"Rana Toad", ça se mange?

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samedi 8 août 2015

American Splendor, le quotidien comme critique sociale

Quand nous parlons de comics, nous nous imaginons des super-héros -ou super-vilains- en collants se combattant tout en s'envoyant des amabilités d'un goût douteux. Certains, moins nombreux, évoqueront la scène underground, plus diversifiée dans ses thématiques et son écriture (Robert Crumb, Harvey Kurtzman, Will Eisner, Art Spiegelman), et où la satire, le comique, le trash, la violence alimentent une culture plus libertaire. On peut résumer ainsi la situation de la BD aux États-Unis quand apparait, en 1976, le premier numéro d'un magazine auto-édité par un fonctionnaire de Cleveland, dans l'Ohio. Le fonctionnaire en question se nomme Harvey Pekar. Le magazine, American Splendor.
American Splendor détonne dans l'univers des comics: les histoires traitent de la vie de son auteur, de ses galères, ses joies, ses préoccupations, sur un ton réaliste et très terre-à-terre. Pekar évoque ainsi ses difficultés dans sa recherche de boulot, et dans le boulot lui-même; sa passion pour le jazz; ses problèmes d'argent; ses relations-compliquées- avec son entourage,  surtout sa femme Joyce, devenu au fil de temps le deuxième personnage principale de la série; et enfin tout ce qui touche à son magazine, ses difficultés à le vendre et plus généralement à se faire connaître. Sans oublier les scènes ou discussions l'ayant marqué, et dont les retranscriptions dessinées sont des instants d'apaisement, voire poétiques dans une œuvre généralement pessimiste.
Le principal défaut dans une œuvre autobiographique est la tendance de l'auteur à se mettre en valeur, ou du moins minimiser les aspects négatifs de ses actions et de sa personnalité. Rien de tout cela chez Pekar. L'homme apparaît colérique, angoissé, asocial, jamais satisfait, radin et un tantinet macho. C'est cette honnêteté dans la retranscription de ses émotions et ses attitudes qui ont séduit ses lecteurs. Pekar ne se met pas en valeur, il s'intéresse plus aux gens, au quotidien, au social, au superflu, à tout ce qui le révolte (médias, administration, relation avec les éditeurs). American Splendor est donc une œuvre que l'on pourrait qualifier de subversive, critique sur la société américaine de l'époque (celle des années 1970 à 1990, celle d'une Amérique en crise sociale, économique et morale), et innovatrice, tant dans les thématiques abordées que dans la forme -lente- de raconter.
Si Pekar écrivit tous les scénarios, il en confia le dessin à de nombreux dessinateurs, dont le plus connu reste son ami Robert Crumb. Mais citons aussi Gary Dumm, Gerry Shamray, Greg Budgett ou Kevin Brown. L'attrait d'American Splendor tient aussi dans cette diversité des illustrations proposées, qui semblent refléter la pensée très élargie et hétéroclite d'Harvey Pekar, qui s’intéressait à tout, et écrivait sur tout (le jazz, l'histoire, la culture en général, la politique). Ce dernier ne s'est d'ailleurs pas contenté de son magazine: il a également scénarisé Our Cancer Year, traitant de son cancer subi dans les années 90 et de ses difficultés à vivre avec au quotidien; et Cleveland, dans lequel il évoque sa jeunesse, et raconte la ville dans laquelle il a toujours vécue, et où il s'est éteint en juillet 2010.
American Splendor est édité aux éditions Ça et là,  en trois volumes parus entre 2008 et 2010. Un film éponyme est également sorti en 2003, fidèle à l'esprit du comics (mais uniquement disponible en VO), et très bien accueillie par la critique.

Harvey Pekar, American Splendor, trois volumes, éditions Ça et là, 20 euros.

dimanche 2 janvier 2011

Chi, une vie de chat - T.01 – Konami Kanata

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Voici un petit manga bien sympathique que j’ai découvert ces derniers jours.

Chi est un chaton curieux, un peu rêveur. Un jour, alors qu’il se promène dans la rue avec sa mère, il aperçoit un oiseau, ne le quitte pas des yeux… et se retrouve tout seul ! Il échoue épuisé dans un parc, jusqu’à ce qu’une famille le recueille… et c’est le début de l’aventure. Chi découvre son nouvel environnement…ses nouveaux maîtres, ses croquettes et les plantes vertes…l’appartement entier devient source de curiosité et de jeu, et l’on suit Chi dans son nouveau quotidien bien rempli.

