dans sa première contribution. M.V. Carey lui attribue donc un joli jeu de mots dans le Chapitre 3, lorsqu'il découvre Allie/Doris en train d'espionner:

  "Jupiter suddenly held up a warning hand. There was a rustle beyond the heap of junk that separated the workshop area from the rest of the yard.
  Pete strode quickly out of the workshop. An instant later, Jupe heard him exclaim mildly, "I thought I smelt a horse."
  Allie Jamison stamped into the workshop area with Pete trailing her. "Very funny!" she said.
Jacques Poirier, 1977.
  "Hannibal dressa soudain l'oreille et porta un doigt à sa bouche. Peter se tut et écouta à son tour. Il lui sembla entendre comme un bruissement d'étoffe derrière le tas d'objets qui séparait l'atelier du reste de la cour.
  Peter bondit... Un instant plus tard, sa voix s'éleva, triomphante et moqueuse:
  "Il m'avait bien semblé renifler une odeur de cheval!"
  Il revint, tenant fermement par la main Doris Jamison.
  "Très drôle! murmura celle-ci d'un ton dédaigneux."

NOTE: la traduction française est bien trop littérale. La remarque de Peter reste sarcastique, mais la blague originale perd de son impact. "To smell a rat" est une expression dont l'équivalent est "il y a anguille sous roche". Peter substitue "rat" pour "horse" en référence au cheval d'Allie Doris.

  Dans le même chapitre, il s'amuse d'avance à l'idée de perturber le perturbateur:

  "Pete leaned back against the printing press. "You know, Jupe, it could be kind of fun," he said. "We could appele-pie Ariel's bed and put frogs in his bathtub and snakes in his shoes."
  Allie snorted. "Ariel would just love snakes. What I want to do is get something on him!"

  "Peter s'adossa à la prese et sourit:
   "Dis donc, Babal, murmura-t-il. Ça pourrait être drôle... on pourrait faire le lit de ce type en portefeuille, placer des crapauds dans sa baignoire et glisser des serpents dans ses godillots!"
  Doris eut un ricanement de mépris:
  "Falsell en serait enchanté, afirma-t-elle. Il adore les crapauds et les serpents! Non, il serait plus efficace de dénicher quelque chose de vilain sur son compte."

3.Bob Andrews/Andy:

  Finissons cette partie avec Bob Andrews/Andy dont le titre de Records/Archives et Recherches correspond avec son emploi à temps partiel à la bibliothèque municipale.

a.Recherches

  La première allusion à son travail à temps partiel se trouve au Chapitre 3:
  "I don't think Bob is working at the library this morning."

  "Je crois que Bob ne travaille pas à la bibliothèque municipale ce matin, dit Hannibal."

  Lorsque les détails de l'enquête se précise, il sait sur quoi diriger ses recherches. C'est ainsi qu'il partage dans un premier ses premières au Chapitre 9:

  "Bob spoke up. "Ariel said that your aunt didn't need to worry because it was all in the hands of Belial. I looked that up in the library. Belial is the name of a demon. And Ariel mentioned a Dr Shaitan the other night. I checked that, too, in the library. Shaitan is another name for Satan."
  Pete shivered. "Demons and snakes! Some combination!"

  "Bob parla à son tour:
  "Falsell a dit à Mlle Osborne de ne pas se tracasser parce que l'affaire, désormais, était entre les mains de Bélial. Aujourd'hui, à la bibliothèque, je me suis renseigné. Bélial est le nom d'un démon. L'autre nuit, Falsell a également prononcé le nom du docteur Shaitan. J'ai cherché dans des livres... Shaitan est un synoyme de Satan."
  Peter frissonna.
  "Des démons et des serpents! Curieuse association, en vérité!" soupira-t-il."

  Dans un second temps, ses recherches doivent s'étendre sur d'autres éléments (Chapitre 10):

  "What are you going to do?" asked Allie.
  "I'm going to the library to look up serpents and demons and strange cults," reported Bob."

  "Que proposez-vous de faire? demanda Doris aux détectives.
  -Je vais me rendre à la bibliothèque et feuilleter quelques livres concernant les serpents et les rites étranges, répondit Bob."

  Toutes ses recherches ne sont jamais vaines et en l'occurrence lui permettent de cerner entre autres le personnage du mystérieux Bentley, dont nos trois amis vont fouiller l'habitation au Chapitre 11:

  "Pete crowded in beside [Jupiter] and looked, too, and Bob stood on tiptoe to peer over Pete's shoulder. [...]
  "Bob whistled. "Get a load of those titles!" he said. "The books on the table. He's got witchcraft, Folk Medicine and Magic. That's a new one. We got it at the library this week and it cost $10.95. He's also got Voodoo - Ritual and Reality."

  "Bob se pressa près [d'Hannibal] pour regarder. Peter regarda lui aussi, par-dessus l'épaule d'Hannibal. [...]
  "Bob [...] laissa échapper un sifflement:
  "Voyez un peu ces titres! s'écria-t-il. Ceux des livres sur la table... Il y a là Sorcellerie, Médecine et Magie, Traité de magie pratique... Ah! Celui-ci est un bouquin récemment paru! Il est rentré cette semaine même à la bibliothèque! Et voici encore Vaudou et Les Rites à travers les âges."
Jacques Poirier, 1977.
  Sans se plaindre, il évoque, dans le même chapitre, les difficultés cérébrales auquelles sa fonction est parfois confrontée:

  "If he's read all these books, he's got my respect," said Bob. "I got into some of them today, and they can be tough going."

  "S'il a lu tous ces livres, il a droit à mon respect le plus profond, dit Bob [...]. Je me suis plongé dans plusieurs d'entre eux et je vous jure qu'ils sont durs à comprendre."

b.Archiviste

  L'une des fondations de la série est ne l'oublions pas entre les mains de Bob. En effet, c'est lui qui est chargé de constituer les dossiers des enquêtes effectuées par le trio. C'est le symbole de la mise en abyme établie dès le premier tome à travers le partenariat qu'ils ont signé avec le réalisateur Alfred Hitchcock: ils doivent lui présenter un rapport circonstancié et crédible afin qu'il rédige la petite présentation que j'ai déjà évoquée plus haut. Il arrive que le dossier en question apparaissent dans le texte, et c'est le cas à deux reprises ici. Tout d'abord dans le Chapitre 16:

  "The Three Investigators were in Headquarters, reviewing the events of the night before. Bob had his file on the case of the singing serpent."

  Claude Voilier n'a malheureusement pas trouvé utile de traduire la phrase importante pour cette sous-partie. Par contre, elle le fait bien dans le Chapitre 22 où le dossier a littéralement le même titre que le roman lui-même (ce n'est pas toujours le cas dans l'édition française), preuve en est cet extrait du :

  "Bob handed a file across the desk to Mr Hitchcock. [...]
  "On a case, eh?" said Mr Hitchcock. "I had an idea that might be it." He opened the file and read Bob's notes on the Mystery of the Singing Serpent.
  It was quiet in the office then, except for the rustle of papers. Finally Mr Hitchcock looked up from the file. "It's not complete."
  "I'm still working on it," said Bob.

  "Bob sourit et tendit un dossier à M. Hitchcock. [...]
  "Une nouvelle affaire, hein? J'en avais comme une vague idée..."
  M. Hitchcock ouvrit le dossier et se mit à lire les notes de Bob sur le mystère du serpent qui fredonnait. Le silence du bureau n'était rompu que par le froissement des feuillets que l'on tournait. Finalement, Alfred Hitchcock leva le nez:
  "Ce rapport est incomplet! fit-il remarquer.
  -Je ne l'ai pas encore tout à fait terminé", dit Bob."

  On peut, si on le souhaite, interpréter que si le dossier n'a pas pu être terminé, c'est que pour aller dans le sens de mes suppositions temporelles plus haut, la rencontre avec Alfred Hitchcock se déroule pas très longtemps après la vente aux enchères des biens appartenant à l'acteur Ramon Castillo. C'est-à-dire le jour même (21 juillet) ou le lendemain.

c.Utilité physique:

  A l'origine, Jupiter/Hannibal a attribué ce rôle cérébral à Bob à cause de sa blessure à la jambe qui semblait prendre du temps à guérir dans les premiers tomes. Comme il n'y a pas eu d'allusion à ce détail depuis plusieurs aventures, je suppose qu'elle est totalement guérie ou qu'il a été tout simplement oublié par les auteurs successifs. Mais Bob est un personnage complet puisqu'il participe beaucoup sur le terrain et il lui est souvent arrivé d'effectuer quelques cascades. A certains moments d'une enquête, sa petite taille peut être également très utile. C'est ainsi qu'après l'escalade du mur de la maison de Torrente Canyon par Pete au Chapitre 6, c'est au tour de Bob de se coller à l'exercice au Chapitre 14. Allie/Doris se propose dans un premier temps, c'est d'ailleurs en raccord avec sa personnalité, que je décortiquerai en détails plus bas:

  "Allie backed away and looked up at the rear of the house. "Up there," she whispered. "A window, and if anything's open anywhere, it's that. It's so high they wouldn't bother with it."
  "Probably a pantry or a storeroom," guessed Jupe. He looked at the opening doubtfully. "It's very small."
  "I can get through," said Allie quickly.
  "No, you can't," put in Bob. "You're not thin enough."
  "You are, Bob," said Jupe. [...]
  Pete braced himself against the house, and Bob clambered up on to his shoulders.
  [...] Bob grunted, pulled himself up, slipped in through the window and disappeared."
Jacques Poirier, 1977.
  "Doris recula alors de quelques pas et se leva la tête.
  "Là-haut! chuchota-t-elle. Il y a une petite fenêtre ouverte. Elle est si haute et si étroite qu'on a négligé de la fermer.
  -C'est juste une ouverture pour aérer un cagibi quelconque, dit Hannibal. Je ne me vois guère passant par là!
  -Moi, si! déclara Bob. Je suis assez mince pour ça.
  -Eh bien, essaie! [...]
  -[...] Hep, Peter! Fais-moi la courte échelle!"
  Peter prêta le concours de ses solides épaules à son camarade qui se hissa jusqu'à l'ouverture, se tortilla pour se faufiler à l'intérieur et disparut brusquement."

