"Rana Toad", ça se mange?

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vendredi 21 avril 2017

Haute Voltige d'Ingrid Astier

  Ingrid Astier est l'auteure marquante qui nous avait livré en 2010 un Quai des Enfers rafraîchissant et inattendu. Comparée à Fred Vargas pour l'ambiance vaporeuse et mystérieuse qu'elle prodiguait à ce premier roman, elle offrait une voix très personnelle que j'ai immédiatement eu envie de suivre. En 2013, Angle Mort s'inscrivait dans la continuité tout en nous prenant à contre-pied avec un changement de ton brutal mais bienvenu. L'atmosphère se durcissait, devenait beaucoup plus nerveuse en décrivant de l'intérieur le monde du banditisme.

  Dans la veine nerveuse d'Angle Mort, Haute Voltige n'est pas le tome qui clôture la "Trilogie du Fleuve" qu'annonçait Ingrid Astier (voir l'interview).  Partagé entre banlieue et Paris intra muros pour ce qui est des lieux de l'intrigue, c''est dans ce gris entre-deux qu'a lieu le braquage spectaculaire d'un riche Saoudien. Les méthodes utilisées ne sont pas du tout le fait d'amateurs, la Brigade de Répression du Banditisme, menée par le commandant Stéphan Suarez, ne s'y trompe pas. A cause de son envergure, cette affaire détourne Suarez, ses collègues et ses subalternes de celui qu'ils ont surnommé le Gecko, une figure bien mystérieuse, génie du cambriolage, aussi intelligent qu'imprenable. Mais c''est également une affaire dans laquelle Suarez se découvre impliqué personnellement par un dégât collatéral: l'un des gardes du corps, Carmel Gheda, grièvement blessé est un ami proche.

  De l'autre côté de la barrière, évoluent le parrain Astrakan, ses sbires l'Italien BrainMan et l'Albanais Niko, et les interchangeables gorilles One le Brun et One le Blond. Le personnage le plus intéressant, pas seulement parce que principal, demeure toutefois Ranko, le neveu d'Astrakan,tourmenté par son passé autant que par Ylana, femme fatale, compagne circonstancielle (elle accompagnait le Saoudien lors du braquage) et troublante d'Astrakan, dont on ne connaîtra le véritable passé que vers la fin. Ranko fera aussi, brève mais proche de l'épiphanie, la rencontre d'un adepte du parkour, silhouette non criminelle se baladant de manière atypique sur les toits de Paris.
   
  Haute Voltige se montre peut-être encore plus ambitieux que ses deux prédécesseurs par sa densité. Le nombre de personnages et leurs implications respectives s'emboîtent au millimètre près. Il a fallu quatre ans pour voir publier ce troisième opus. On imagine difficilement le travail, l'énergie et la rigueur que suppose la mise en place d'une intrigue si complexe. Peut-être parce que sa maturation passe également par des voies non matérielles et personnelles. Ingrid Astier elle-même me confiait que "Haute Voltige aura tout dévoré dans ma vie, tant il est exigeant." Car ceux qui sont allés plus loin qu'une simple lecture de ses deux premiers efforts savent à quel point elle ne s'accroche pas à une recherche théorique, et forcément pauvre, pour rendre ses histoires vraisemblables.

  La démarche littéraire suppose pour Ingrid Astier une démarche sur le terrain, incluant de nombreuses rencontres avec des personnes dont on acquiert difficilement la confiance, tout autant de serrures habilement forcées. La véritable brigade fluviale parisienne pour Quai des Enfers ou des types louches qui donnent des rendez-vous nocturnes dans des lieux peu rassurants pour Angle Mort en étaient déjà deux exemples significatifs.  On y retrouve ainsi la volonté déterminée, manifeste depuis le début, de s'immerger totalement dans des milieux hermétiques et fantasmés par le lecteur lambda. Cette profusion de détails à laquelle l'auteure nous a désormais habitués s'accorde avec chaque personnage, qu'il fasse une petite apparition ou qu'il soit secondaire ou principal. Ils sont là moins pour impressionner le lecteur que pour lui donner une vision extrêmement précise de leurs manière d'être, leurs intentions, leurs psychés.

  Contrairement à Quai des Enfers qui ne dévoilait pas l'identité d'un tueur en série, nous sont livrées sans mystère, à l'instar d'Angle Mort, les intentions criminelles des personnages qui ont choisi cette vie où les lois ne sont vues que comme des entraves. Le Ranko de Haute Voltige est ainsi très proche du Diego d'Angle Mort. Bien que du mauvais côté de la loi dans leurs activités, ce sont des personnages que l'ont suit de si près qu'on en finit par faire abstraction de leur aspect "mauvais bougre" et par les considérer avec une fascination proche du respect. La grosse différence entre les deux était que Diego, espagnol au sang bouillonnant, incarnait le brut, l'instinctif, le terre-à-terre. L'élévation physique et spirituelle ne lui était qu'associée à travers Adriana, sa sœur trapéziste. Quant à Ranko, monstre venant de l'Est, plus réfléchi, plus froid comprend la nécessité d'allier à lui seul l'effort physique, terre-à-terre à une élévation par la culture, entre autres, qui le démarque des petites frappes qui pullulent dans son milieu. Ranko prend ainsi une hauteur qui lui donne cette dimension hors normes d'entité physique et cultivée.

  Cette dichotomie est certainement la plus évidente, par une mise en abyme. J'avais entendu parler du chessboxing comme une discipline un peu farfelue. Imaginez un sport qui alterne rounds de boxe et partie d'échecs. J'ignorais en vérité qu'il s'agit d'une invention de l'artiste, créateur de bande dessinée culte, Enki Bilal, à qui il est même attribué un rôle, secondaire dans la présence physique, mais primordial dans la complexité du roman. Il fait l'objet d'une question dans l'interview que vous trouverez plus bas. D'autres prestigieux invités font leur apparition, mais je vous en laisse la découverte. Ingrid Astier a même pris la peine de faire quelques clins à ses lecteurs assidus, en rappelant furtivement quelques personnages croisés dans ses deux précédents romans.

  Que penser lorsqu'on range Haute Voltige à la suite de Quai des Enfers et d'Angle Mort dans notre bibliothèque et que l'on découvre que ces trois romans ont traversé les trois dernières présentations ou repackaging de la prestigieuse Série Noire en grand format? C'est peut-être un simple détail éditorial, mais cela donne au parcours d'Ingrid Astier plus qu'une légitimité, à savoir une empreinte profonde déjà laissée dans la collection mais aussi dans la littérature policière.

  Maintenant , je laisse la parole à Ingrid Astier elle-même, dans une interview où les réponses sont aussi hypnotiques que sa prose. Elles offrent à cet article une richesse inestimable:

  De quelle manière te documentes-tu? Quelles difficultés as-tu rencontrées lors de l'écriture de Haute Voltige? Et au contraire, quelles gratifications tes démarches t'ont-elles apportées?
  