Pendant cette lecture j’ai activé (avec grand plaisir, ma foi) le mode *complètement gâteux*, que j’adopte en général lorsqu’il est question de chats. Voilà une histoire, certes simple, mais ô combien drôle et adorable ! On ne peut s’empêcher d’avoir le sourire tout le long de la lecture, face à la petite Chi (oui, car il s’avère que Chi est finalement une femelle), à son cheveu sur la langue à la Caliméro (« Ze veux zouer ! »), et à ses attitudes typiquement félines, absolument craquantes. Qui n’y reconnaîtra pas sa propre boule de poils ?

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Pour les petits comme pour les plus grands, et aux amateurs de chats :-)

La suite est annoncée pour janvier.

Une note sur l’éditeur. Glénat a cette année, édité 3 mangas, one-shots ou début de séries dans la collection Glénat Kids, destinée aux plus jeunes (mais que les moins jeunes peuvent également lire avec plaisir). Les planches en couleurs, et le sens de lecture français font de Chi, une vie de chat, une très bonne passerelle entre les albums et les mangas en permettant de se familiariser en douceur avec le genre.

Chi, une vie de chat - T.01 – Konami Kanata – Glénat Kids – Novembre 2010 – 168 p. -10,55€

lundi 22 novembre 2010

Cerebus High Society


Cerebus The Aardvark est un comic book culte de Dave Sim qui s'est autopublié de 1977 à 2004, créant ainsi une œuvre de quelques 6000 pages, 12 tomes, en restant cohérent et intéressant là où les comics classiques mélangent timelines et origines sans trop de logique.

Cerebus est un porc terreux qui évolue dans un monde mediéval-fantastique et au début, n'est qu'un mercenaire barbare. Assez vite il se mêle de politique, de religion, de femmes, etc. pour que le comic finisse par raconter sa vie, mêlant les références culturelles et littéraires avec un humour noir et un cynisme assez jubilatoire.

Dave Sim nous propose un anti-héros assez classique - Cerebus est désabusé et alcoolique, menteur et manipulateur, colérique - qu'il fait évoluer dans des aventures allant bien au-delà d'une narration classique, servi par un trait noir et blanc impeccable, qui éclate souvent le cadre conventionnel de la page.

Et la bonne nouvelle, c'est que cette œuvre incroyable est enfin traduite en français !
Espérons juste qu'elle rencontrera suffisamment de succès qu'on puisse voir tous les tomes traduits (la VO a une langue assez pointue quand même, et il y a beaucoup de personnages avec un accent ou une façon de parler bizarre).

Cerebus High Society
Dave Sim
Vertige Graphic
35€

mardi 28 septembre 2010

Exposition Moebius à Paris

Du 12 octobre 2010 au 13 mars 2011, aura lieu à la Fondation Cartier pour l'art contemporain, une grande exposition sur l'oeuvre de Jean Giraud aka Moebius aka Gir ; et plus particulièrement sur le thème de la métamorphose.

Tarifs :
plein : 7.50€
réduit : 5.00€

Adresse de la fondation :
261 Bd Raspail
75014 PARIS
01-42-18-56-50


lundi 9 août 2010

Wherever I May Roam: Le Voyage de Kuro T.1 et 2 de Satoko Kiyuduki

La collection "Made In" de Kana est surtout connue pour Le Sommet des dieux de Jirô Taniguchi et Yumemakura Baku (qui n'est absolument pas réservé aux fondus d'alpinisme, un ignorant total dans cette discipline peut aussi trouver cette série passionnante) ou plus récemment Une Vie Chinoise de Pierre Ôtié et Li Kunwu. En creusant un peu, d'autres titres paraissent dignes d'intérêt. Notamment cet énigmatique Voyage de Kuro par une certaine Satoko Kiyuduki.

L'éditeur a choisi de nous présenter la série (qui semble encore "en cours" au Japon, mais dont le troisième tome reste encore invisible à l'horizon) en publiant simultanément les deux premiers tomes (les seuls disponibles, donc, si vous suivez bien) le 6 mai dernier. Le sous-titre, Histoire d'une itinérante, est une des choses qui a attiré mon attention. Ce n'est pas ce dessin typiquement japonais qui intrigue le plus, c'est plutôt une atmosphère qui se dégage de l'objet. Qui est cette jeune fille en costume sombre et qui porte cet énorme chapeau noir? Et surtout, que fait-elle avec ce cercueil dans le dos? Cela suffit à attiser la curiosité et il a fallu feuilleter un peu pour voir... Quelques pages en couleurs tamisées, des lieux, des personnages qui semblent composer un univers particulier dans lequel les curieux n'hésiteront pas à entrer.