NOTES: notez l'allusion au physique de Jupiter/Hannibal ajoutée par la traductrice ("Je ne me vois guère passant par là!").

  M.V. Carey répond donc fortement, à quelques exceptions près, aux cahier des charges de la série en ce qui concerne les trois personnages principaux. Cela ne l'empêche pas d'apporter de nouvelles perspectives.

II.Apports de M.V. Carey

A.Géographie de Rocky

  Dans le quinzième tome, un élément nouveau sautait aux yeux, M.V. Carey s'efforçait de présenter une topographie, une géographie de Rocky Beach, utilisant les déplacements des personnages. C'est un peu moins flagrant dans ce tome mais on trouve toutefois deux exemples dans le Chapitre 1 de ce genre d'indication géographiques. C'est la tante Mathilda qui donne la première:

  "The Jamisons only live a short distance down the street. We're practically neighbours."

  "Les Jamison habitent à deux pas d'ici. Nous sommes pratiquement voisins."

  Plus de détails auraient pu nous être donnés lorsqu'à la fin de ce chapitre Mathilda raccompagne Allie/Doris en camionnette et que le trio ramène le cheval à la propriété des Jamison. Mais la coupure entre les deux chapitres permet une légère ellipse à l'auteure.
Jacques Poirier, 1977.
  La seconde indication géographique est le chemin que les trois compères empruntent pour se rendre à la plage. Apparemment, c'est un tronçon de chemin également utilisé par Allie/Doris pour rentrer chez elle, puisque suivra la scène de la brutale rencontre entre elle et nos amis.

  "[...] They reached the corner of the street and turned down the short hill towards the Coast Highway."

  "[...] Puis il tourna à droite pour amorcer la descente en direction de la nationale qui longeait le Pacifique."

  Au Chapitre 9, M.V. Carey donnera à ses lecteurs l'opportunité de découvrir un autre lieu sur la carte de Rocky.  Leur relation avec Allie/Doris ayant évolué, il emprunteront le même chemin pour la retrouver pour discuter d'un des événements de l'enquête. Je coupe le début de l'extrait car c'est à peu de chose près les mêmes indications qu'au-dessus:

  "[...] A five-minute ride brought them to Swanson's Cove. Allie Jamison was already there, leaning against a boulder that jutted out of the sand. Allie's horse stood nearby, its reigns dangling."
Jacques Poirier, 1977.
  "[...] Cinq minutes plus tard, ils arrivaient à la petite crique Swanson. Doris les y avait précédés. Elle était adossée à un gros rocher qui avançaient sur la plage. Sterling se tenait debout à côté d'elle, les rênes sur le cou."

  Le relief de Rocky Beach était abordé dans le 15ème tome, lorsque que Jupiter/Hannibal et Bob empruntaient des chemins de randonnée pour ne pas se faire repérer par de louches personnages. On en retrouve l'évocation au Chapitre 22 dans une réplique du Dr Shaitan, la tête pensante de l'arnaque centrale à Singing Serpent:

  "You're very well informed," said Jupiter Jones. "Have you been watching the house from the hill beyond the meadow?" 
  The man bowed to Jupe. "It was tiring," he said. "It was also tiring to walk the mountain trails to Rocky Beach."

  "Vous semblez bien informé, dit Hannibal. Je parie que vous avez surveillé la maison depuis la colline, là-bas!"
  L'homme fit à Hannibal une petite révérence ironique.
  "Vous avez deviné! Mais j'ai dû beaucoup marcher pour gravir cette hauteur."

B.Effet "petite ville"/Marie, la domestique des Jamison

  Un autre élément propre à M.V. Carey était de nous donner l'impression que Rocky Beach est une petite ville où tout le monde se connaît. Et cet élément revient dès le premier chapitre avec la mention du personnage de la bonne des Jamison, Marie (qui a le même prénom que l'employée du Seabreeze Inn dans Flaming Footprints, mais je ne pense pas que ce soit la même). Cette même Marie fréquente régulièrement la tante Mathilda et c'est grâce à elle que Jupiter/Hannibal dispose de certaines informations utiles, et ce avant même le début d'une enquête officiellement commencée:

  "That must be a lonely child. Marie told me her parents are in Europe."
  "I know," said Jupe. Marie was the Jamison maid, and she and Aunt Mathilda were friends. On her afternoons off, Marie often came to have tea with Aunt Mathilda and to tell of the doings of the Jamison family."
  Thanks to Marie, Jupe knew that when Mr Jamison bought the old Littlefield mansion some months before, he spared no expense in having the place restored. He knew that the chandelier in the dining-room had once graced a palace in Vienna, and that Mrs Jamison had a diamond necklace which had once graced the throat of the Empress Eugénie. He knew that the girl on tha Appaloosa was Allie, the Jamison daughter, and that the mare was her personal property.Jupe even knew that at the moment an aunt of Allie's from Los Angeles was presiding over the grand household, and in Marie's opinion, the aunt was very odd.

  "[...] C'est une enfant bien solitaire. Il paraît que ses parents sont en Europe.
  -Je sais!" murmura Hannibal.
  Marie, la bonne des Jamison, bavardait volontiers avec la tante Mathilda. Celle-ci l'invitait parfois à prendre le thé chez elle et recevait en échange de précieuses informations.
  Grâce à Marie, Hannibal savait que lorsque M. Jamison avait acquis la vieille demeure des Littlefield, il s'était empressé de la faire restaurer à grand frais. Il savait que le lustre de la salle à manger avait brillé jadis dans un palais viennois et que Mme Jamison possédait un collier de diamants qui avait paré la gorge de l'impératrice Eugénie. Il savait que la jeune cavalière avait à peu près son âge, qu'elle s'appelait Doris, qu'elle était l'unique héritière des Jamison et que la superbe jument était sa propriété personnelle. Hannibal savait même que, pour l'heure, c'était une tante de Doris, venue tout spécialement de Los Angeles, qui dirigeait la maisonnée en l'absence des parents de sa nièce. D'après Marie, la tante en question était une personne bizarre."

  Marie apparaît pour la première fois dans le Chapitre 2 et c'est elle qui permet indirectement à Jupiter/Hannibal de mettre au courant Pete et Bob de ce qu'il sait déjà:

  "The back door of the house opened and Marie, the maid, looked out. "Boys, would you take the saddle off Indian Queen and let her into the field? Then come in. Miss Osborne wants to see you."
  Marie disappeared into the house, closing the door behind her.
  Pete looked at the mare. "Indian Queen?"
  "I believe Allie Jamison calls her Queenie," said Jupe. "That's what Marie told Aunt Mathilda."
  "Who's Miss Osborne?" asked Bob.
  "She's the aunt who's staying here while Mr and Mrs Jamison are in Europe," Jupe told him. "According to Marie, she's rather peculiar."
  "Peculiar how?"
  "I don't know exactly, but Marie thinks there's something odd about her. If we're going to meet her, we can judge for ourselves."

  "L'une des fenêtres de la maison s'ouvrit, et Marie, la bonne des Jamison, appela les trois garçons:
  "Pourriez-vous desseller Sterling? Déposez la selle dans l'écurie et lâchez la jument dans l'enclos. Ensuite, venez vite. Mlle Osborne veut vous voir."
  Marie referma la fenêtre et disparut.
  "Qui est Mlle Osborne? s'ensuit Bob.
  -La tante de Doris, expliqua Hannibal. Elle demeure ici en l'absence des Jamison. Si l'on en croit Marie, c'est une personne bizarre.
  -Bizarre en quoi?
  -Je ne sais pas au juste, mais Marie trouve son comportement plutôt étrange. Mais nous verrons bien par nous-mêmes puisque nous allons faire sa connaissance dans cinq minutes."

Jacques Poirier, 1977.
  NOTE: vous avez certainement remarqué que Claude Voilier a apporté quelques changements. Par exemple, la porte du texte original devient une fenêtre. C'est le genre de choix un peu absurde, que j'ai déjà relevé dans d'autres volumes, qui n'altère en rien le texte mais qui n'a pas de justification apparente non plus. En ce qui concerne l'omission des deux répliques concernant le nom de la jument, elle est due au fait que Claude Voilier a déjà nommé l'animal dans le premier chapitre. Elle avait déjà devancé Nick West en faisant la même chose avec le lion Arthur/George.

  On la revoit dans la scène à cheval (no pun intended) entre la fin du Chapitre 2 et le début du Chapitre 3 où Jacques Poirier lui donne même l'honneur d'une illustration. Cependant, je n'en 'intègre qu'un détail et elle le sera dans son intégralité dans la série thématique consacrée à Mathilda Jones qui en fait également partie. Dans la scène en question, Marie, effrayée, réveille les Jones et les alerte d'un son horrible (qui est le titre même du roman) qu'elle a entendu dans la maison des Jamison. Tout est cohérent car, non seulement elle se tourne vers les personnes qu'elle connait le mieux à proximité mais elle est aussi le pion qui est à l'origine du problème que les détectives devront résoudre. Exceptées quelques brèves allusions, ce personnage n'apparaîtra plus.