  Vaste sujet! Je ne me documente pas — je hais le savoir mort des fiches — mais passe de longues années de terrain à observer l’humain. Haute Voltige est vraiment un roman cathédrale et je ne pouvais lui donner des pieds d’argile. On ne choisit pas à la légère des sujets comme la brigade de répression du banditisme, les filatures, la Serbie, les échecs, la boxe et l’art… Chaque effet de réel exige un engagement fort. Alors, l’imaginaire peut respirer. Là est ma cible : bâtir des mondes qui fassent d’abord et avant tout rêver. Un roman est une porte que l’on pousse sur l’ailleurs et l’altérité.
   Avec Haute Voltige, le plus difficile fut de cerner l’âme serbe. J’avais une forêt vierge à défricher car un Français ne connaît des Serbes que des préjugés. Rien de culturel, rien d’essentiel. On ne bâtit pas un personnage sur du vent. Il a fallu troquer le vent contre des racines. J’aime cette phase plus que toute autre où je suis comme un homme qui plante des arbres. Je ne traite pas des marionnettes. Il faut trouver le terreau du personnage et le laisser pousser. Les rencontres sont des radicelles. Elles concentrent la sève du personnage. Ainsi des Serbes que j’ai débusqués pour Haute Voltige, qui venaient de la Šumadija, d’Herzégovine, du Kosovo…
  L'un d'eux, Alek, m’a appris des proverbes introuvables sur le net. Un savoir humain, vivant et vibrant, que seule la rencontre peut délivrer. Comme: "À qui appartient les moutons, appartient la colline!" ou "Qui se lève tôt le matin, attrapera deux bonheurs". Je me souviendrai jusqu’à la fin de ma vie de la tablée chez mes parents avec ces Serbes réunis pour le roman. Ranko prenait corps à vue d’œil! Pour un écrivain, ce sont des moments de grâce. J’ai alors choisi de démonter entièrement le tiers écrit du roman pour reconstruire Ranko, fil à fil. On ne bricole pas des personnages, il faut du cousu main.
 
  Que représente Enki Bilal pour toi? L'as-tu rencontré?

  Enki Bilal incarne, pour moi, l’artiste dans son essence. Son trait m’évoque celui des têtes d’homme au stylo bille d’Alberto Giacometti dans les années 60. Non pour le rendu mais pour l’intention. Un trait conscient de sa propre décision, qui porte en lui-même l’énergie de la création. Pour lui comme pour Giacometti, dessiner, c’est donner vie. Regardez les yeux chez Enki Bilal : ils ouvrent sur l’âme. Ce qui permet de complexifier la notion de fiction. Pour moi, le cheval-zèbre d’Enki Bilal est plus réel que certaines personnes que je croise, qui sont comme désertées. J’aime encore chez Bilal le bestiaire, la force de l’hybride et le trait-entaille, tout autant mémoire que cicatrice. Et l’extraordinaire puissance de son romantisme. Semblable à l’effet de November rain de Guns N’ Roses, une chanson qui aura accompagné l’écriture. Plus je l’écoute, plus je la sonde, et plus elle me dénude à moi-même.
  Haute Voltige tourne autour de l’art d’Enki Bilal, tels les cercles d’une parade amoureuse. Se priver de l’émotion de le voir peindre eût été absurde. L’écrivain est un voleur de feu. Il fallait aller recueillir l’étincelle. Quand, dans son atelier, son pinceau se posait sur l’un des deux tableaux d’Inbox (Biennale de Venise 2015), le désir de Ranko grandissait en moi. Je ne lui ai pas volé ses toiles mais un instant, et cet instant vaut l’éternité 
  
  On trouve dans tes romans beaucoup de phrases courtes qui ne servent pas seulement le rythme du récit mais qui donnent sens aux personnages et à leurs actions. D'où te vient ton sens de la formule?
  
  C'est très juste. L’écriture naît de la fluidité, un rythme cadencé qui est chant des sirènes — car je suis la proie première de mon imaginaire. J’ai besoin de cette séduction qui repose sur l’abandon. Je cède aux mots, au sens fort du terme. Pour la joie de quitter le rivage, comme à tout jamais (on ne revient jamais complètement d’un roman). Pour me laisser envahir et posséder… Puis il faut reprendre le flot, le tailler, lui donner de la nervosité. C’est alors la poésie qui est ma matrice première.
  À travers l’art, je vise l’intensité et la présence. La poésie est la façon la plus puissante que j’aie vécue d’habiter le réel. Une forme de jouissance absolue. D’où ces moments où le sens cristallise, par sa densité et ses reflets. On le retrouve textuellement dans Haute Voltige : "Dans la vie, seule comptait l’intensité. Qu’on n’arrive pas au cimetière moisi de regrets", "Rendre justice à l’existence en étant bien vivant. C’était sa vengeance préférée : vivre." Parfois, ces phrases insulaires rejoignent la frappe des maximes, leur volte aussi car poésie et humour s’allient dans Haute Voltige. Ainsi de "Un triomphe sans public n’a jamais amusé personne. Même un clown a besoin de tout un cirque autour de lui" ou de "Le hasard est un calculateur qui fait semblant d’avancer à cloche-pied." Jusqu’au registre populaire : "Un bout de ciel, tu ne risques pas de te le faire chouraver." Au final, ne jamais oublier que l’écriture doit être comme la vie. Riche et variée. Alors, charrier des cadavres à coups de clichés, laissons-le à la publicité.

   Quelles réactions te sont revenues à propos de Quai des Enfers et d'Angle Mort ? Qu'en pensent les lecteurs qui te découvrent ?

  Les médias ont salué Quai des enfers comme Angle mort, tous deux ont reçu des prix mais les plus beaux retours sont que ces romans entrent dans la vie des lecteurs et déploient leur vision du monde. Je tiens à des univers qui imprègnent l’imaginaire. Que l’on ne borne pas à la frénésie mécanique de tourner des pages… J’aime le sillage. Lorsque des lecteurs me disent qu’ils ne peuvent plus passer un pont de Paris sans regarder la Seine avec les yeux de Rémi ou qu’ils voient Aubervilliers avec plus d’émerveillement, grâce à Angle mort, la cible est atteinte. Le plus touchant est que chaque milieu s’y retrouve pleinement. Au point d’être devenue la marraine de la brigade fluviale avec Quai des enfers. Mais encore quand les voyous reconnaissent leur esprit dans Angle mort ! Faire dialoguer des sphères qui s’ignorent a toujours été mon horizon. Je ne crois pas en la ségrégation. Seul le dialogue peut tempérer, sinon vaincre l’indifférence, l’ignorance et la haine. Quant à Haute Voltige, chacun me dit qu’il lève désormais les yeux en ville, Ranko en tête. Que l’imaginaire s’accouple au réel, rien ne peut plus me toucher. Je vis pour leur étreinte sacrée.
   
  À la fin de notre interview concernant Angle Mort, tu parlais du "dernier volet de la Trilogie du Fleuve". Que projettes-tu de faire à l'avenir dans le domaine du polar?

  Juste après Angle mort, je m’étais lancée dans le terrain du dernier tome de la Trilogie du Fleuve, ouverte par Quai des enfers et Angle mort. Lorsqu’un commandant de la brigade de répression du banditisme m’a conté l’histoire du monte-en-l’air du Musée d’art moderne de Paris, j’ai ressenti un coup de foudre littéraire. C’était sans doute la plus belle affaire de leur service. Elle rejoignait des thèmes qui m’étaient chers: l’art, l’escalade, la liberté. J’ai alors arrêté le terrain de la Trilogie pour ne suivre que mon désir. Il y avait une telle aimantation de Haute Voltige… Comme un irrésistible appel d’air. Mais il fallait s’approprier l’histoire par l’imaginaire, opérer les déplacements, les métamorphoses, sentir en soi la chair des personnages, travailler le désir. C’est devenu cette incroyable aventure de Haute Voltige. Jamais je n’ai autant aimé vivre dans un roman. Le roman court annoncé est devenu une bête fougueuse à dompter ! Mais je n’ai rien regretté. Enki Bilal et le sortilège de son atelier, Simon Nogueira (le champion de France de freerun), ce Petit Prince des toits, le grand joueur international d’échecs Scorpène qui a bâti une partie d’échecs unique pour le roman, l’ancien vice-champion de France d’échecs Jean-Luc Chabanon qui l’a commentée, Dominique Delorme (qui fut aussi vice-champion de France de boxe) et Daddy Pierrot qui m’ont entraînée, le professeur Denis Safran qui a nourri le versant médecine, les policiers de la BRB… Tous ces êtres ne sont qu’un fragment de la superbe famille qui a inspiré ce roman… et qui n’a pas eu peur de mon imaginaire. Haute Voltige est un roman d’aventures, plus qu’un roman policier. Je vais reprendre le terrain de la Trilogie avec l’antigang. Que donneront les lignes? Seul le désir le sait.