On suit Kuro ("noir" en japonais, tiens, tiens), accompagnée de Sen, une chauve-souris dotée de la parole, sur des chemins qui semblent ne pas avoir commencé. Une nomade, une vagabonde, appelez-la comme vous voulez (hé hé), qui semble avoir un but et des tourments encore indéfinis qui vont avec. Ces deux voyageurs font jaser, est-elle une sorcière accompagnée par son animal familier, sont-ils dangereux, oui, ou peut-être, vaut mieux se méfier. Que renferme donc ce cercueil qu'elle porte en permanence sur son dos?

La rencontre et l'adoption de Nijuku et Sanju (respectivement "29" et "30"), deux petites filles jumelles enfermées par un professeur dont elles attendaient le retour (est-il mort? sont-elles des l'objet d'expériences scientifiques?) apportera espièglerie mais aussi d'autres mystères à leur parcours. D'une naïveté éclatante, Nijuku et Sanju découvre à leur propre surprise qu'elles possèdent des pouvoirs magiques. Autre particularité, humoristique celle-ci, est la tendance qu'ont Sen et Kuro à se chambrer, d'un côté le mauvais esprit de Sen et de l'autre la résignation habituée de Kuro. D'autres personnages récurrents feront leur apparition: une aviatrice, un motard et un autre voyageur à tête de chien...
Le manga se lit comme les autres, de droite à gauche, mais, attention, il faut s'y faire, verticalement, par colonnes. De plus, ellipses et flashbacks s'en mêlent et les épisodes ne sont pas chronologiques. Tout pour créer une sorte de confusion onirique dans laquelle on se laisse bercer, sans se douter que derrière cette naïveté apparente se dissimule quelque chose. Peu à peu le puzzle prend forme. Il n'est pas si simple de classer ce manga, de cerner à quel public il s'adresse. Aux curieux de tous âges, très certainement. Une petite découverte à faire pour ceux et celles qui veulent sortir un peu du convenu.
Si Tim Burton avait été japonais et mangaka, je ne pense pas qu'il soit déplacé de penser qu'il aurait pu créer un truc semblable au Voyage de Kuro. Pourtant Satoko Kiyuduki semble être beaucoup plus connu, là-bas, pour une série (trois volumes papier et 12 épisodes animés), non disponible en France, intitulée GA Geijutsuka Art Design Class (quelques infos peuvent être dénichées sur le Wikipedia en langue anglaise, ne cherchez pas en français, y'a que dalle). Elle illustre aussi des nouvelles et travaille beaucoup dans le domaine du jeu vidéo.

Le Voyage de Kuro t.1 et 2, Satoko Kiyuduki, Kana, coll. "Made In", 12,50€ pièce. Traduit et adapté du japonais par Guillaume Abadie.

mercredi 28 juillet 2010

Cadavre exquis - Penelope Bagieu


Zoé est une jeune femme de 22 ans, plutôt jolie, mais un peu paumée. Elle a un travail tout ce qu’il y a de plus alimentaire dans lequel elle s’ennuie ferme. Hé oui, rien de réjouissant dans le fait de faire la potiche, déguisée en tranche de gruyère géante au le salon du fromage, ou de se faire draguer par un gros lourd au salon de l’automobile. Elle vit avec son petit ami, chômeur, vulgaire, fainéant, et n’a pas vraiment de perspective d’avenir. Un jour, pendant qu’elle engloutit son repas du midi sur un banc public, elle aperçoit un homme l’observant par une fenêtre de l'immeuble d'en face. De fil en aiguille, elle fait sa connaissance. Il s’appelle Thomas Rocher, il est écrivain à succès. Enfin, c’est lui qui le dit, puisque Zoé ne s’intéresse pas du tout à la littérature et n’a jamais mis les pieds dans une librairie. Entre ceux deux individus opposés commence une amourette, et Zoé plaque son petit ami pour aller s’installer chez Thomas. C’est alors qu’Agathe, éditrice et ex femme de Thomas, entre en scène. Elle s’avère très envahissante dans la vie du jeune couple, et son arrivée va lever le voile sur quelques mystères...