C.Allie/Doris Jamison

1.Présentation
 
Jacques Poirier, 1977.
  Mais un autre personnage féminin marque de façon plus intéressante cette deuxième contribution de M.V. Carey. L'une des constantes (à quatre exceptions près) de la série est l'ami/client que nos trois amis rencontrent et aident à chaque fois. Les douze amis/clients précédents sont tous des personnages masculins. Allie/Doris Jamison (une autre victime du changement de prénom très fréquent dans les éditions françaises) est donc la première jeune fille à obtenir ce rôle important dans une enquête de Jupiter/Hannibal, Peter et Bob. C'est un précédent que j'accorde avec beaucoup de plaisir à M.V. Carey et c'est la raison pour laquelle une grande partie de cet article lui est consacrée.
  Souvenez-vous qu'au septième tome, Robert Arthur avait effleuré la possibilité d'une fille intégrant l'agence ou au moins étant d'une aide récurrente au trio. Mais, à ma grande déception, la fan qu'était Liz Logan, n'a toujours pas fait de réapparition et je ne m'attends plus à ce que soit le cas dans les volumes que je n'ai pas encore lus.
  La présentation d'Allie/Doris Jamison s'inscrit dans le même esprit de petite ville où tout le monde se connaît évoquée précédemment. La cavalière n'est pas totalement inconnue pour Jupiter/Hannibal et sa tante Mathilda. Preuve en est cet extrait du premier Chapitre:

  "From the street outside came the clip-clop of hoofs. "The little Jamison girl," decided Aunt Mathilda.
  Jupiter went to the window. It was the Jamison girl, and as usual she was astride her Appaloosa. The horse stepped along with its head high. It was a magnificent mare, brown with white markings on its hindquarters. "Beautiful horse," said Jupiter. "Typical of the Appaloosa breed."
  He did not comment on the rider - the girl who sat straight in the saddle and looked neither to left nor right.
  "Going for a gallop on the beach, I guess," said Aunt Mathilda."
Jacques Poirier, 1977.
  "Un bruit de sabot de cheval montait de la rue.
  "C'est la petite Jamison", déclara-t-elle.
  Hannibal s'approcha de la fenêtre. Il s'agissait bien de la petite Jamison, montée sur un demi-sang. L'animal avançait, portant haut la tête. C'était une jument magnifique, alezan clair, avec de minuscules taches blanches sur la croupe.
  "Splendide monture", déclara le jeune Jones.
  Il ne fit aucun commentaire sur la jeune amazone, assise très droite sur sa selle et qui ne regardait ni à droite ni à gauche. Sa tante s'en chargea.
  "Elle va sans doute faire un tour sur la plage, dit-elle."

  On peut déjà déceler le mystère, la fascination qu'exerce la jeune fille dans cette série très masculine jusqu'à maintenant. M.V. Carey utilise une sorte de psychologie inversée: Jupiter n'émet aucun commentaire mais peut-être qu'il utilise ses connaissances sur les chevaux pour faire diversion. On peut supposer la même chose lorsque la tante Mathilda lui suggère de faire connaissance avec elle. Sa réponse est:

  "She doesn't seem especially neighbourly," said Jupe. "I think she only talks to horses."
  "Perhaps she's shy," said Aunt Mathilda."

  "Elle ne semble guère avoir le désir de voisiner, grommela Hannibal. J'ai l'impression qu'elle ne parle jamais qu'aux chevaux.
  "Elle est peut-être timide!"

  Sans aller profondément dans la psychologie des jeunes adolescents, on a pu remarquer à quel point la série restait presque exclusivement masculine, ce qui est logique puisque c'est la cible, le lectorat visé. Il y a eu toutefois très peu d'interaction entre nos trois amis et un personnage féminin de leur âge. L'adolescente est on peut donc supposer plutôt étrangère à leur petite bulle de détectives. Peut-être que la réponse de Jupiter/Hannibal est une façon pour lui de se dédouaner de ne pas faire l'effort de sympathiser avec l'inconnu.

2.Indépendante et fort caractère
  Et pourtant le destin, ou plutôt M.V. Carey, a voulu que les trois compères fassent la connaissance d'Allie/Doris Jamison et ce premier contact n'est pas sans friction:

Ed Vebell, 1972.
  "Suddenly, "Watch out!" Pete shouted.
  A horse screamed in terror. Jupe saw a huge shape rear in front of him. He threw his arms over his head, and as he fell he wrenched himself to one side. His bike clattered away.
  There was another scream. It was thinner and higher - not an animal scream.
  An instant later, hoofs struck the tarmac very close to Jupe's head.
  Jupe rolled away, then sat up. The Appaloosa was backing and prancing, ears flat against its head. The Jamison girl was lying on the road.
  Bob and Pete dropped their bikes and Jupe scrambled up. All three hurried to the girl. Pete bent and touched her on the shoulder.
  The girl was gasping, struggling to catch her breath. With a convulsive effort, she managed to get her lungs full of air. Then she shouted, "Take your hands off me!"
  "Hey!" said Bob gently. "Take it easy, huh?"
  She came to a sitting position and clutched at her knee, where blood streamed through a rip in her faded jeans. Her eyes were dry, but she was panting, almost sobbing.
  "You really got the wind knocked out of you," said Pete.
  She ignored him and glared at Jupiter. "Don't you know horses have the right of way?" she demanded.
  "I'm sorry," said Jupe. "I didn't see you."
  The girl stood up slowly. She looked at her mare and then back at Jupiter. Her etes were pale - the same tawny colour as her long hair - but at that instant they were cold with rage. "If you've hurt my mare..." she began.
  "I don't believe the horse is damaged in any way," said Jupiter stiffly.
  "The girl limped towards the Appaloosa. "Easy, girl!" she called. "Here, girl! Easy!"
  The mare came to her and put its big head down on her shoulder.
  "Did they scare you?" asked the girl. Her hands went up to stroke the horse's mane."

  "Soudain, Peter poussa un cri d'avertissement:
  "Attention!"
  Un hennissement de terreur lui fit écho. Saisi, Hannibal vit une masse sombre se dresser devant lui. Il leva les bras au-dessus de sa tête, en un geste instinctif de protection. Presque aussitôt il dégringola de sa selle et son vélo tomba sur la chaussée, dans un bruit de ferraille.
  Un cri déchira l'air... Un cri de détresse, bref et perçant.
  Un instant plus tard, les sabots d'un cheval frappèrent le sol, à quelques centimètres à peine de la tête d'Hannibal.
  Le jeune garçon roula de côté puis se mit en position assise. Effaré, il vit le demi-sang sauter sur place et se cabrer. L'animal semblait fort effrayé. La petite Jamison gisait de tout son long sur la route.
  Bob et Peter lâchèrent leur vélo tandis qu'Hannibal se relevait. Tous trois se précipitèrent vers la cavalière désarçonnée. Peter se pencha pour lui toucher l'épaule.
  Bouche entrouverte, Doris Jamison luttait pour retrouver sa respiration. Après un dernier effort, elle réussit enfin à remplir ses poumons d'air. Ses premiers mots furent inattendus:
  "Bas les pattes! cria-t-elle d'un ton furieux à Peter.
  -Hé! Doucement! fit Bob. Ne vous mettez pas en colère."
  Elle s'assit et examina son genou: à travers la jambe déchirée de son pantalon, on voyait sourdre le sang. Les yeux de la jeune cavalière étaient secs, mais elle haletait, comme si elle se retenait de sangloter.
  "C'est une chute à vous couper le souffle, pas vrai?" dit Peter.
  Elle l'ignora pour foudroyer Hannibal du regard:
  "Vous ne savez donc pas que les chevaux ont priorité sur les véhicules? demanda-t-elle.
  -Je vous demande pardon, répliqua Hannibal avec humilité. Je ne vous avais pas vue!"
  La jeune cavalière se releva lentement. Son regard alla vers sa jument pour revenir se poser sur Hannibal:
  "Si jamais Sterling a le moindre mal... commença-t-elle.
  -Je ne crois pas lui avoir causé aucun dommage", riposta l'interpellé s'un ton plutôt sec.
  Elle se tourna de nouveau vers sa monture:
  "Du calme, Sterling! dit-elle à la bête énervée. Tout doux ma belle! Viens ici!"
  Immédiatement, la jument obéit et posa son museau sur l'épaul de sa jeune maîtresse.
  "Ils t'ont fait peur, n'est-ce pas, ma jolie?"
  Et, de la main, Doris Jamison flatta l'encolure de l'animal."

NOTE: remarquez le vouvoiement alors que le tutoiement envers les amis/clients masculins était généralement automatique dans la traduction. C'est ainsi au tour de Claude Voilier, volontairement ou non, de marquer une distanciation entre les personnages. Elle passe toutefois très vite au tutoiement à partir du Chapitre 4.

  Cet accident donne dans un premier temps une première impression négative du personnage d'Allie/Doris et la suite de la scène perturbe le lectorat masculin dans leur identification avec les trois personnages principaux. Elle refuse tout signe de galanterie, quelle meilleur preuve d'un féminisme assumé par M.V. Carey?:

  "I'll give her a hand."
  "I don't need a hand!" snapped the girl.

   "Aide-la, Peter! ordonna Hannibal. Je vais tenir le cheval.
  -Je n'ai besoin de personne!" s'écria Doris.

  "[...] I'll drive Miss Jamison home so she can have that knee attended to."
  "I don't need anyone to drive me home," said Allie Jamison.