  Quelques mails échangés avec toi m'ont appris que ton désir artistique présentait plusieurs facettes. Peux-tu nous parler de tes différents projets et des rencontres qu'ils ont suscitées?

  2017 a débuté avec un rêve : Pierre Richard a joué durant un mois le Petit éloge de la nuit (Folio Gallimard) au Théâtre du Rond-Point à Paris, avec une tournée en province, en Belgique et en Suisse, dans une mise en scène de Gérald Garutti. La voix de Pierre Richard agit sur moi comme un charme puissant. Sa voix est faite pour la nuit, par la profondeur de ses graves. On  connaît Pierre solaire. C’était une façon d’approfondir son côté poétique et lunaire, même si un Grand blond dans la nuit ne sera jamais gris… Karelle Prugnaud et la Scène Nationale de Dieppe m’ont par ailleurs commandé une pièce, Ultima Ratio, qui fut jouée à Dieppe en avril pour Tous Azimuts. Une aventure humaine d’une force incroyable, avec des acteurs (Denis Lavant, Bernard Menez), des contorsionnistes, un équilibriste, des musiciens, Béatrice Demi Mondaine, une trapéziste… J’ai eu la chance de jouer aux côtés de Xavier Berlioz, un comédien pour lequel j’ai un franc respect. Quant à travailler avec Karelle Prugnaud, ce fut une évidence, la rencontre d’univers faits pour se lier. La pièce traite du couple comme terrain miné. Ou comment un mot à table peut tout faire basculer... La magie fut de créer une cohérence inattendue, en invitant dans cette pièce des sources majeures de mes romans: Simon Nogueira sur scène, en acrobate céleste, et les confidences inédites d’un sniper dans les vidéos. Le théâtre me fait respirer. Je ne risque pas de le quitter.

  Le lecteur trouvera d'ailleurs une touchante allusion à Pierre Richard, quelque part dans Haute Voltige.

  J'ai établi mes questions sans avoir lu d'autres interviews au préalable. Du coup, j'ai eu le plaisir de voir que celle publiée sur le site de Gallimard pose d'autres questions, proposant ainsi un complément que les lecteurs inassouvis apprécieront en cliquant ICI.

  Et puisque je suis de bonne humeur, je ne peux terminer sans un bonus supplémentaire, une video YouTube de la part de la Librairie Mollat:


  Merci mille fois à Ingrid Astier.
  
  Haute Voltige, Ingrid Astier, Gallimard, coll. "Série Noire".

mercredi 15 juillet 2015

Trilogie Frank Elder de John Harvey: 1.De Chair et de sang, 2.De Cendre et d'os & 3.D'Ombre et de lumière

De chair et de sang

Frank Elder est un flic à la retraite. Treize ans plus tôt, il a mis sous les barreaux un duo de violeurs assassins, Alan McKeirnan et Shane Donald. A l'indignation des parents d'une victime et de l'opinion publique, Shane Donald est mis en liberté conditionnelle. Pourtant Donald est tout autant une victime qu'un complice forcé d'innommables exactions. Pas avantagé par sa jeunesse difficile, son erreur a été de suivre aveuglément McKeirnan. Sa fuite lors de sa probation n'arrangera rien et son séjour en prison n'aura servi qu'à l'endurcir.
De son côté Elder d'une part n'exclut pas la possibilité que Donald, en cavale, puisse récidiver et reste d'autre part obnubilé par une ancienne affaire : la disparition de la jeune Susan Blacklock avant leur incarcération, est-elle liée au duo McKeirnan et Donald ?



De cendre et d'os

De Cendre et d'os commence avec Maddy Birch, ancienne collègue de Frank Elder, alors qu'elle participe à
une opération pour capturer James Grant, un malfrat très connu des services de police. L'arrestation ne se termine pas comme prévu et une enquête interne est amorcée. Questionnée comme témoin, à ce souci s'ajoute un malaise du à une intrusion suspecte à son domicile.
Frank Elder, quant à lui, tente de gérer sa culpabilité vis -à-vis de sa fille. Suite à son implication directe dans De Chair et de sang, son violent traumatisme affecte l'adolescence de Katherine.



D'ombre et de lumière

Décidément, Frank Elder n'est toujours pas tranquille, retiré dans ses Cornailles d'adoption. Le passé familial n'est jamais entériné et son statut pas vraiment officiel de consultant ne cesse de l'appeler sur le terrain.
Dans D'ombre et de lumière c'est son ex-femme, Joanne, qui le contacte car une de ses amies, Jennie Preston, s'inquiète d'une absence prolongée de sa sœur, Claire Meecham. Les circonstances de l'enquête ramèneront Elder huit ans en arrière avec l'affaire irrésolue d'Irene Fowler qui présente beaucoup de points communs avec celle de Claire. L'ancienne collègue d'Elder, Maureen Prior, sera une fois de plus d'une aide très précieuse.
En parallèle, l'intrigue est entrecoupée de scènes datant de 1965. Une psychologue, Alice Silberman, tente de comprendre un gamin. Quel rapport y a-t-il avec Elder ou l'affaire dont il est chargé.


Unanimement reconnu par la critique et ses pairs, John Harvey, auteur de nombreux autres romans, n'a aucunement besoin d'effets ni de grosses ficelles pour signer une trilogie efficace. Frank Elder et les personnages qui l'entourent, hantés par les choix qu'ils ont faits, sont autant exposés aux criminels qui rôdent et peuvent frapper à tout moment que vulnérables à cause de leur propre passé. Il n'en faut pas plus pour séduire les lecteurs avides de polars réalistes et bien ficelés.

De Chair et de sang/De Cendre et d'os/D'Ombre et de lumière, John Harvey, Rivages/Noir, 9,65/9,65/9,65€. Traduit de l'anglais par Jean-Paul Gratias.
 

lundi 29 juin 2015

Collection Neonoir (Gallmeister): Pike (Benjamin Whitmer), Exécutions à Victory (S. Craig Zahler) & L'Enfer de Church Street (Jake Hinkson)


L'idée d'une telle collection traînait depuis longtemps dans la tête d'Oliver Gallmeister. En 2007, elle fut vite abandonnée malgré l'achat et la traduction de quatre titres. Les années passent et la maison Gallmeister se fait une place de plus en plus reconnue dans la littérature américaine et un genre bien spécifique, le nature writing. La Collection Noire d'autre part permet au public français de faire connaissance entre autres avec Ross Macdonald, auteur des années 50, et aussi Craig Johnson, créateur du personnage de Walt Longmire.
En 2011, le premier roman de Benjamin Whitmer, Pike, est un véritable choc pour l'éditeur et même s'il ne s'inscrit pas tout à fait dans ses collections, il décide de le publier en français l'année suivante. L'auteur et l'éditeur communiquent alors beaucoup et se conseillent mutuellement des romans noirs. Ce genre dont les racines remontent à Dashiell Hammett et Raymond Chandler et dont l'incarnation française fut la prestigieuse Série Noire créée par Marcel Duhamel pour Gallimard, a connu de nombreuses mutations. Avec Neonoir, Gallmeister vous propose d'en découvrir l'incarnation la plus contemporaine.  