Vouloir faire découvrir le dernier né de Pénélope Bagieu, c’est un peu comme vouloir enfoncer une porte ouverte à grand renfort de bulldozer. Mais il y a des livres dont on a envie de parler dès qu’on en termine la lecture, pour une raison ou pour une autre. Parce que le sujet nous a interpellé, parce qu’un des personnages nous ressemble. Ou pas. Cadavre exquis est de ceux là. Une lecture rythmée, où l’on va de rebondissement en rebondissement, de sourires en éclats de rire. Jusqu’au bouquet final. Je suis restée quelques minutes après l’avoir fermé, à réfléchir à cette fin inattendue. D’ailleurs je crois que ma réaction a été mot pour mot la même que celle de Thomas Rocher. Et depuis, je crois que je l’ai fait lire à environ quatre ou cinq personnes afin de pouvoir en discuter. Ce qui est drôle, puisque que les avis divergent d’une personne à l’autre.

Il est très difficile d’en parler sans en révéler la teneur, car ce serait gâcher tout le plaisir de la lecture et de la découverte de l’histoire. Aussi, je ne saurais que vous encourager à aller découvrir cette bande dessinée par vous-même. :-)



Cadavre exquis - Penelope Bagieu - Editions Gallimard BD - Avril 2010 - 17,00€



mercredi 14 juillet 2010

Savior

Tout d'abord une petite présentation de l'éditeur Xiao Pan:

"Xiao Pan est une maison d'édition française indépendante créée en 2005 par Patrick Abry, co-organisateur du Festival de l'image dessinée française de Beijing dont la première édition eut lieu cette même année. Elle n'édite que des bandes dessinées chinoises (ou manhua), au rythme théorique de deux albums par mois. À noter qu'une partie des albums publiés sont des productions originales inédites en Chine (comme My Street, Niu Mao, Le Fils du Marchand…).
La primauté de Xiao Pan sur le marché français en a fait l'un des interlocuteurs privilégiés pour représenter la bande dessinée chinoise, ce qui s'est exprimé à travers divers médias et conférences (musée du quai Branly, France Inter...) ; les auteurs publiés ont participé à de nombreuses expositions (Galerie Arludik...) ou salons (Festival d'Angoulême, Japan Expo) , en France et en Europe (China comics now à Londres...)."

(source:http://fr.wikipedia.org/wiki/Xiao_Pan)

Pour la petite histoire c'est grâce à Attila, une autre chroniqueuse de notre blog, que j'ai découvert Benjamin dont la dernière bande dessinée viens de sortir à l'occasion de la Japan Expo chez Xiao Pan, un éditeur que j'avais déjà repéré au salon du livre de Paris mais sur lequel je n'avais pas encore eu le temps de me pencher.

Savior regroupent trois histoires de Benjamin abordant les thèmes de l'égoïsme, de l'hypocrisie et de la nostalgie d'un monde meilleur et disparu avec un certain humour noir.

Dans The Guitar from heaven on suit en focalisation interne la chute d'un ange venu observer les hommes après une confrontation avec des démons dans le ciel. Il atterrit inconscient et amnésique au milieu d'une de la chaussée et déclenche des réactions pas vraiment amicales qui le pousse à partir accompagné de sa guitare dans une ville polluée au cœur d'une société uniquement intéressée par l'argent où règne la corruption et dans lequel d'étranges messages publicitaires hypocrites sont martelés avec des promesses d'amour infini et éternel. Mais qui est-il et pourquoi est-il accompagné d'une guitare? Un virus virale vindicatif décime peu à peu les basses classes tandis que la Police a tout les droits pour tuer les infectés mais il parvient à ramener l'harmonie et la joie dans ce chaos grâce aux morceaux joués sur sa guitare... Mais il ne s'agit que d'un rêve et notre ange regrette d'avoir sauvé ce monde alors qu'y règne égoïsme et hypocrisie.

War narre l'aboutissement d'une guerre séculaire entre deux camps illustrée par la prise de la ville principale d'un des deux camps. On suit encore en focalisation interne un soldat qui se veut se battre jusqu'à la mort au nom de sa patrie et les membres de sa famille déjà morts. Mais si l'ennemi suit le même modèle égoïste la guerre continuera indéfiniment. Le soldat meurt et est accueilli au paradis par un ange et les membres de sa famille tués. Continuera-t-il sa quête égoïsme d'un idéal et pour quel pays dans sa prochaine vie?