  "[...] Je reconduirai Mlle Jamison chez elle afin que l'on s'occupe sans tarder de son genou blessé.
  -Je peux très bien rentrer à la maison toute seule! protesta Doris."

  Pourtant, on perçoit un léger mieux de la part d'Allie/Doris dans le Chapitre 2, même si ce n'est pas vraiment assumé:

"She passed the boys as if they were invisible, then paused at the foot of the stairs. "Thanks," she said. "I mean, thanks for bringing Indian Queen home."
  "No trouble," said Pete."
Jacques Poirier, 1977.
  "Elle passa devant les trois garçons comme s'ils étaient invisibles mais, arrivée au pied de l'escalier, elle fit une pause et se tourna vers eux:
  "Merci! dit-elle. Je veux dire... merci d'avoir ramené Sterling!"
  -Tout le plaisir a été pour nous", assura Peter."

3.Relation avec les Trois Jeunes Détectives

a.Renversement féministe du rôle détectives/client

  Mais il ne faut pas s'arrêter à ce signe de gratitude. Car revenons le Chapitre 3, cette jeune fille dont on a déjà pu déceler la forte personnalité est à l'origine d'un autre précédent majeur dans la série. Durant les seize premiers tomes, les Trois Jeunes détectives se sont toujours et sans exceptions proposés, imposés, ont toujours fait le premier pas vers leurs clients, que ce soit par de la publicité ou face à ceux-ci. Ils ont aussi été recommandés par Alfred Hitchcock dont certains amis avaient besoin d'aide. Vous allez pouvoir lire dans l'extrait suivant la façon dont Allie/Doris s'impose à Jupiter/Hannibal et Peter, la façon dont elle ne leur laisse pas le choix:

  "You want to retain The Three Investigators?" asked Jupe.
  "Beginning right now."
  "I'm afraid we'll have to know more about what's involved before we decide whether or not we're interested," said Jupiter Jones.
  "You're interested, all right," Allie shot back. "I've been listening to you, and I know you're interested. You're dying to know what happened at our place the night Marie ran away. Besides, you don't have any choice."
  "What's that supposed to mean? asked Pete.
  "You guys are getting careless," said Allie. "On the back fence of this place there's a painting of the San Francisco fire of 1905."
  "It occurred in 1906," Jupiter informed her.
  "Who cares? The important thing is that there's a little dog in that picture. I've been watching that fence. When you poke your finger through the knothole in the dog's eye, you can open a gate in the fence. You've got a secret entrance to this place. Does your aunt know?
  "Blackmail!" cried Pete."

  "Vous voulez devenir notre cliente? s'écria Hannibal, stupéfait.
  -Dès aujourd'hui.
  -Je crains qu'il ne nous faille en savoir un peu plus long sur l'affaire qui vous amène avant de décider si elle nous intéresse ou non!
  -Elle vous intéresse, c'est certain, rétorqua Doris. J'ai écouté votre conversation et je sais à qu'en m'en tenir. Vous mourez d'envie d'apprendre ce qui s'est passé à la maison le soi où Marie a filé. D'ailleurs, vous n'avez pas le choix!
  -Pas le choix! Que voulez-vous dire? demanda Peter intrigué.
  -Vous autres, garçons, n'êtes pas toujours aussi prudents que vous le devriez..."
  Hannibal et Peter ne comprenaient pas où elle voulait en venir. Elle poursuivit:
  "Cette portion de barrière, du côté de la rue, représente, peint à l'huile, le grand incendie de San Francisco de 1905.
  -1906! corrigea machinalement Hannibal.
  -Peu importe la date! L'important, c'est qu'un petit chien fait partie du paysage. J'ai examiné de près cette barrière. Quand on introduit le doigt dans l’œil du chien on peut ouvrir une porte dans la barrière. C'est vous qui avez imaginé cette entrée secrète. Est-ce que votre tante est au courant?
  -C'est du chantage! hurla Peter, comprenant soudain."

  Qu'est-ce sinon une volonté féministe de la part de M.V. Carey de bousculer les habitudes des lecteurs de la série. Il parait que la série était aussi suivie par un lectorat féminin et cette scène a du le réjouir. Enfin un personnage féminin (autre que la tante Mathilda) qui prend les choses en main et ne tient pas un rôle passif. Allie/Doris va même, dans la suite de la même scène jusqu'à donner des ordres à nos amis stupéfaits:

  "Now listen, tonight, Aunt Pat's giving a party. She's been on the telephone inviting people and Ariel has been stirring up some brew for punch. If there's going to be a party there will be other people in the house and maybe they'll give us some lead to Ariel. So since it is my house, you're invited to the party."
  "Do we taste the punch?" asked Pete.
  "No. You don't mingle. You observe. Then you track the guests to their lairs, or whatever you decide is best. [...]." She stood up. "You'd better be there," she warned, "or I'll have a talk with Mrs Jones about that secret gate."
  [...] "We have a new client whether we want one or not," said Jupe.

  "[...] A présent, écoutez-moi!... Ce soir-même, tante Pat donne une réception. Je l'ai entendue inviter plusieurs personnes par téléphone. Falsell lui-même est sorti acheter différents ingrédients pour préparer un punch. Nous allons donc recevoir du monde. Parmi tous ces gens, certains peuvent être au courant de la vie privée de Falsell... et vous pourrez apprendre quelque chose... car, bien entendu, je vous invite. Après tout, la soirée a lieu chez moi!
  -Aurons-nous le droit de goûter au punch? demanda Peter.
  -Non. Vous ne vous mêlerez pas aux autres invités. Vous ne viendrez qu'en qualité d'observateurs. Vous pourrez aussi filer les suspects jusqu'à leur logis quand ils partiront. Enfin vous agirez comme vous l'entendrez. [...] Je peux compter sur vous, n'est-ce pas?"
  Elle se leva et disparut sans même attendre de réponse. [...]
  "Voilà une nouvelle cliente qui a su s'imposer à nous!" murmura Hannibal."

NOTE: Notez la remarque comique de Peter en cohérence avec son personnage. D'autre part, la traductrice omet ici la menace d'Allie/Doris ("or I'll have a talk with Mrs Jones..."/"ou j'aurais une conversation avec Mme Jones..."

  Même si j'ai consacré une série d'articles à Worthington/Warrington, le chauffeur britannique, une scène mérite d'être intégrée ici (comme pour Mathilda et sa perception du Potier dans Flaming Footprints). Car Allie/Doris étendra au Chapitre 13 son autorité sur ce le personnage que l'on a convenu de qualifier de quatrième détective "officieux" de l'agence:

  "[...] Worthington, where will I meet you this evening?"
  "I had thought," said Worthington, "that the car park in front of the Rocky Beach supermarket-"
  "Fine. What time?"
  "Would half-past seven be agreeabl, miss?"
  "Perfectly. See you at seven-thirty." Allie strode out [...].
  "A strong-minded young lady," said Worthington.
  The Three Investigators did not disagree."

  "[...] Warrington! Où vous rencontrerai-je ce soir?
  -J'ai pensé à ce parking, juste en face du marché de Rocky.
  -Parfait. A quelle heure?
  -Sept heure et demie vous convient-il, mademoiselle?
  -Parfait encore! Rendez-vous donc à sept heures et demie!"
  Là-dessus Doris s'éloigna à grand pas [...].
  "Voilà une jeune personne qui sait ce qu'elle veut!" murmura Warrington.
  Aucun des trois garçons ne le contredit."

b.Influence sur les passages secrets

  Mais revenons au Chapitre 3. Le stratagème de la jeune fille pour embaucher les détectives n'est pas très loyal. Même si l'on a vu à quel point la tante Mathilda n'était pas vraiment consciente des activités des trois compères, il tombe sous le sens qu'elle serait mécontente d'apprendre que n'importe qui peut pénétrer dans la cour du Paradis de la Brocante. Ce chantage amorce de fâcheuses conséquences pour le fonctionnement de l'agence, notamment sur les passages secrets qu'ils utilisent quotidiennement :

  "I want to nail down those loose boards in the back fence. I hate to give up Red Gate Rover, but with Allie Jamison in the neighbourhood, I don't think we have much choice."

  "Il faudra penser à condamner l'entrée secrète du petit chien! soupira Peter. J'adorais cette entrée de la Porte rouge. Mais tant que Doris Jamison sera dans les parages, il vaut mieux ne plus l'employer, qu'en penses-tu?"
  Hannibal était tout à fait de cet avis."

NOTE: Avec un ajout, Claude Voilier implique Hannibal dans la décision drastique prise par Peter alors que M.V. ne le faisait pas.

  Plus loin, dans le Chapitre 9, Bob s'inquiètera du sort d'un autre de leur passage secret, problème mineur pour so chef, bricoleur assez inventif pour y pallier:

  "When the boards had swung closed behind them, Bob stopped to stare thoughtfully at the fence. Like the back fence of the yard, the front fence had been decorated by artists of Rocky Beach. Here along the front was a stormy ocean scene, with a sailing ship struggling through huge waves. In the foreground, almost under Bob's eyes, a fish lifted its head from the sea to stare at the ship.
  "Allie caught on to Red Gate Rover," said Bob sadly. "I hope she hasn't been snooping around the front of this place. I'd hate her know that that fish marks the spot where Green Gate One opens."
  "If she's discovered that," said Jupiter Jones, "we'll have to abandon Green Gate One and construct another entrance. Let's not worry about it now [...]."