N°0 Pike de Benjamin Whitmer

Un numéro 0, c'est plutôt inhabituel. Et pourtant, en l'occurrence, c'est logique. Pike, on l'a dit a déjà bénéficié d'une première édition en 2012. Il ressort pour inaugurer cette collection, tel un symbole ou un remerciement envers Benjamin Whitmer qui en est littéralement à l'origine.
Douglas Pike est un ancien truand qui inspire la crainte à toute la faune des bas-fonds. Après de longues années d'errance pendant lesquelles il a tenté d'étouffer la violence de son existence, il revient à Nanticote, sa ville natale dans les Appalanches. Son passé familial n'ayant pas échappé au sordide, il apprend de façon brutale l'existence de Wendy , sa petite-fille de douze ans.
Derrick Krieger est lui aussi peu fréquentable. Flic pourri, maquereau et dealer, il va croiser le chemin de Pike et semble avoir un intérêt particulier, voire malsain, envers Wendy.
Accompagné de son ami Rory, Pike ne reculera devant aucun obstacle pour découvrir quel est le lien entre Wendy et Krueger. La confrontation promet d'être impitoyable,
Rude, cru, brutal, Pike ne manque pas de prétextes aux âmes sensibles d'être remuées. Cependant, au milieu du sordide, en grattant un peu, on trouve un éclat d'humanité, poétique et fascinant, qui suffit à contrebalancer cette violence.

N°1 Exécutions à Victory de S. Craig Zahler

L'inspecteur Jules Bettinger ne mâche pas ses mots et Robert Fellburn, homme d'affaires venu faire une
déposition en tant que victime en fait les frais. La réalité que l'inspecteur lui dévoile est trop dure à gérer, et son suicide n'éclabousse pas que les murs du commissariat.
La responsabilité de la mort de Fellburn, ex-mari de la sœur du maire, en incombe donc à Bettinger qui ne peux pas rester impuni. On lui propose donc comme alternative la suspension ou la mutation à Victory, ville perdue du Missouri ou le crime ne semble avoir aucune limite.
A peine arrivé, on colle à Bettinger un partenaire, Dominic Williams, qui ne semble pas plus propre que les louches confrères que l'inspecteur devra côtoyer. Les affaires de routine (pour Victory, c'est un euphémisme...) vont laisser très vite la place à un véritable enfer urbain.
Ce N°1 de la collection Neonoir a pour point commun avec Pike une violence crue et des personnages durs et sans concessions. Cependant il s'en éloigne avec un humour quasiment absent du roman de Benjamin Whitmer.
Les pages d'Exécutions à Victory sont truffées de scènes et de dialogues percutants nuancés par cet humour froid et nonchalant qui séduiront ceux qui imagineraient une fusion entre Charles Bukowski, James Ellroy et les frères Coen.

N°2 L'Enfer de Church Street de Jake Hinkson

Le passé de Geoffrey Webb est troublé d'événements que sa conscience n'a jamais vraiment effacés. Alors qu'il se rend de nouveau sur le lieu de ses méfaits, à savoir Little Rock en Arkansas, il a la mauvaise surprise de se faire braquer dans une station service.
Cependant, il ne va pas jouer la victime jusqu'au bout et se servir de cet imprévu pour prendre son braqueur en otage. Une double ironie puisque Webb était un homme d'église et qu'il va forcer celui qui l'accompagne à écouter sa confession de plusieurs heures en refusant de stopper son véhicule.
Nous découvrons alors un Webb plus jeune, arriviste et manipulateur qui verra ses attentes tomber à l'eau à cause d'un shérif plus manipulateur et plus dangereux que lui.
L'Enfer de Church Street est un court roman nerveux où les cyniques et les truands se servent des plus faibles. Mais sous la plume sarcastique de Jake Hinkson, les plans les mieux huilés peuvent déraper très vite...


Pike, Benjamin Whitmer, Gallmeister, coll. "Neo Noir" n°0, 16€. Traduit de l'américain par Jacques Mailhois.
Exécutions à Victory, Gallmeister, coll. "Neo Noir" n°1, 18€. Traduit de l'américain par Sophie Aslanides.
L'Enfer de Church Street, coll. "Neo Noir" n°2, 15€. Traduit de l'américain par Sophie Aslanides.


mardi 28 avril 2015

La Résurrection de Luther Grove de Barry Gornell


La Résurrection de Luther Grove est un premier roman et son auteur, Barry Gornell, nous vient d'Ecosse. C'est le troisième ouvrage publié dans la toute récente collection "Mercure Noir" après Lola à l'envers de la finlandaise Monika Fagerholm et La Promesse de minuit, l'excellent recueil de nouvelles de l'australien Zane Lovitt.

John et Laura Payne s'installent avec leur fille de deux ans Molly dans un petit village d'Ecosse. Leur nouveau voisin, Luther Grove, la cinquantaine, solitaire et bourru, ne cache pas son hostilité envers John, ce citadin un peu trop sûr de lui, pas très discret quant à sa situation sociale. Luther va cependant tisser un lien plus amical avec Laura. C'est un homme blessé qu'elle découvre mais le doute va s'installer chez John, et la tension entre les deux hommes menace de dégénérer. La visite de Frank, le frère de John, n'arrangera rien...

La Résurrection de Luther Grove nous immerge dans un quotidien toujours fragile où le drame peut s'inviter subrepticement. Alliant suspens psychologique et une écriture sensible, Barry Gornell nous offre un diamant brut et étincelant.
 
La Résurrection de Luther Grove, Barry Gornell, Mercure de France, coll. "Mercure Noir", 21,80€. Traduit de l'anglais (Ecosse) par Nathalie Bru.


Retour à Watersbridge de James Scott


La famille Howell vit en autarcie depuis des années, coupée du monde. Jora, père très pieux et Elspeth, sage-femme régulièrement embauchée dans les villes alentour et pour des périodes de plusieurs mois, ont éduqué trois garçons et deux filles.

Ce cadre serein est détruit dès le début du roman. Elspeth revient les bras chargés de cadeaux pour Noël, mais les réjouissances n'auront pas lieu au vu de ce qui l'attend.

Caleb, 12 ans, enfant solitaire et peu bavard, s'est toujours mis volontairement à l'écart de sa famille et a pris l'habitude de vivre et de dormir dans la grange, avec les bêtes. C'est ce qui l'a sauvé lorsque trois hommes en foulard rouges et armés de fusils ont massacré sa famille. Il décide de partir à la recherche des assassins, mais il découvrira aussi la vérité sur ses origines.

Happés dès le premier chapitre, notre empathie immédiate envers cette famille se complique de petites vérités et autres révélations que James Scott sait subtilement distiller. Retour à Watersbridge est un magnifique premier roman quelque part entre polar, western et roman d'initiation.

Retour à Watersbridge, James Scott, Seuil, 21,50€. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Isabelle Maillet.

samedi 25 avril 2015

Dernier meurtre avant la fin du monde de Ben H. Winters


C'est sûr et certain, inévitable, dans quelques mois un astéroïde de 6,5 km de diamètre va entrer en collision avec la Terre. L'échéance a été officiellement annoncée à la télévision, non par un illuminé au mysticisme fumeux, mais par Leonard Tolkin, un scientifique haut placé de la NASA.

La folie pré-apocalyptique se manifeste partout dans le monde notamment par des suicides, collectifs ou individuels, religieux ou non. Certains plaquent tout pour réaliser ce qu'ils ont toujours voulu faire sans en avoir l'occasion ou le temps. Même si pour beaucoup, la vie continue, on peut aussi déceler une autre réaction, la résignation. « A quoi bon ? » se demande-on. Quelle importance revêtent les occupations quotidiennes quand on sait que tout va finir ?

Entre autres conséquences de la catastrophe à venir, les réseaux téléphoniques sont chaotiques et la multinationale McDonald's a fait faillite (tout n'est pas si négatif...), certains petits malins ayant repris les locaux sans avoir à payer la franchise. Et puisqu'il est question du feu roi du fast-food, c'est dans les toilettes d'un McDonald's que le roman commence avec le cadavre de Peter Zell, simple agent d'assurance, pendu.

C'est la PJ de Concord, dans le New Hampshire, qui va s'occuper de l'affaire. Simple agent de patrouille promu inspecteur, suite à la défection d'un supérieur, Henry Palace ne pense pas comme ses collègues qui vont au plus simple, à ce qui semble le plus évident. Mais dans une région où les suicides par pendaison exposent, un tueur n'en profiterait pas pour maquiller son meurtre ? Quelle importance au fond puisque l'astéroïde 2011GV1, rebaptisé Maïa, n'épargnera pas grand monde sur Terre ?