Little girl est la suite de War dans laquelle nous suivons le rêve et souvenirs nostalgiques du soldat, toujours en focalisation interne. Il y retrouve son amour d'adolescence au collège puis plus tard lorsqu'il est employé de bureau. Elle, victime de moquerie et lui, qui essaye de la sauver de ce monde cruel. Il la sauve mais elle redevient enfant, comme sa propre fille. Cette histoire est comme un conte onirique, un souvenir de ses illusions et amours perdus.

Le style de Benjamin se définit par l'utilisation unique de la tablette graphique, il n'emploie que des couleurs saturées et flamboyantes et retouche toutes ses planches.

En conclusion je découvre cet auteur par un recueil qui m'émeut profondément de par ses thèmes et l'originalité de son style. En bonus on retrouve à la fin de l'ouvrage une interview de l'auteur ainsi que des projets de couvertures et de designs pour des projets en association avec Marvel.

Exemples d'illustrations

Biographie de l'auteur

Benjamin, Éditions Xiao Pan, juillet 2010.

lundi 28 juin 2010

O'Boys de Philippe Thirault et Steve Cuzor


Ils nous préviennent juste avant d'attaquer le premier tome: l'histoire est "librement inspirée du roman de Mark Twain". Alors n'allez pas grogner, bande de puristes fanatiques, et laisser donc la créativité de Philippe Thirault et Steve Cuzor aller son cours. Bon d'accord, j'admets ma perplexité première en réaction à certains détails: Tom n'est pas Tom Sawyer mais Tom Finn, grand frère de Huck et il n'est ni le gentil gamin débrouillard (personnage nostalgique du roman éponyme) ni le petit pervers censé représenter la dégénérescence du Sud (personnage plus controversé dans l'original Huckleberry Finn). L'époque n'est pas non plus la même: de la presque fin du dix-neuvième siècle, l'aventure est reportée aux années 1930, chose qui acquiert une cohérence si l'on se penche un peu sur les parcours croisés des auteurs (Miss pour Philippe Thirault et Blackjack pour Steve Cuzor.)

Mark Twain ne se retourne pas dans sa tombe, l'histoire bifurque et il serait crétin de se plaindre de cette voie alternative. Beaucoup de points communs bien sûr, le père Finn alcoolique et violent, l'indépendance de Huck, complètement imperméable à ce que la bonne société veut lui inculquer, sa naïveté, les choix auxquels il est confronté et surtout son amitié avec cet avatar de l'esclave Jim qu'est Charley Williams.

Les circonstances de leur fuite en tandem présentent aussi quelques divergences, même si Huck simule sa mort de la même façon, Charley va être suspecté et recherché pour ce meurtre censé accusé le père Finn (Jim s'échappait pour ne pas être vendu). Les différences qui stimulent le mouvement de l'intrigue sont d'une part la recherche de Tom, porté disparu, mais qui semble être le chef fantomatique d'une organisation syndicale sous le surnom de Snake et d'autre part les aspirations musicales de Charley. Ces dernières justifient l'époque des années trente puisque Charley rencontre à l'occasion d'un concours de blues un étrange musicien appelé Lucius Brown qui n'est autre qu'une incarnation fictive du légendaire...mais chut, j'en dis trop. Le blues ponctuent donc de quelques notes les deux tomes déjà parus. A noter que Steve Cuzor a illustré le BD Blues (Ed. Nocturnes) consacré à Leadbelly.

Entre western et road-BD, c'est aussi l'occasion de décrire la vies des white trash, hobos, et autres figures itinérantes du Sud des États-Unis, toujours à la recherche d'un coin où prospérer ou, au moins, survivre.

Mon vocabulaire technique concernant la bande dessinée étant très limité, je me contenterai de dire que les couvertures sont très jolies et que j'aime beaucoup le dessin de Cuzor. Ouais, limité à ce point là, désolé. Du point de vue du scénario, les virages que prennent les rebondissements mènent très agréablement vers un quelque part (reprenant des épisodes du roman adapté ou pas?) qui nous sera révélé que dans le troisième tome, sans date de sortie prévue mais avec un titre, peut-être provisoire, sinon certain: Midnight Crossroad.