  "Après avoir remis les planches en place, Bob considéra la barrière d'un air pensif. Elle avait été décorée, tout comme la partie protégeant le fond de la cour, part les artistes de Rocky. D'antiques voiliers luttaient contre un océan houleux dont les vagues monstrueuses menaçaient de les engloutir. Au premier plan, presque sous le nez de Bob, un poisson sortait sa tête de l'eau pour regarder les bateaux.
  "Doris a découvert le secret de la Porte Rouge, soupira Bob tristement. J'espère qu'elle ne nous a jamais vus sortir par cette issue secrète. Il serait désolant qu'elle sache que ce poisson sert de repère à notre Porte Verte.
  -Si jamais elle le découvre, déclara Hannibal, nous abandonnerons cette porte et nous construirons une autre entrée secrète. Ne nous tourmentons pas d'avance."

  Souvenez-vous que dans le tome précédent, écrit par Nick West, Jupiter/Hannibal voulait condamner le tunnel n°2 menant au Quartier Général. J'aime beaucoup relever ce genre de changement que les auteurs successifs ont voulu apporter au cadre un peu rigide établi par Robert Arthur.

  Le Tunnel Numéro Deux n'échappera pas à cette influence qu'à la jeune fille sur le quotidien des trois amis. Ainsi c'est elle qui les force à l'emprunter pour pénétrer dans leur Quartier Général au Chapitre 11:

  "[...] The light over the printing press was flashing. This signalled that the telephone was ringing in Headquarters.
  "That may be Allie," said Jupe. "I gave her our private number."
  Pete pulled aside the grating that concealed Tunnel Two and scrambled through the Headquarters. When Jupe followed him and climbed up through the trap door into the trailer, he was already on the telephone."
Jacques Poirier, 1977.
  "[...] Ils virent tout de suite une petite lumière rouge clignoter au-dessus de la presse à bras. Ce signal indiquait que le téléphone sonnait au quartier général.
  "Ce doit être Doris! dit Hannibal. Je lui ai communiqué notre numéro privé."
  Peter déplaça le grillage qui camouflait l'entrée du Tunnel numéro deux et se mit à ramper dans la conduite de fonte. Hannibal le suivit. Quand le gros garçon émergea dans la caravane, Peter avait déjà décrocher le combiné."

  Et qui les force à en sortir au Chapitre 16:

  "Jupe! Jupiter, where are you?" The cry came to the boys through the air vent of the mobile home trailer. "Jupiter Jones!""
  Jupe leaped up. "That's Allie!"
  Pete snatched open the trap door that led to Tunnel Two. "Never a dull moment when that kid's around," he said."

  "Hannibal! Où es-tu? Hannibal Jones!"
  La voix semblable à un cri de détresse, arriva aux oreilles des trois garçons par la petite fenêtre de la caravane. Hannibal bondit.
  "C'est Doris!"
  Déjà Peter avait ouvert la trappe et se coulait dans le Tunnel numéro deux.
  "Avec cette fille, déclara-t-il, on ne s'ennuie pas une seconde! C'est de la vraie dynamite."

c.Implication d'Allie/Doris dans l'enquête:

  Cette remarque de Peter (ce n'est pas le seul jugement qu'il portera à la jeune fille, mais chaque chose en son temps...) est un euphémisme au vu de la façon dont elle s'implique, de façon beaucoup plus active que les précédents clients, dans l'enquiête en cours. Elle va prendre ainsi des décisions et imposer sa présence sur le terrain, en une véritable tête brûlée, quelque soit les enjeux et le danger.
  Elle prend par exemple une décision surprenante à l'insu des détectives, qu'elle leur apprend au Chapitre 7 avec un enthousiasme qui laisse perplexe Jupiter/Hannibal:

  "We have a new houseman."
  "Oh?" said Jupe.
  "Yes. Not a maid this time. A houseman. Tonight this man called and said he'd been in Rocky Beach and he heard we lost our maid and might need help, which we certainly do. He wanted to make an appointment to come and see the lady of the house."
  "So?"
  "So I figured, with my mum in Europe, I'm the lady of the house. Aunt Pat hardly takes a big interest, after all."
  "Allie, you didn't make an appointment with a total stranger who called up without even-"
  "I did better than that," said Allie proudly. "I asked him to come here and I hired him."
  Jupe waited, feeling that there was more to come.
  "Aren't you going to ask me why I hired him?" said Allie.
  "Why did you hire him?"
  "Because he has a walrus moustache," said Allie."
Jacques Poirier, 1977.
  "[...] Nous avons un homme de peine!
  -Quoi?
  -Tu as bien entendu. Pas une bonne cette fois! Un homme à tout faire. Il a téléphoné peu après votre départ. En circulant à Rocky, où il cherchait du travail, il a entendu dire que nous étions sans domestique et que nous avions besoin d'une aide ménagère. Il souhaitait prendre rendez-vous avec la maîtresse de maison.
  -Et alors?
  -Et alors, comme ma mère se promène en Europe, j'imagine qu'en son absence la maîtresse de maison, c'est moi! Tante Pat n'est là que pour la figuration, en un sens.
  -Doris! se récria Hannibal. J'espère que tu n'as pas pris rendez-vous avec un parfait inconnu qui t'a téléphoné sans même...
  -J'ai fait mieux que de lui donner rendez-vous! répliqua Doris d'une voix triomphante. Je l'ai prié de rappliquer ici dare-dare et je l'ai engagé!"
  Hannibal attendit en silence, devinant qu'il y avait une suite...
  "Tu ne me demandes pas pourquoi je l'ai engagé? demanda Doris.
  -Eh bien... pourquoi l'as-tu engagé?
  -Parce qu'il a une grosse moustache de phoque! répondit Doris."

  Ce étrange critère facilitant l'embauche en question s'explique avec la rencontre d'un suspect moustachu au Chapitre 4, qui s'avèrera être Bentley, personnage mystérieux et important dans l'intrigue.

  A deux reprises, et ce malgré la protestation d'un des trois détectives (faites attention à qui précisément, vous serez interrogés plus loin), Allie/Doris impose obstinément sa présence à des moments où les événements pourraient mal tourner.
  Tout d'abord, au Chapitre 13, lorsqu'une seconde visite s'impose dans la grande maison ou les malfaiteurs réunissent leur pigeons pour leur rituel magique:

  "Worthington, could you..."
  "I'd be delighted to pay another visit to the house in Torrente Canyon," said Worthington.
  "I'm coming, too," announced Allie.
  "Allie, please!" said Pete.
  "It's my aunt," she pointed out. "[...] I'm going."

  "Warrington, pourriez-vous...?"
  Le chauffeur ne le laissa pas achever.
  "Certainement, dit-il. Je serai enchanté de faire une nouvelle visite à cette maison de Torrente Canyon.
  -J'irai aussi! annonça Doris.
  -Doris! Sois raisonnable! gronda Peter.
  -Il s'agit de ma tante, répliqua-t-elle. [...] J'irai."

  Et au Chapitre 19, alors qu'ils se rendent à Los Angeles pour rencontrer M. Hendricks, un commerçant en danger:

  "What are you going to do? asked Allie.
  "We're going to stake out Hendrick's store," said Bob.
  "Then I'm going, too," declared Allie.
  "You are not," said Pete. "Shaitan might rough. That Hendricks is no weakling."
  "I am going!" snapped Allie. "[...] I will not sit here and stew while you catch the nuts who've made all this trouble. I'm going!"

  "Que ferez-vous une fois à Los Angeles?
  -Nous surveillerons la boutique d'Hendricks.
  -Je vais avec vous! décida Doris.
  -Tu n'y songes pas! s'écria Peter. Shaitan peut venir et...
  -J'irai avec vous!... [...] Je ne vais pas rester ici à me tourner les pouces pendant que vous pincerez les truands qui m'empoisonnent l'existence. Je vous suis!"

  Elle se montre même un peu trop téméraire au Chapitre 22, face à celui qui se fait appeler Shaitan:

  "You will not see my aunt," said Allie evenly.
  "Allie, he's got a gun!" warned Pete.
  "I don't care. He's done enough. He's not going to see her!"
  Very deliberately, she put her hands on her hips and looked straight into Shaitan's weary face."
Jacques Poirier, 1977.
  "Vous ne verrez pas ma tante! déclara soudain Doris d'une voix calme et assurée.
  -Doris! s'écria Peter. Attention! Il a un pistolet.
  -Peu importe! Il a été trop loin. Il ne la verra pas!"
  Délibérément, elle mit ses mains sur ses hances et regardant Shaitan bien en face."

  Et elle ne pliera pas face à l'homme armé, ern témoigne ces deux brefs extraits du même chapitre:

  "I won't tell," shouted Allie. "You can go jump!"

  "Je ne vous dirai rien! cria Doris [...]. Mettez-vous bien ça dans le crâne!"

  Et:

  "I won't" Allie was almost in tears.
  "Do as he says, Allie," said Jupe. "You're not bullet-proof."

  "Certainement pas! protesta Doris au bord des larmes.
  -Fais ce qu'il te demande, Doris! conseilla Hannibal. Tu n'es pas à l'épreuve des balles."

 d.Critiques et taquineries/Rivalité avec Pete
  
  Mais les tourments dont Allie/Doris est la cause ne s'arrêtent pas là. Elle se permet de les critiquer, plus ou moins méchamment. Le premier aperçu ironique peut être déceler dans le Chapitre 5:

  "The look she sent them was challenging. "Well?" she said. "Any bright ideas?"

  "Une flamme de défi dansait dans ses yeux.
  "Alors? interrogea-t-elle. Vous est-il venu de brillantes idées?"