Pourtant Palace va s'aventurer dans les méandres de son enquête sous le regard moqueur de ses collègues. Elle deviendra même plus importante que son beau-frère Kyle, emprisonné par la police militaire pour des raisons obscures. Mais cette intrigue secondaire ne serait-il pas le moyen pour l'auteur de planter quelques interrogations supplémentaires ? Et puis avec Nico, la sœur de Henry, c'est l'occasion d'intégrer leur passé familial, n'en disons pas plus.

L'originalité de Dernier meurtre avant la fin du monde réside dans cette atmosphère à la fois expectative et pourtant résignée, ce compte à rebours, cette épée de Damoclès que l'on considère implacable. Cette ambiance n'empêche cependant pas Ben H, Winters de distiller un humour logiquement noir, parfois pince-sans-rire. Ceci est le premier tome d'une trilogie, l'échéance est heureusement repoussée... pour le lecteur.
 
Dernier meurtre avant la fin du monde, Ben H. Winters, Super 8, 18€. Traduit de l'américain par Valérie Le Plouhinec.

La trilogie du Minnesota: Terre des Rêves/Seuls les morts ne rêvent pas/Corbeaux de Vidar Sunstol


Tome 1: Terre des rêves

On débute la trilogie avec Lance Hansen, “flic des forêts”, qui doit interpeller des campeurs hors des limites autorisées. Des deux touristes norvégiens, il n’en reste qu’un, Lance découvre l’autre mort, le crâne défoncé. En tant que témoin, un choix difficile s’impose à lui: doit-il mentionner aux enquêteurs qu’il a vu son propre frère, Andy, à proximité du lieu du crime?
 
 
Tome 2: Seuls les morts ne rêvent pas

Dans le deuxième volet, on assiste au bras de fer psychologique entre Lance et Andy, qui a pris conscience des soupçons de son frère. Leur partie de chasse au cerf tendue alterne avec le récit de leur ancêtre norvégien, arrivé plus d’un siècle plus tôt en Amérique. Plus court et moins dense que Terre des rêves, il fait office de trait d’union répondant à des questions, tout en en posant d’autres.




Tome 3: Corbeaux

Corbeaux, le dernier tome, voit la tension entre les deux frères monter d’un cran. Lance perd pied. Il lui faudra beaucoup creuser, surtout en lui-même, pour que le doute parfaitement entretenu tout au long de l’affaire soit soulagé par des éclaircissements.

 
 
 
La trilogie du Minnesota est un voyage intense et original avec, en filigrane, l’histoire de l’immigration norvégienne dans la région et sa relation avec les amérindiens. On dépasse avec plaisir les 900 pages, dans lesquelles on retrouve la psychologie et l’introspection propres aux scandinaves. De celles qui teintent l’intrigue policière de finesse et d’humanité.
 
Terre des Rêves/Seuls les morts ne rêvent pas/Corbeaux, Vidar Sunstol, Points, 7,60€/6,60€/7,50. Traduit du norvégien par Hélène Hervieu et Eva Sauvegrain.


L'homme qui tue les gens (Stan Jones) et Aucun homme ni dieu (William Giraldi)


L'homme qui tue les gens de Stan Jones

innukakknaaluk (i-niou-keuk-nâ-leuk): l'homme-qui-tue-les-gens; un personnage récurrent du folklore de l'Alaska du Nord-Ouest.

Ce sont les prestigieuses éditions du Masque qui nous présentent pour la première fois Stan Jones et son personnage déjà récurrent (le cinquième volet de la série est actuellement en cours d'écriture). Nathan Active est de descendance Esquimau, ou plutôt Inupiat (la distinction est expliquée par l'auteur en début d'ouvrage), mais a été adopté très tôt par des Blancs. Ce sera l'une des particularités de Nathan: élevé à l'occidentale, la culture de ces ancêtres ne lui est pas familière. State trooper officiant dans le calme village de Chuchki, il espère obtenir sa mutation et revenir à Anchorage, la capitale plus riche en événements.

George Clinton, un jeune homme d'une vingtaine d'années est retrouvé mort et tout porte à croire que c'est un suicide. Pour certains c'est une malédiction qui continue dans la famille, mais plusieurs détails chiffonnent Active et il n'exclut pas l'idée d'un meurtre déguisé. Surtout qu'il aura l'occasion de découvrir dans la foulée un second cadavre apparemment suicidé. Dans la petite ville de Chuchki, deux suicides si rapprochés est une statistique aussi rare qu'une canicule.

Au-delà de l'intrigue policière, L'homme qui tue les gens est une peinture de l'Alaska contemporain toujours très ancré dans la culture inupiat. On est immédiatement charmé par une galerie de personnages secondaires pour la plupart attachants. L'humanité chaleureuse qu'ils portent en eux vous fera oublier le vent glacial, cet autre personnage impitoyable et omniprésent.


Aucun homme ni dieu de William Giraldi

Il y fait très froid, mais prolongeons le séjour en Alaska, si vous le voulez bien. Aucun homme ni dieu n'est pas le premier roman de William Giraldi, par contre c'est le premier publié en France.

Alors que Stan Jones plaçait son roman dans une bourgade certes éloignée de la capitale Anchorage, mais encore dotée d'éléments appartenant à la civilisation moderne, Giraldi nous en éloigne un peu plus.

Les loups viennent de faire leur troisième victime dans ce minuscule village reculé appelé Keelut. Medora Slone envoie une lettre suppliante à Russell Core, spécialiste des loups. Elle lui demande de retrouver les os de son fils emporté par les bêtes. Core accepte, mais Medora lui a-t-elle dit la vérité?

Le père, Vernon Slone, parti en guerre, revient suite à des blessures. Il n'a pas été prévenu de la disparition de son fils et ce qu'il découvre en revenant va déclencher chez lui une violence incontrôlable.

Sombre, brut et sauvage, Aucun homme ni dieu transporte le lecteur dans un lieu où la loi des hommes n'a plus beaucoup d'importance.

L'homme qui tue les gens, Stan Jones, Editions du Masque. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Frédéric Grellier.
Aucun homme ni dieu, William Giraldi, Autrement. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Mathilde Bach.

Mr Mercedes de Stephen King

Peut-on parler de retour quand il s'agit d'une nouvelle parution de Stephen King ? Le déjà légendaire auteur de Shining, Carrie, Christine et tant d'autres est toujours aussi prolifique et régulier après plus de quarante ans de carrière. Surnommé "La Machine écrire", King continue sans fléchir à gratifier ses lecteurs de nouvelles réjouissances.

Mais que les non initiés ne s'y trompent pas, sa production n'est pas limitée à ce pour quoi il est plus réputé. Le fantastique, l'horreur, l'épouvante sont certes ses facettes les plus marquantes mais King est avant tout un raconteur compulsif. Ses détracteurs peuvent lui reprocher les formes qu'il utilise ("série B", "paralittérature"...), mais peut-être qu'il doit moins son succès aux sang et aux frissons qu'à une psychologie de ses personnages, une empathie à laquelle ses lecteurs s'identifient facilement. Quelque soit le genre, science fiction, horreur, roman noir ou polar c'est une marque de fabrique que l'on retrouve toujours.

Ces dernières années, après le voyage dans le temps de 22/11/63, la rencontre du troisième type du Dôme et Docteur Sleep suite du fantastique Shining, l'auteur s'était déjà tourné plutôt vers le polar (non qu'il en ait été un jour étranger) avec Joyland. A peine un an après, Albin Michel publie le premier tome d'une trilogie également policière intitulé Mr Mercedes.