O'Boys n'est donc pas à proprement parlé une adaptation BD des Aventures de Huckleberry Finn, mais une variante qui répond à un besoin des auteurs à revisiter des thèmes qui leur sont chers (le peu de renseignements glanés sur leur parcours respectifs donnent envie de creuser un peu, d'ailleurs) ou apporter leur contribution aux recréations d'une œuvre et ainsi l'enrichir.

Interview de P. Thirault sur France 2 (attention, plusieurs vidéos enchaînées): http://www.france2.fr/bd/index.php?page=bd-bande-dessinee-videos&id_document=3997

Courte interview par ActuaBD: http://www.actuabd.com/S-Cuzor-P-Thirault-O-Boys-est-une-ballade-sur-l-humanite-sur-la-relation-entre-les-gens

La bande-annonce promotionnelle de Dargaud: http://www.dargaud.com/front/albums/dossiers/dossier.aspx?id=106

O'Boys t.1: Le Sang du Mississippi et t.2: Deux chats gais sur un train brûlant, Philippe Thirault (scénario) et Steve Cuzor (dessin, et couleur avec Meephe Versaevel), Dargaud, 13,50€ pièce.

lundi 3 mai 2010

The Mystery Man came over...: 20th Century Boys/21st Century Boys de Naoki Urasawa


Encore un retour en arrière de quelques années, à l'époque ou le manga était encore pour moi une abstraction. Concrètement, je comblais les trous dans les séries à chaque fois que tel ou tel tome était vendu. Mais ne rigolez pas quand je vous dis qu'un stagiaire (j'étais apprenti, c'est un niveau hiérarchique supérieur, non?) peut servir à autre chose que faire le ménage ou apporter le café. Je ne me rappelle plus comment j'ai amené la chose, si je lui avais confié humblement ma quasi totale ignorance dans le domaine ou si je lui avais demandé quel manga il apporterait sur une île déserte. Il s'était dirigé tout de suite vers la fin du rayon à la lettre T pour me dire que "ça" c'était de loin sa série préférée. Du même auteur que Monster, détail que j'ai mis relativement longtemps à remarquer (un profane en manga ne retient pas encore le nom des auteurs japonais), 20th Century Boys, s'est donc légèrement incrusté dans mon cerveau sans que j'aie l'opportunité de vérifier si le stagiaire avait bon goût. Mais le souvenir de la scène est resté jusqu'à ce qu'une cliente plutôt calée, plus récemment, me confirme la qualité de cette série avec le même enthousiasme.

Avec une intrigue qui se déroule de 1969 à... 2018, multiples flashbacks inclus, 20th Century Boys ne se laisse pas résumer facilement. Il faut se contenter de raconter le début en espérant accrocher suffisamment les gens qui me lisent. Le début, si l'on excepte la scène d'introduction, se partage entre deux années: 1969 et 1997. 1969, une bande de gamins, lors de leurs vacances d'été se construisent une base secrète dans un terrain vague. Ils s'y réunissent pour écouter les radios qui diffusent du rock et lire des magazines (par toujours de leur âge) dans lesquels ils suivent certaines séries très populaires (un des éléments nostalgiques et probablement autobiographiques de l'auteur qu'il faut savoir lire entre les bulles). Entre deux raclées délivrées par des jumeaux fans de catch (on peut dénicher avec plaisir plusieurs références dispersées à ce divertissement tout au long des tomes), deux des gamins, Kenji et Otcho, imaginent une histoire, dessins et détails précis à l'appui, d'une domination du monde qu'il faut combattre. Simple jeu de l'esprit qu'ils recréent innocemment dans leurs jeux quotidiens.

En 1997, ses ambitions musicales s'étant soldées par un échec, Kenji s'est résigné à tenir l'épicerie familiale vendue par une chaîne de superettes. Avec sa nièce encore bébé, Kanna, sur le dos (littéralement), son quotidien est parfois ponctué par les remarques et sermons commerciaux de son directeur. Le départ brutal de sa soeur, la disparition d'une famille entière, un mystérieux symbole et surtout le suicide (officiellement) d'un de ses camarades d'enfance, Donkey, vont s'imbriquer et le mèneront vers une secte dirigée par un personnage masqué, Ami.