  Juste avant, elle offrait une réplique cinglante en réponse à Pete lorsque celui-ci parle de la jument Indian Queen/Sterling:

  "The next morning, The Three Investigators leaned on the fence and watched Allie Jamison's Appaloosa browse in its private meadow. "Some people don't have it that good," remarked Pete.
  "Most people don't eat grass," said a voice behind them."
Jacques Poirier, 1977.
   "Le lendemain matin, accoudés à la barrière de l'enclos, les détectives regardaient Sterling quand Peter hocha soudain la tête:
  "Bien des gens voudraient être à sa place, dit-il.
  -Les gens ne se régalent pas à brouter de l'herbe:" fit une voix derrière son dos."

  C'est l'un des signes précurseurs...Car la guerre est déclarée en quelque sorte entre elle et Peter dans le Chapitre 8 ou elle se montre beaucoup plus virulente dans ses sarcasmes:

  "And what have you three to report?"
  Jupiter quickly outlined the events of the evening before. When he finished, Allie said, "I think I'm way ahead of you. All you managed to do last night was fall off a wall, while I found a genuine, one-hundred-per-cent mystery man."
  "You came to us to get rid of a mystery man," Pete reminded her."

  "Et maintenant, ajouta-t-elle, j'attends votre rapport!"
  Hannibal lui narra rapidement les événements de la veille au soir. Quand il eut terminé, Doris ricana.
  "Si je comprends bien, dit-elle, j'ai fait du meilleur travail que vous. Vous vous êtes contentés de dégringoler d'un mur tandis que je dénichais un suspect de première.
  -Tu n'en avais pas assez d'un seul? rétorqua Peter. Car après tout, c'est bien pour te débarrasser d'un suspect que tu nous as engagés..."

  Un peu plus loin dans ce même chapitre, et même si elle continue de s'adresser au trio dans son ensemble, son attaque se dirige une fois de plus à l'encontre de Peter:

 "[...] There's nothing we can do at the moment except watch and wait. Let us know if something odd happens. I have to get back to the salvage yard."
  "And I'm due at my job in the library," said Bob.
  "And I've got to mow the lawn," said Pete," said Pete.
  "What a bunch of private eyes!" complained Allie. "You've all got other jobs on the side. Okay. Go do whatever it is you do when you're not falling off walls and I'll call you if anything happens here."

  "[...] Pour l'instant, nous ne pouvons rien faire d'autre qu'attendre et demeurer aux aguets. Fais-nous savoir s'il se produit d'autres événements. Je dois retourner au Paradis de la brocante/
  -Et moi, j'ai mon travail à la bibliothèque municipale, dit Bob.
  -Et moi, il faut que je tonde la pelouse! ajouta Peter.
  -Quels remarquables détectives privés! s'exclama Doris d'une voix railleuse. Drôle de façon de rester aux aguets! Vous avez tous une occupation qui vous tient par ailleurs. Très bien! Allez faire ce que vous avez à faire quand vous ne dégringolez pas des murs, et je vous préviendrai si les choses se corsent."

  Et bien évidemment, l'entipathie devient très vite réciproque et, je l'ai déjà évoqué brièvement, Pete ne se gêne pas pour taquiner ou critiquer sa cliente:

  Tout d'abord au Chapitre 9:

  "[...] They closed the door, but I was out in the hall and I listened."
  "Naturally," said Pete.
  Allie ignored him."

  "[...] Tous deux s'y sont enfermés mais je suis montée derrière eux et je ne me suis pas gênée pour écouter à la porte.
  -Le contraire m'eût étonné!" murmura Peter.
  Doris ignora la remarque"

  Puis, au Chapitre 11:

  "Allie says frog and we jump," observed Pete.
  "She is our client," Jupiter pointed out."

  "Doris, si on l'écoutait, ne nous laisserait jamais le temps de souffler.
  -C'est notre cliente! rappela Hannibal"

  Ici, on décèle une troisième indication de la conscience professionnelle de Jupiter/Hannibal, qui accepte mieux l'autorité de leur cliente.

  Après la rencontre inopportune du trio avec Bentley du Chapitre 12, Pete ne donne pas le bénéfice du doute à la jeune fille, et il est contrecarré par l'indulgence de son chef:
  "She could have warned us that Bentley would be at that apartment tonight," said Pete bitterly.
  "She may not have known," said Jupe."

  "Elle aurait pu nous dire que Bentley serait chez lui ce soir, bougonna Peter avec rancune.
  "Elle l'ignorait peut-être", riposta Hannibal."

  Il éprouve une certaine satisfaction à lui montrer beaucoup de condescendance à la suite des événements explosifs du Chapitre 19:

"It was a bomb!" said Allie. "I thought it was a radio."
  "Allie, my girl, you've led a seltered life," declared Pete. "Hardly any real tramps own transistor radios."

  "C'é... c'était une bombe! bégaya Doris. Et moi qui pensais qu'il s'agissait d'un poste de radio!
  -Doris, ma chère, déclara Peter avec emphase, tu as eu une enfance beaucoup trop protégée. Si tu avais plus d'expérience, tu saurais qu'un vrai clochard ne possède pas de transistor!"

  Et pourtant, cette rivalité est bien ambigue, s'il l'on fait bien attention tout au long du roman. Bien sûr, il n'y aura aucun signe explicite de sentiment relevant de la romance, même si l'on peut verser dans la psychologie de bac à sable en disant que ces deux-là ne savent peut-être pas gérer une possible attirance. Mais tout cela est pure speculation car, M.V. Carey se contente de cette subtile opposition dans la collaboration qui se transforme, sans aller vers l'admiration, en une sorte de reconnaissance, surtout de la part de Peter. On peut constater un dégel significatif au Chapitre 20 lorsqu'il la complimente sincèrement:

  "Allie, you were great," said Pete. "If you hadn't picked up that bomb, Hendricks' store would have been blown up."

  "On peut te voter des félicitations, ma vieille! dit Peter. Si tu n'avais pas ramassé la bombe, la boutique d'Hendricks aurait été soufflée."

  Et d'ailleurs, n'est-ce pas lui, après tout, qui proteste quand Allie/Doris s'impose dans les déplacements dangereux? Ne serait-ce pas moins pour la tenir à l'écart que pour la protéger? Et il faut aussi dire que c'est lui qui s'interpose en premier quand Shaitan commence à la violenter au Chapitre 22:

"His right hand still held the gun, but his left hand flashed out. His fingers closed on Aliie's shoulder. "Where is it?"
  "Take your hands off her!" yelled Pete."

  "Sa main droite brandit le pistolet. De la gauche, il saisit Doris à l'épaule.
  "Où est le collier?
  -Bas les pattes! hurla Peter."

  Cette partie consacrée à Allie/Doris Jamison pourrait donc se conclure parfaitement avec les dernières lignes du roman (Chapitre 23) où Pete donne se dernières impressions sur le personnage qui a le plus marqué l'enquête:

  "Allie's okay, I guess, but I think I'll be glad when she goes to boarding school in the autumn. We'll get to use Red Gete Rover again - and besides, she's kind of a strain to have around. Like, she can think up lies quicker than antbody I ever met, and she has this thing about getting her own way."
  "It appears so," said Mr Hitchcock, "but there could be compensations. For example, if you treat her nicely, she might let you ride her horse."
  "Thanks a lot," said Pete, "but if I have to go by Appaloosa, I'll stay home!"

  "[...] Doris est une gentille fille. N'empêche qu'il me tarde de la voir retourner en classe, à la rentrée. Elle ne sera plus à rôder autour de nous... et nous pourrons utiliser de nouveau l'entrée secrète du petit chien. Pour tout vous dire, cette fille me donne des complexes. Elle a autant d'imagination que Babal et invente des mensonges dix fois plus vite qu'aucun de nous. Et avec ça, elle est toujours pleine d'assurance...
  -Elle paraît pleine de qualités, Dit M. Hitchcock en souriant. Je parie que si vous êtes gentils avec elle, elle vous laissera monter Sterling.
  -Merci bien! s'écria Peter d'un air épouvanté. Un cheval qui mord!"
  L'entrevue s'acheva sur un éclat de rire."

NOTE: Claude Voilier adapte à sa façon la dernière réplique de Peter, en se référant à la blague récurrante sur la capacité de la jument Indian Queen/Sterling à mordre. C'est très cohérent avec la scène en fin de premier chapitre et celle du dénouement avec Shaitan.

  Si Pete met de l'eau dans son vin, J'ai remarqué par contre qu'Allie/Doris ne remercie pas les détectives ou ne manifestera pas quelconque signe de gratitude. Est-ce totalement voulu par M.V. Carey? A-t-elle voulu enfoncer le clou de ce personnage à fort caractère au point que celle-ci ne juge pas nécessaire de remercier les détectives qu'elle a embauché?
  Mais je trouve ceci dit que la meilleure façon de rendre hommage à la personnalité complexe d'Allie/Doris Jamison est de citer cet extrait du Chapitre 7:

  "Allie okay?" asked Pete.
  "I don't know," said Jupe. "Either she's the smartest girl I ever met, or she's an idiot, or maybe she's both."
  "How can you be a smart idiot?" asked Pete.
  "Somehow, I believe Allie Jamison could manage it," said Jupiter Jones.

  "Doris va bien? demanda Peter.
  -Ça se discute, répondit Hannibal. Ou bien c'est la fille la plus intelligente que je connaisse, ou bien c'est une parfaite idiote. Mais peut-être est-elle à la fois l'une et l'autre.
  -Comment peut-on être à la fois idiot et intelligent? demanda Peter, ébahi.
  -Je ne sais pas mais je crois que Doris y réussit!" soupira le détective en chef.