Mr Mercedes est l'occasion de nous présenter Bill Hodges, flic à la retraite depuis plusieurs mois et qui souffre de la dépression typique après tant d'années de bons et loyaux services. C'est avec pour seule compagnie les programmes télévisés sans substance de l'après-midi et une arme à portée de main qu'il ressasse les affaires qu'il n'a pas eu le temps de résoudre. Parmi celles-ci, il y a ce tueur qui s'est amusé huit mois plus tôt à foncer en Mercedes dans une longue file de chômeurs, tuant plusieurs personnes.

Ce tueur s'appelle Brady Hartsfield, jeune homme dérangé dont les plans criminels continuent à germer. Il décide de jouer avec Hodges. Il lui envoie donc une lettre où il manifeste sa satisfaction de ne pas avoir été pris mais surtout le plaisir qu'il a eu de passer à l'acte. Dans cette lettre il propose également à l'ancien policier d'entretenir un dialogue sur un site internet. Commence alors une féroce joute en ligne entre Hodges et Brady. Sauf que Brady a un net avantage sur Hodges : il le surveille et peut aussi s'en prendre aux personnes qui l'entourent. Hodges qui a pris le risque de ne pas prévenir ses anciens collègues va enquêter tout seul.
 
Les inconditionnels de Stephen King autant que ses lecteurs occasionnels ne manqueront bien évidemment pas de se régaler à la lecture de cette bombe à retardement psychologique. Nul doute n'est permis, King n'a pas perdu le sens de l'accroche et il développe son intrigue avec son efficacité habituelle.
 
Mr Mercedes, Stephen King, Albin Michel, 23,50€. Traduit de l'américain par Océane Bies et Nadine Gassie.

dimanche 1 décembre 2013

Rentrée Littéraire 2013 - 11ème Partie: Arizona Tom (Norman Ginzberg), Toutes les nuits du monde (Chi Zijian) et Animaux solitaires (Bruce Holbert)

Arizona Tom de Norman Ginzberg

Décidément le genre western inspire les éditeurs (une collection est créée par Actes Sud par exemple) et les auteurs de cette rentré littéraire (Faillir être flingué de Céline Minard vient tout de suite à l'esprit). Héloïse d'Ormesson apporte sa pierre à ce mini-phénomène en publiant ce (premier?) roman de Norman Ginzberg que j'ai un peu choisi pour faire la comparaison avec celui de Céline Minard.

Ocean Miller est un shérif de Brewsterville, en Arizona. Sa petite bourgade, vestige d'une installation de colons, est typique, "un chapelet de bicoques en bois bâties à la hâte". Pas étonnant que son quotidien routinier partagé avec Abner Drinkwater, son acolyte peu bavard, le change d'un passé beaucoup plus mouvementé.

Mais un jour, il croise, stupéfait, un jeune adolescent qui traîne un bien macabre fardeau: un corps sans tête ni membre, un tronc en fait. Il se rend vite compte que Tom est muet. Il le ramènera à Brewsterville pour tenter de comprendre les circonstances d'une telle bizarrerie. Malheureusement, le maire, Artie Hackett, qui ne porte déjà pas Miller dans son coeur, lui met la pression pour condamner le gosse du meurtre de celui qui semble être son père. Persuadé par l'innocence de Tom, Miller va se lancer dans son enquête et interroger tous ceux qui pourraient lui apporter des informations et des indices.

Beaucoup moins dense que Faillir être flingué, Arizona Tom est direct, sympathique et drôle (j'ai beaucoup aimé John Winterbottom, ce solitaire qui malgré son isolement est au courant de tout ce qui se passe à des kilomètres à la ronde). On pardonne à Norman Ginzberg quelques maladresses mineures qui n'empêche pas une lecture agréable dans son ensemble.

Toutes les nuits du monde  (Titres originaux: Beijicun tonghua/Shijieshang suoyou de yewan) de Chi Zijian

Philippe Picquier est un des éditeurs sur lesquels je ne pouvais faire l'impasse pour cette série, même malgré l'impolitesse dont il a été coupable envers une bonne quarantaine d'apprentis libraires, il y a quelques années. Mon choix s'est porté sur Toutes les nuits du monde surtout parce qu'il s'agit d'un auteur venant de Chine, région du monde pas encore explorée dans les précédentes parties.

En vérité, l'ouvrage regroupe deux petits romans dont l'un est éponyme et l'autre s'intitule Enfance au village du grand Nord. Ce premier texte, qui occupe un tiers du livre, raconte la séjour de Dengzi, une fillette de sept ou huit ans, chez sa grand-mère. Elle se liera d'amitié avec Crétin, le chien de la maison, ainsi qu'avec Nainai, une vieille voisine qui vit un peu plus loin. C'est à travers les yeux de Dengzi que se dévoilent les secrets de famille.

Le second texte, éponyme donc, est le récit d'une narratrice veuve. Elle vient de perdre son mari qu'elle appelle Magicien tout le long du texte. Au souvenir d'un programme télévisé consacré au lac des Trois Monts et de gens recouverts de boue, elle décide de s'y rendre pour se recouvrir elle-même de boue pour cacher sa douleur, sa façon personnelle de faire son deuil. Mais le train qu'elle a pris subit un arrêt forcé à Wutang à cause d'un glissement de terrain.

Elle sera hébergée par Zhou'er et sa femme grâce à qui elle déambulera dans la ville et fera la rencontre d'autres personnages, comme entre autres une femme qui a perdu son mari dont le corps n'a jamais été retrouvé, ou un peintre qui psalmodie des chants populaires oubliés.

Ce qui ressort des deux récits, c'est une naïveté teintée de mélancolie qui touche à l'universel. Chi Zijian est à découvrir.


Animaux solitaires (Titre original: Lonesome Animals) de Bruce Holbert

J'ai souvent gentiment moqué les éditions Gallmeister pour leur catalogue très marqué nature-cowboy-grands espaces. Mais ce n'est jamais que pour montrer mon intérêt pour leur production comme si je taquinais un vieux pote. Surtout que c'est un peu de la mauvaise foi, ils se montrent plus variés que ça, il suffit par exemple de lire les roman de Tom Robbins. De plus, quand je jette un bref coup d'oeil sur les titres sortis ces trois dernières années, il y en a plusieurs que j'avais envie de lire en les voyant passer mais que je n'ai pas pu faire faute de temps (pour en citer deux: De flammes et d'argile de Mark Spragg et Les Voleurs de Manhattan de Adam Langer). Au moins, Animaux Solitaires échappera à ma longue liste de bouquins que merde-j'ai-toujours-pas-lu.

Nous sommes en 1932, et Russel Strawl se fait vieux mais quand on lui demande de trouver l'assassin qui sévit, ses réflexes de traqueur ne lui font pas défaut. Jouissant d'une réputation d'impitoyable individu, ce qui l'exclut de sa propre famille, Strawl est l'homme de la situation. Des cadavres d'indiens sont retrouvés mutilés dans des mises en scènes complètement barges.

Accompagné par son fils adopté, Elijah, sorte de prophète se réclamant d'une religion hybride mélangeant folklore indien, christianisme et ses pérégrinations mentales personnelles, Strawl traverse la contrée pour interroger les suspects potentiels. Chaque rencontre est prétexte à des dialogues qui dérivent toujours où le lecteur ne les attend pas.

Vous aurez remarqué qu'il y a beaucoup de points communs entre Arizona Tom et Animaux Solitaires. Mais ils divergent également sur beaucoup de choses. Là où le premier est direct et sympathique, le second est plus dense et plus sombre. Même l'humour n'est pas le même, Ginzberg est plus grand public, là où Holbert se veux métaphysique et un peu, admettons-le, frappadingue. J'aurais pu les mettre à la suite l'un de l'autre, mais j'ai préféré rester sur un ordre "podium" de préférence.

Animaux Solitaires est le premier roman de Bruce Holbert, et il faut encore remercier Gallmeister pour cette heureuse découverte. Entre le polar et le western, c'est un roman très prenant même s'il est parfois difficile de suivre l'auteur dans ses délires mystiques.