Lors d'une réunion d'ancien élèves, Kenji, toujours en contact régulier avec certains des amis d'enfance comme Maruo et Yoshitsune, en retrouve d'autres et c'est l'occasion pour eux de discuter du mystère qui commence sérieusement à occuper leurs esprits. Les souvenirs d'enfance reviennent peu à peu et ils réalisent qu'Ami faisait partie de leur bande (mais qui exactement?) dans ce passé qui se révèle brumeux. Ce dernier semble s'inspirer littéralement de l'histoire créée il y a tant d'années, dans leur base secrète. Mais cette fois-ci c'est du sérieux (oh it's real... it's damn real...).

Je ne peux aller plus loin sans en révéler trop. Commencé simultanément aux derniers chapitres de Monster, 20th Century Boys s'adresse à un public plus large tant dans l'âge que dans les goûts. Là où Monster se révèle clairement thriller avec enquête et action, 20 Century Boys, est plus difficilement classable, encore plus dense, patchwork de genres dominé par l'aventure et la science-fiction. Par contre on retrouve de la part d'Urasawa cette faculté saisissante à jongler avec les péripéties, à étoffer son intrigue, et à créer de vrais personnages.

Certains pourraient grincer des dents à cette comparaison, mais la structure de Monster et 20th Century Boys est similaire aux romans-feuilletons européens du XIXème siècle. Personnages multiples, tous liés par des mini-intrigues, coïncidences dramatiques, fausse pistes et malentendus, certains sont aussi aussi inoubliables que ceux de Charles Dickens ou de Victor Hugo (Urasawa les a-t-il lus?). Le personnage principal n'est qu'une obligation, une façade, et l'on regrette que quelques personnages secondaires ne soient pas plus présents (par exemple ce clochard appelé Dieu qui fait des rêves prémonitoires, mais surtout Donkey).

La lecture en tomes révèlent les grosses ficelles de la forme feuilleton (combien de fois Ami retire-t-il son masque sans qu'on puisse savoir de qui il s'agit?) et quelques clichés ne sont peut-être que clins d'oeil nostalgiques pour coller à cette ambiance assumée.

Très encrée dans la culture japonaise, la série prend comme élément important l'exposition universelle d'Osaka, en 1970, les mangas de cette époque et un combat du bien contre le mal qui sait rester ambigu, non caricatural. Autre événement historique, aussi universel, repris symboliquement à plusieurs reprises, le voyage sur la Lune sur laquelle l'un des trois astronautes n'a jamais posé les pieds (de quoi être frustré à vie, enfin si tout ça n'était pas une mise en scène, ouh là, je vais avoir des problèmes, moi...). La musique rock s'y voit également décernée un rôle en filigrane, souterrain mais essentiel. Le titre lui-même est une chanson de T-Rex et Urasawa, à l'instar de Kenji, est aussi guitariste/chanteur par passion. Ce dédoublement/mis en abyme, est aussi explicite à travers les trois personnages mangaka de l'histoire. D'autres thèmes, de triste et perpétuelle actualité, sont aussi abordés comme la manipulation, la propagande et la psychose de la fin du monde.


22 tomes en tout, le rythme addictif des douze premiers s'essouffle un peu et continue tout de même à conserver un intérêt tout à fait respectable sur les dix derniers. La fin, un peu décevante après tant de développements passionnants, est rattrapée dans deux tomes supplémentaires intitulés 21st Century Boys.
Quelques mots sur l'adaptation en trilogie cinématographique. Obligatoire pour ceux qui veulent continuer un peu leur plongée dans cette histoire humblement inoubliable, le visionnage des trois films peut agacer les puristes qui veulent du 100% fidèle. Pour le spectateur occidental blasé, quelques scènes peuvent paraître cheap ou/et mal jouées (surtout les scènes d'actons), mais dans l'ensemble les plus indulgents seront satisfaits par cette extension parallèle du manga. Pour ma part, les films, outre deux chansons dans la tête, n'ont fait qu'exacerber cette petite addiction laissé inassouvie à la fin du manga. L'achat des 22+2 tomes (et oui, ce n'est pas encore fait) ainsi qu'une relecture s'imposent. J'aimerais me rémémorer quelques détails...

Tout comme Monster, la série a été récompensée par plusieurs prix prestigieux au Japon (bel allitération, isn't it?). En France elle a obtenu le Prix de la meilleure série à Angoulème 2004 et le Grand Prix à la Japan Expo Awards en 2008.