  Je peux d'ors et déjà vous annoncer, que j'aurais l'occasion de tester la cohérence de ce personnage sous la plume de M.V. Carey. Car, contrairement à Liz Logan, je sais déjà qu'elle reviendra dans un tome ultérieur, à savoir le vingt-troisième, intitulé The Mystery of the Death Trap Mine publié en 1976 (traduit en France sous le titre de La Mine qui ne payait pas de mine en 1978).

III.Editions et Illustrations

A.Edition originale

1.Illustrations

  Harry Kane fut un primordial illustrateur dans l'imaginaire des jeunes lecteurs américains, puisqu'il est celui qui aura gravé dans les esprits l'apparence physique des Three Investigators originaux. La raison pour laquelle j'abotde ceci, c'est parce que Harry Kane avait contribué pour la dernière fois à la série créée par Robert Arthur avec The Mystery of the Nervous Lion. Je lui consacrerai un article annexe dans un avenir plutôt proche. A partir de The Mystery of the Singing Serpent, publié en 1972, c'est Ed Vebell qui prendra la relève aux pinceaux. J'ai pu utiliser, dans cet article et dans des articles annexes, les sept illustrations internes qu'il a effectuées à cette occasion, l'illustration de couverture est également intégrée un peu plus bas. On a déjà croisé Vebell au tout début de ce projet, puisqu'il est l'auteur des couvertures originales américaines de The Secret of Terror Castle et The Mystery of the Stuttering Parrot, les deux premières enquêtes.

B.Edition française

a.Parution

  Le Serpent qui fredonnait est paru en 1977, en seizième position dans l'ordre de publication français qui, comme je l'ai déjà signalé ne correspond plus à l'ordre original américain depuis le onzième tome, The Mystery of the Talking Skull. Pour vous donner une idée, en 1976, paraissait le Journal qui s'effeuillait, or le titre américain équivalent, The Secret of Phantom Lake, se place à l'origine en 19ème place, c'est-à-dire deux tomes après The Mystery of the Singing Serpent

b.Illustrations

  On a vu que dans le précédent article, Le Lion qui claquait des dents, ^publié en 1980, l'apparition dans mon projet des illustrations de Françoise Pichard. Celle-ci ne prendra ce poste qu'à partir de 1978. Nous avons donc, à la parution du Serpent qui fredonnait, encore l'illustrateur historique de la série dans son édition française, Jacques Poirier. Avant de lui voir consacré un article annexe, vous aurez encore la possibilité d'admirer son talent dans quatre articles correspondant aux volumes restants auxquels il aura contribué.

c.Traduction

  Comme répété de nombreuses fois dans cet article, c'est Claude Voilier qui était en charge de traduire ce volume. Vous en avez assez vu les qualités et les défauts à travers les différentes NOTES. Et puis le titre, littéral (même si o peut chipoter sur la nuance entre "chanter" et "fredonner" ce que je ne ferai pas) n'appelle pas vraiment au commentaire.
  Je me contenterai juste, comme le veut la tradition, de relever les répliques des frères Bavarois Hans et Konrad, encore et toujours lissées et surtraduites par rapport à celles affectées à l'origine par leur accent.

  Les deux frères apparaissent ensemble au Chapitre 3, avec une réplique chacun. Seul le "s" manquant à "want", à la troisième personne du singulier, trahit l'accent et les versions françaises n'ont donc pas à être commentées, il est donc inutiles de les recopier.

   Par contre, les répliques de Hans au Chapitre 10 sont déjà plus dites avec un accent plus prononcés (il suffit d'en observer la grammaire approximative) sans que la traduction s'y accorde:

  "Outside the hospital, Hans stopped the truck. "You want me to wait?" he said. "What you doing, anyway?"
  "We need to talk to a lady about a snake," said Pete.
  Hans gulped.
  "Never mind, Hans," said Pete "Don't ask any questions. You'll be happier if you never know."

  "Arrivé devant l'entrée principale, le grand Bavarois s'enquit:
  "Dois-je vous attendre?... Je ne sais même pas ce que vous venez faire ici!
  -Nous désirons parler à une dame au sujet de serpents", répondit benoîtement Peter.
  Hans le regarda avec des yeux ronds.
  "Ne vous faites pas de souci, Hans! continua Peter. Et ne posez pas de question. Moins vous en saurez et mieux cela vaudra pour votre tranquillité d'esprit."

NOTE: l'expression de surprise effarée, n'est pas exprimée de la même façon: Hans avale sa salive dans le texte original.

Ed Vebell, 1972.
  "She was a great deal of help." Jupe climbed into the truck next to Pete. "She had the serpent with
her."
  "A snake?" Hans was astonished. "You mean she got a snake with her in hospital?"
  "Not a real snake, Hans," said Jupiter. "It was a bracelet with a cobra's head on it."
  "Maybe there's some kind of trick," suggested Pete. "The Borgias had rings with secret compartments for poison, and a needle would shoot out and stab the enemy."

  "Elle a joliment éclairé ma lanterne, répondit Hannibal en grimpant à côté de Peter. Elle avait le serpent avec elle.
  -Un serpent! s'exclama Hans stupéfait. Elle a réussi à se faire admettre à l'hôpital avec un serpent?
  -Il ne s'agit pas d'un véritable serpent, Hans, expliqua Hannibal. Seulement d'un bracelet en forme de cobra.
  -On lui a peut-être joué ainsi un méchant tour! murmura Peter. Rappelle-toi, mon vieux! Les borgia distribuaient des bagues contenant du poison à leurs ennemis. Ceux-ci se piquaient à une minuscule aiguille dissimulée sous le chaton et rendaient l'âme en un rien de temps!"

NOTE: on a ici l'exemple typique de surtraduction avec une tournure de phrase beaucoup plus correcte que l'original. Le "the" pour "hospital" est omis par le personnage alors que par contraste, "à se faire admettre" n'est pas la tournure qu'un personnage utiliserait sans maitriser totalement la grammaire de son pays d'accueil. Hans refera une apparition au Chapitre 19, mais elle n'apporte rien de plus de pertinent à signaler.

  Vous remarquerez aussi que la remarque de Pete est assez inhabituelle. C'est plutôt le genre de choses que diraient Jupiter/Hannibal ou Bob en se souvenant d'une de leurs lectures, autodidactes pour l'un, dues à ses recherches régulières pour l'autre.

  Ceci dit, j'ai une parfaite transition pour la partie suivante.

 C.Le Serpent dans tous ses états

1.Les objets
Jacques Poirier, 1977.
  Ariel/Falsell et ses complices délivrent le serpent sous forme d'objets avant de causer du mal à leurs victimes. Mrs Compton reçoit ainsi le bracelet dont on a deux versions illustrées, par Vebell et par Poirier, ci-dessus.
 
  Au Chapitre 18, c'est une statuette qui est livrée, en représaille, à Patricia Osborne:

  Allie was waiting in the doorway when the boys arrived at the Jamison house. She had the cobra in her hands. It was not a piece of jewellery, like the serpent which Margaret Compton had received. It was a gilt statue about six inches tall. The body of the snake was a head of shining coals. The hooded head reared out of this. Red eyes sparkled as Allie held the thing up."
Jacques Poirier, 1977.
  "Doris attendait les détectives dans le vestibule. Elle tenait le cobra dans ses mains. Il ne s'agissait pas d'un bijou, comme dans le cas de Margaret Compton, mais d'une simple statuette dorée, sans doute en plâtre, représentant le serpent lové sur lui-même. Seule la tête se détachait, surmontée du capuchon déployé et éclairée par de petits yeux rouges à l'air féroce."

NOTE: une remarque qui porte cette fois sur l'illustration de Jacques Poirier qui ne colle pas totalement avec le texte: l'objet est posé à terre. Elle représente en fait la scène de l'évanouisement de la tante Osborne, à laquelle le lecteur n'assiste pas.

Dans le Chapitre 19, le même objet est livré à Mr Hendricks, le concurrent dont veut se débarrasser Noxorth/Noxy. J'ai isolé la scène devant la boutique d'Hendricks dans un article prochainement en ligne. Toutefois, je peux intégrer ici un détail de l'illustration interne d'Ed Vebell s'y référant. Je ne suis pas totalement sûr, mais j'ai l'impression que l'objet en question est dans la main droite de Jupiter.

2.Les illustrations:

a.Le serpent seul

  Parmi les différentes couvertures que j'ai pu trouver, certaines, relativement sobres et exclusivement allemandes, ne représentent que le serpent (il en existe d'autres, mais je n'en ai pas d'images exploitables). Un serpent figure également sur le dos cartonné de la première édition de La Bibliothèque Verte:

Aiga Rasch, 1975.
Aiga Rasch, 1982.


















J.Poirier, 1977.
Thilo Krapp, 2007.

