-Arizona Tom, Norman Ginzberg, Heloïse d'Ormesson, 17€.
-Toutes les nuits du monde, Chi Zijian, Philippe Picquier, 18€. Traduit du chinois par Stéphane Levêque et Yvonne André.
-Animaux solitaires, Bruce Holbert, Gallmeister, 23,60€. Traduit de l'américain par Jean-Paul Gratias.

1ère Partie
2ème Partie
3ème Partie
4ème Partie
5ème Partie
6ème Partie
7ème Partie
8ème Partie
9ème Partie
10ème Partie

Classement provisoire:
33.Exil de Jakob Ejersbo.
32.Les Impostures du réel de Frédérick Tristan.
31.Vie et destin de Célestin Arepo de Jérôme Millon.
30.Les Disparus de Mapleton de Tom Perrotta.
29.La Lettre à Helga de Bergsveinn Birgisson.
28.L'extraordinaire voyage du Fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea de Romain Puértolas.
27.Hell de Yasutaka Tsutsui.
26.La Conjuration de Philippe Vasset.
25.Intermède de Owen Martell.
24.Uniques de Dominique Paravel.
23.Les Fuyants d'Arnaud Dudek.
22.Manuel El Negro de David Fauquemberg.
21.Parabole du failli de Lyonel Trouillot.
20.Courir sur la faille de Naomi Benaron.
19.La Main de Joseph Castorp de João Ricardo Pedro.
18.Arizona Tom de Norman Ginzberg.
17. Toutes les nuits du monde  de Chi Zijian.
16.Bleu corbeau de Adriana Lisboa.
15.En mer de Toine Heijmans.
14.Volt d'Alan Heathcock.
13.La Saison de l'ombre de Léonora Miano.
12.La fabuleuse histoire du clan Kabakoff de Steve Stern.
11.Animaux solitaires de Bruce Holbert.
10.Folles de Django d'Alexis Salatko.
9.Le Premier vrai mensonge de Marina Mander.
8.Les évaporés de Thomas B. Reverdy.
7.Arvida, Samuel Archibald.
6.La Cravate de Milena Michiko Flasar.
5.Faillir être flingué de Céline Minard.
4.La dépression de Foster de Jon Ferguson.
3.Sous la terre de Courtney Collins.
2.Un Monde beau, fou et cruel de Troy Blacklaws.
1.Et quelquefois j'ai comme une grande idée de Ken Kesey.

mardi 22 janvier 2013

Angle Mort d'Ingrid Astier

Quelle meilleure façon de remercier l'auteure de m'avoir donner l'opportunité d'être une des toutes premières personnes à l'avoir lue que de faire le premier article 2013 du blog sur la suite de Quai des enfers? Il est une chose qu'on ne peut reprocher à Ingrid Astier, c'est celle de se reposer sur ses lauriers. Ce second roman dépayse s'il on est resté dans l'atmosphère brumeuse et gothique du premier. On retrouve bien les mêmes personnages, mais il y a eu du mouvement autant dans les galons que dans la situation géographique. Ainsi l'intrigue n'est plus exclusivement parisienne mais s'étale dans la proche banlieue. Une des bonnes idées d'Ingrid Astier c'est de ne pas nous avoir resservi une histoire de tueur en série mystérieux, mais d'avoir bifurquer sur un thème plus nerveux comme le grand banditisme et ses braqueurs. On entre ainsi dans un décor banlieusard où les petites frappes, beaucoup plus accessibles aux médias friands de sensationnel, n'ont pas leur place. Il n'est donc pas question de jeunes de banlieue prenant racine dans des halls d'immeubles.

C'est un trio d'orphelins d'origine espagnole qui est au centre de l'intrigue: l'aîné, Diego, braqueur écorché vif, Archibaldo, dit Archi, petit frère un peu apathique qui suit le mouvement et Adrianna, la petite dernière, trapeziste dans le cirque Moreno d'Aubervilliers. Le lecteur aura le plus accès à la personnalité de Diego, étant le seul bénéficiaire d'une narration à la première personne. Une immersion quasi totale, à laquelle l'auteure nous avait déjà habitués, dans les préoccupations premières du personnages, ses obsessions, ses habitudes. Surtout son attachement aux proches qu'il lui reste, l'indulgence envers Archi, pas tout à fait adulte, aux allures de grand adolescent et la profonde affection pour Adrianna, petit bout de femme ivre de liberté et d'une magie indécelable pour le plus grand nombre.

L'amorce du roman, c'est ce braquage d'un patron de PMU à la batte de base-ball, mis en place par Diego avec la complicité d'un malfrat expérimenté Sess Scylla. Avec l'aide d'un confrère d'Aubervilliers, Jo Desprez, Michel Duchesne et Marc Vilparisis vont s'attacher à inculper Scylla qui bien que discret par ses méthodes n'en est pas moins connu par son CV déjà bien fourni. Quid de Diego? Lui, c'est l'angle mort auquel se réfère le titre. Dans le jargon, l'angle mort, c'est l'élément primordial mais invisible dans une enquête. Diego, on le découvre assez vite, est dans le genre discret qui laisse peu de traces derrière lui.
Un des principaux personnages de Quai des enfers, Rémi le plongeur de la Fluviale réapparait aussi ponctuellement sans que son rôle soit à première vue primordiale. Mais le lecteur ronchon qui pensera que ses fresques sentimentales avec Lily sont un simple prétexte pour l'injecter dans l'histoire finira par s'avouer surpris par les méandres et les rebondissements préparés par Ingrid Astier.

Les amateurs de sensations fortes mais invraisemblables seront certainement déçus, Angle Mort prend autant le temps que son prédécesseur pour planter un décor, une atmosphère qui sont, il faut le rappeler, très différents. Les très nombreux détails ne nous sont pas livrés pour alourdir le texte, mais pour coller à une réalité, y être fidèle et accréditer le roman par son aspect documentaire. Cette densité n'empêche en rien les accélérations soudaines d'une action qui privilégie la vraisemblance aux frissons faciles. L'ambiance qui rappelait Simenon ou Vargas qui a attiré beaucoup de détracteurs pour Quai des Enfers laisse place à une brutalité banlieusarde dont l'auteure a su gommer la plupart des clichés au bénéfice de réalités ignorés par d'autres polars dit "sociaux". 
Pour conclure, si vous avez aimé être piégés par la révélation du meurtrier dans Quai des Enfers, vous serez ravis de ne pas avoir vue la surprise finale d'Angle mort arriver. A l'instar de la fin du premier Saw, je ne croirai personne me disant le contraire.

Bon, ça fait pas très pro, mais vous aurez remarqué que la police vient de changer. Oui, j'assume c'est un copié/collé. Mais c'est pour la bonne cause, car j'ai le plaisir de vous annoncer que pour la seconde partie de l'article, l'auteure a accepter de répondre à quelques-unes de mes questions. 

1) Tout d'abord peux-tu nous dire ce qui s'est passé pendant le temps écoulé entre Quai des Enfers* et l'achèvement d'Angle Mort* ?