  En guise de bonus pour cette sous-partie, je vous livre (sans que ça ne vous porte malheur!) deux illustrations autres que de couvertures:

Aiga Rasch.
Jacques Poirier, 1977.

b.Les scènes de rituels
  Afin d'intégrer leplusd'illustrations de couvertures ou internes possible, et puisque beaucoup ont choisi, sous une forme ou une autre, les scènes de rituels effectués par The Fellowship of the Lower Circle/La Confrérie du cercle inférieur, j'ai choisi de recopier des parties conséquentes des deux scènes.
  La première se situe au Chapitre 4, dans la propriété des Jamison, et la manifestation du soi-disant serpent y est uniquement sonore:
Jacques Poirier, 1977.
  "[Ariel] leaned back in his chair and closed his eyes. The others sat, staring at the dancing flames of the candles. For some minutes, nothing happened. The figures in the dining-room might have been painted on canvas, they were so still.
  Then Allie and the boys heard it. In the night, through darkness which was now almost complete, they heard the sound. It was faint at first, a soft throbbing. It was a pulsing that seemed to stir the air. It was a singing sound, and yet it was in no way a song. There were no words. They were no syllables. there was only a rising and falling of notes that were no true notes. It was shrill, then gentle. It was high and piercing, then a low murmur. It wavered and stopped for an instant, then burst forth again in hideous gurgling waves.
  The Three Investigators listened in mounting panic. The awful song was like nothing on earth. It threatened them with evil and terror and deep, dark power. It enticed them to join its own mindless agony. Bob swallowed noisily and Pete drew a deep breath and held it.
  Only Jupiter remained calm enough to concentrated on the scene before them. [...]
  At last Allie backed away from the patio. The boys went with her, retreating rapidly up the drive, the weird singing following them like some evil, living thing.
  When they reached the back court, Allie leaned against the house. The boys felt the fear slowly drain from them.
  "That was what Marie heard?" asked Jupe.
  Allie did not speak. She only nodded."
Jacques Poirier, 1977.
  "Se renversant sur sa chaise, [Falsell] ferma les paupières. Les autres restèrent assis, les yeux fixés sur la flamme dansante des bougies. Durant quelques minutes, il ne se passa rien. Les personnes réunies dans le salon gardaient une telle immobilité qu'on aurait pu les prendre pour des statues de cire.
Ed Vebell, 1972.
  Et puis, Doris et les garçons entendirent... Dans la nuit, au sein de l'obscurité presque totale, ils perçurent un son. Faible au début, il ressemblait à un léger sanglot... à une pulsation qui faisait palpiter l'air comme un immense cœur. Puis cela se mua en fredonnement... mais qui ne pouvait en aucune manière être comparé à celui d'une chanson. Cela faisait penser à un chantonnement sans mots ni syllabes. C'était une succession de notes tantôt hautes et tantôt basses... mais qui n'étaient pas vraiment des notes. Cela perçait le tympan et devenait aussitôt très doux. Vrombissant et caressant. Tonnerre et murmure. Un bruit fluctuant, qui s'arrêtait un instant pour éclater ensuite plus fort, comme un déferlement de vagues bouillonnantes.
  Les jeunes détectives sentaient monter en eux une inexprimable panique. Cette horrible chanson ne ressemblait à rien de terrestre. Une peur diabolique leur tordait l'estomac. Bob avala bruyamment sa salive. Peter respira à fond et oublia de rejeter l'air inspiré.
  Seul Hannibal conserva assez de calme pour observer avec attention la scène qui se déroulait sous ses yeux. [...]
  Finalement, Doris battit en retraite. Les garçons la suivirent. Au fur et à mesure qu'ils s'éloignaient du patio, l'affreuse musique, loin de diminuer, semblait les poursuivre et s'accrocher à eux, comme un être vivant. Ils ne cessèrent de l'entendre qu'une fois parvenus dans la cour de derrière. Doris s'adossa au mur de la maison. Les garçons sentirent leur peur se dissiper.
  "Voilà donc ce que Marie a entendu?" murmura Hannibal.
  Doris ne répondit que par un bref signe de la tête."

  La seconde scène se déroule dans le Chapitre 14, dans la grande maison de Torrente Canyon. Le simulacre de cérémonie s'accompagne de beaucoup d'accessoires donnant une crédibilité douteuse aux yeux perspicaces de Jupiter/Hannibal qui aura la chance de voir toutes les ficelles adoptées par la frauduleuse confrérie. Sur les deux premières ne figure que Shaitan (enfin, regardez bien la fumée de Jacques Poirier, reconaissez-vous cette silhouette?), puis les autres sont constitués de groupes:

J. Poirier, Bibliothèque Verte, 1977. 
Ed. allemande, C. Tiemessen, 2004.

















  "[...] Ariel produced a small charcoal brazier with four legs. He put this on the table in front of the caped one, who then stood and extended his hands over the live coals. "Asmodeus, Abaddon and Eblis, look upon us!" he cried.
  Ariel offered a silver dish. The man in black sprinkled something from it on to the brazier. A column of smoke sprang up and a thick, sweet smell drifted to the watchers across the hall.
Edition russe.
"Belial hear us!" pleaded the caped man. "Send the power of the serpent to guard us. Let us see your countenance. Let us hear your voice!"
  The man was still then. Everyone was still, and in that stillness Allie and the boys heard the beginning of a dreaded sound. Someone or something was singing.
  Allie started, as if she wanted to run. Jupe grasped her arm and held her still.
  The sound grew louder. It rose, wordless, until it stung at the bone and shrivelled the flesh.
  Again the man in the cape dipped into the dish. Again incense was thrown into the brazier. And in the seething mass of smoke, something moved!
  Bob took a sudden, deep breath.
  "Belial has favoured us!" proclaimed the caped man. "The serpent that never dies is among us!"
  The silent watchers trembled when they saw the thing that writhed in the smoke. It was a huge cobra, a shimmer of green and blue, a spread of hood, a red-eyed glitter.
  The song went on and on until it was a fearful, shrill pulse of noise that made Jupe want to cover his ears. At last, mercifully, it began to dwindle. The smoke thinned. The terrible serpent paled and faded. The singing ceased. The thing was gone."
Jacques Poirier, 1977./
  "Falsell alla [...] chercher un petit brasero monté sur quatre pieds. Il le plaça sur la table, en face de l'homme en noir qui se leva et étendit les mains au-dessus des charbons ardents.
  "Asmodée, Abaddon et Eblis, veillez sur nous!" psalmodia-t-il.
  Falsell lui tendit un plat d'argent dans lequel il prit quelques gouttes d'un liquide qu'il projeta sur le
Edition allemande.
brasero. Une colonne de fumée s'éleva tandis qu'une odeur à la fois douceâtre et forte arrivait aux narines des jeunes détectives.
  "Bélial! cria encore l'homme en noir. Écoute-nous! Envoie la force du serpent pour nous protéger. Permets-nous de te contempler sous sa forme. Fais-nous entendre ta voix!"
  L'homme en noir se tenait rigoureusement immobile. Les autres ne bougeaient pas davantage et, au sein de cette immobilité générale dans le silence ambiant, Doris et les garçons commencèrent à entendre la chanson redoutée. Quelqu'un ou quelque chose fredonnait de la plus horrible manière.
  Doris fit un mouvement, comme si elle se préparait à fuir. Hannibal lui saisit le bras et la retint.
  Le bruit devint plus fort. Il s'enfla, s'enfla, faisant frémir tous les assistants.
  Pour la seconde fois, l'homme en noir plongea les doigts dans le plat d'argent et aspergea le brasier. L'odeur d'encens se répandit à nouveau. Soudain, dans la fumée mouvante, quelque chose prit corps.
  Bob avala sa salive.
  "Bélial se manifeste! annonça l'homme en noir d'un ton victorieux. Le serpent immortel est parmi nous!"
  Les jeunes détectives ne purent réprimer un tremblement en voyant la chose qui se tordait à travers la fumée. C'était un énorme cobra, bleu et vert, au capuchon déployé, dont les yeux rouges brillaient.
  L'abominable fredonnement, cependant, continuait à s'amplifier à tel point qu'Hannibal dut lutter pour ne pas se boucher les oreilles. Enfin, il commença à décroître pour faillir de plus en plus. La fumée s'amenuisa. Le terrible serpent pâlit et s'estompa. Le fredonnement cessa tout à fait. La chose était partie."

Peter Archer, Armada, 1975.
Jose Maria Miralles, Armada, 1984.

















c.Le Serpent et les détectives

  Pour conclure ce tour d'horizon international des illustrations de couverture, il reste une dernière catégorie, celle où les Trois Jeunes détectives sont seuls face au serpent, les deux premières donnant l'impression qu''ils sont les instigateurs de la cérémonie:


David Browne, 1989.
Yves Beaujard, Bibliothèque Verte, 1993

















  Quelques couvertures s'inspirent de deux éditions américaines: celles d'Ed Vebell en 1972 et celle de Robert Adragna de 1981:

Ed Vebell, 1972.
Edition norvégienne, Sten Nilsen, 1977.
Ed Vebell, 1972.
Robert Adragne, 1981/1982.
Edition grecque, 1995;


















  Et puis finalement, il y a les couvertures qui présentent la scène à leur propre façon:
Edition espagnole, Badia Camps.
Edition danoise, J.B. Penalva, 1991.


















 
Edition indonésienne.
Edition finnoise, Matti Louhi, 1978.

















  Il est possible que je finisse la rédaction de l'article concernant le 18ème tome, à savoir The Mystery of the Shrinking House/Le Tableau se met à table, pour le 15 juin 2017, date qui sonnera jour pour jour les deux ans de mon projet. Si j'atteins cet objectif, sans vouloir faire de bilan provisoire, je serai en retard de six articles sur mon planning idéal que j'avais estimé à un article par mois.
  En tout cas, maintenant que cet article s'achève, je peux attaquer la lecture du vingtième tome, The Mystery of Monster Mountain/L'Insaisissable homme des neiges, car je vous rappelle que j'ai pris un peu d'avance dans ma lecture naïve, avec pour seul but le plaisir de redécouvrir chaque aventure que j'avais lue il y a tant d'années. J'ai hâte de découvrir le tout premier tome à ne jamais avoir été traduit en France, c'est-à-dire le vingt-troisième, intitulé The Mystery of the Invisible Dog. Mais là, j'anticipe beaucoup trop...
  Merci mille fois à tous ceux qui suivent ce projet.

The Mystery of the Singing Serpent/Le Serpent qui fredonnait, M.V. Carey. Traduit de l'américain par Claude Voilier.