J’ai abordé le terrain d’Angle mort immédiatement après la remise de Quai des enfers aux Éditions Gallimard. Avec un désir : bâtir une histoire autour du cirque et du grand banditisme. J’avais envie d’explorer la part sauvage, instinctive de l’homme, ses télescopages avec la ville. J’avais pleinement conscience qu’il me faudrait du temps.
Trois ans séparent Angle mort de Quai des enfers. Ce fut suffisamment long pour douter, méditer, aiguiser l’intrigue. Je voulais une belle mécanique, un rythme particulier, va-et-vient entre un récit à la première personne de Diego, le braqueur, et un récit à la troisième personne qui déroule l’enquête autour d’un braquage à la batte de base-ball qui tourne mal.
Par cette entrée en l’imaginaire qu’est l’écriture, je savais partir en croisière. Mais jamais je n’aurais pensé que je me lançais dans un tour du monde. Au sens métaphorique, bien sûr. Jamais un livre ne m’aura demandé un tel travail de préparation. Le grand banditisme est un thème complexe. Plus je creusais les layons de l’écriture, plus le sol se dérobait. Il a fallu un travail considérable de fondations pour affiner les effets de réel, notamment en balistique.
À tout moment, je voulais que le lecteur soit dans la peau des personnages, au plus près de leur état d’esprit et de leurs réflexes. Qu’il sente avec Diego, le braqueur, ses doigts déloger la trappe d’un Colt Diamondback à coups de marteau en nerf de bœuf. Qu’il sente avec Adriana, sa sœur trapéziste, la façon dont elle ajuste une deuxième paire de collants sur ses jambes, pour se protéger des bleus et des frottements. Toute cette gestuelle, infime et intime, qui fait vraiment partie de l’univers du roman, qui est son territoire au sens fort. Là où le documentaire, justement, couperait…
Pour la trapéziste du roman, par exemple, je me suis inspirée du travail d’Ariadna Gilabert Corominas, une Espagnole rencontrée au cirque Romanès. Son tempérament, comme son travail, m’ont impressionnée. Dès le premier abord, je sais si quelqu’un saura m’inspirer, me projeter dans le désir de bâtir un personnage. Au Festival Mondial du Cirque de Demain, j’ai repéré une deuxième trapéziste, allemande, Lisa Rinne. Elle m’a beaucoup appris, et marquée par son numéro où elle introduit une échelle souple. Une troisième, suédoise, Uuve Jansson, a prêté certains traits au personnage, par sa grâce et son air d’oiseau perché sur une branche. Il faudrait encore ajouter Rose Gold et Andrée Jan, des trapézistes célèbres des années cinquante, dont j’aime l’esthétique, et la trapéziste du cirque Diana Moreno.
Au final, c’est l’imaginaire qui apporte les fils décisifs. Mais sans ce travail de terrain, mes personnages manqueraient de chair. Je n’ai pas envie de m’amuser avec des marionnettes. D’une certaine façon, j’attends de donner vie à mes personnages. Il faut qu’ils gagnent cette présence en moi, conquérante et obsessionnelle, par la porosité. Alors, le personnage peut toucher et faire rêver.

2) Comment ton premier roman avait-t-il été accueilli ? Peux-tu nous parler de tes projets parallèles, etc. ?

Quai des enfers a connu une belle vie. Il a reçu quatre prix, dont le Prix Paul Féval de la Société des Gens de Lettres, qui montre sa veine populaire. Il va sortir en Italie et au Mexique. Pour un premier roman, ce fut un sort magnifique. Ce qui m’a sans doute le plus touchée, c’est quand les lecteurs m’ont dit qu’ils ne voyaient plus la Seine de la même façon. Je crois en ce rôle de la littérature, de faire voir autrement.
J’ai eu très peu de projets parallèles, je vivais dans l’obsession totale, fiévreuse et tyrannique d’Angle mort — excepté la publication de deux nouvelles, « Lô »,* et « Neiges éternelles », dans le recueil collectif Paris Jour* chez Parigramme. Je n’ai su résister au sujet, au cœur de mon travail — Paris. Cette nouvelle m’a servi de laboratoire, pour expérimenter l’écriture à la première personne. Je sentais que je rêvais de cette proximité sacrée avec le lecteur, par le biais de la première personne. De cette voix-confidence d’un homme proche des grands fauves… En fait, je revenais à mes débuts, à mon goût des personnages en rupture, fortement intériorisés, comme dans « Face à Faces »*, ma première publication au Mercure de France, en 1999, pour le Prix du Jeune Écrivain.

3) Quelles genres de recherches as-tu effectuées pour l'écriture d'Angle Mort ? As-tu rencontré des difficultés ?

L’écriture est faite de difficultés exquises et d’extases violemment addictives. Je débute toujours par une phase livresque, ogresque. Pour Angle mort, j’avais acheté tous les livres sur les armes qui me tombaient sous la main, et des piles et des piles de livres sur le cirque à la librairie éphémère du Festival Mondial du Cirque de Demain.
Je cultive alors tout autant le savoir que la rêverie. Si je cesse de rêver sur mes sujets, je perds le désir d’écrire. Ce sont de petits détails qui alimentent cette rêverie — un marque-page Rita la Girafe, d’anciennes photographies de dompteurs, des articles du Cirque dans l’univers… La phase de terrain prend ensuite le relais, doublée de centaines de photographies, quand je suis sûre de mes bases.
Je voulais garder une partie de mes personnages (de la brigade criminelle et de la Fluviale), et me renouveler. Le banditisme était le sujet rêvé pour justifier de passer le périphérique. On ne peut raisonner aujourd’hui le banditisme uniquement à l’échelle de Paris. Il me fallait trouver une banlieue au potentiel romanesque fort. C’était Aubervilliers, découverte grâce au Théâtre équestre Zingaro de Bartabas.
Avec un policier, nous avons regardé une carte de Paris et de sa proche banlieue, et discuté de la criminalité. Aubervilliers rayonnait : tout y était. La proximité immédiate avec Paris, son caractère « giboyeux », et son sens inouï du pittoresque. Je me suis prise de passion pour Aubervilliers et ses ambiances, d’où ces scènes de bars de nuit, de poulet grillé par les Haïtiens sous l’autoroute, d’hacienda de Diego en plein centre qui ramène au western… Il m’a aussi fallu apprendre à tirer avec les armes de la police et au fusil d’assaut, pour ne jamais plaquer un savoir sur les personnages, mais les travailler toujours de l’intérieur. Avec mon vélo, j’ai sillonné Aubervilliers, de jour comme de nuit, rencontré un historien de la ville qui m’a initiée à la face cachée de cette banlieue, suivi la BAC pour m’imprégner… Ce fut long, risqué, obsessionnel, audacieux — mais le romanesque est à ce prix, non ?

4) Considères-tu le passage d'une histoire de serial killer à celle de braqueurs comme une prise de risque ou une évolution naturelle de ton parcours ?

Comme les deux, sans doute. Je n’aime pas me reposer et j’ai, profondément, le goût du risque. Il me fallait un dépaysement. Si Quai des enfers et Angle mort sont frères, ils ne sont pas jumeaux. Le style d’Angle mort est plus nerveux et, étrangement, plus romantique. Angle mort est tout autant un roman d’action, avec ses courses-poursuites, ses flingages, ses virées nocturnes, qu’un roman d’amour. C’est ce que j’ai écrit de plus personnel — non au sens de l’autofiction, mais au sens où je n’ai pas eu peur de mon imaginaire. Tout en moi était engagé dans le processus d’écriture, d’une façon fiévreuse, déraisonnée. J’ai eu la liberté de piocher où je voulais, sans frein. Quand j’ai écrit le dernier paragraphe d’Angle mort, j’ai pleuré : je n’imaginais pas me réveiller le lendemain sans retrouver mes personnages. J’avais l’impression que l’on me demandait de regagner la terre ferme, alors que je ne rêvais que de nager en pleine mer.

5) Déjà des idées pour un troisième roman ?
Bien sûr. Tout mon travail repose sur la maturation lente. Et je ne peux vivre longtemps sans le refuge dans l’imaginaire. Ce sera le dernier volet de la Trilogie du Fleuve.

Un énorme merci à Ingrid Astier pour sa participation.


* Quai des enfers, Gallimard, Folio Policier, 8,10 €.
* Angle mort, Gallimard, 19,90 €.
* « Lô » dans Douze chercheurs en quête d’auteurs, Nouvelles Éditions Loubatières, 16,24 €.
* Paris Jour, Parigramme, 12 €.
* « Face-à-faces » dans La Descente des oies sauvages sur le sable, Mercure de France, 15,24 €.