L'inévitable comparaison (chacun aura sa petite préférence) entre les deux séries est facilement explicable: ce sont les seules publiées et terminées de Naoki Urasawa, en France. Deux autres séries sont tout de même en cours: PLUTO (chez Kana, 8 tomes, 3 publiés), un remake (ne pas entendre de mauvaises connotations à ce terme) d'Astro Boy créé par le vénéré Osamu Tezuka et Happy! (chez Panini, 23 tomes, un seul publié pour l'instant) où Miyuki (personnage féminin) arrête sa scolarité pour rembourser les dettes de son frère. D'autres séries encore non importées semblent alléchantes, notamment Master Keaton (18 tomes) et Billy Bat (il faudra attendre un peu, elle n'est en cours au Japon que depuis octobre 2008). To be continued...
Bonus:
http://www.youtube.com/user/labasesecrete (Reportage en 5 parties. La 4ème et 5éme parties se penchent sur 20th Century Boys. J'ai visionné ça après la rédaction de ma chronique, il y a donc des choses très intéressantes que je n'ai pas pu mentionner. Toutefois, attention aux spoilers pour ceux qui n'ont pas encore tout lu.)

20th Century Boys/21st Century Boys, Naoki Urasawa, Panini Manga, 8,95€ pièce.

jeudi 29 avril 2010

Am I evil ? Yes I am: Monster de Naoki Urasawa

Il y a des scènes qui marquent en librairie. Et je ne parle pas que des perles comme Les 4 Fantastiques de Maupassant ou Les Mémoires d'Outre-tombe de Danny Brillant (la première est authentique). L'achat des 18 tomes, d'un coup, de Monster par un client rentre dans cette catégorie. Peut-être était-ce pour offrir, mais le geste avait été exécuté sans aucune hésitation, donnant ainsi un statut de valeur sûre à cette série. Et donc, à l'époque ne connaissant du manga que quelques dessins animés japonais ayant survécu à la mort du Club Dorothée (Dragon Ball en première place), je me suis dit que Monster pouvait être une étape majeure de ma découverte progressive de cet art populaire encore décrié par les esprits obtus.

En 1986, fiancé à la fille du directeur de l'hôpital de Düsseldorf et bénéficiant de l'appui de ses pairs, le Docteur Kenzô Tenma, brillant neuro-chirurgien, a potentiellement de quoi s'assurer un bel avenir. Mais des circonstances décisives le pousseront à faire un choix entre céder à la pression hiérarchique ou ce qu'il suppose répondre à l'éthique de sa profession. Alors qu'il doit sauver un petit garçon, Johan, mystérieusement blessé d'une balle en plein crâne, le maire de Düsseldorf, victime d'une thrombose (hein?) cérébrale doit être soigné en priorité. Il penchera pour la vie de Johan ce qui ne manquera pas de lui attirer certaines malveillances de la part de ses collègues... qui seront mystérieusement empoisonnés, le directeur inclus, quelques jours après. L'enquête menée par l'Inspecteur Runge pointe directement Tenma. Très évocateur d'un certain Javert dans sa traque obsessionnelle, Runge ira jusqu'à se convaincre de la culpabilité de Tenma en avançant la théorie dédoublement de la personnalité.

L'affaire n'aura pas de suite jusqu'en 1995, alors que tous les soupçons pèsent sur Tenma et qu'il a pu monter en grade grâce au meurtre des personnes qui s'y opposaient. Une série de meurtres, sans doute possible liés à l'affaire, fait son apparition et Tenma se rendra compte que l'assassin n'est autre que Johan, le gamin dont il a sauvé la vie. Commence alors la cavale du docteur pour retrouver et éliminer le monstre au visage d'ange et s'innocenter dans la foulée.

Comme l'écrasante majorité des séries publiées en chapitres (fréquence mensuelle ou hebdomadaire) au Japon, Monster (1994-2001) a été suivi initialement comme un feuilleton. Les rebondissements et l'interaction des personnages se devaient d'être soutenus et Urasawa s'en est très bien sorti. Les ramifications se font de plus en plus denses et de nouveaux personnages s'ajoutent continuellement au fil des tomes. Il est difficile de les citer tous.

La soeur jumelle de Johan, Anna, l'accompagnait, traumatisée, le jour de l'opération. Neuf ans plus tard, elle a tout oublié et a changé d'identité. Première piste sérieuse et alliée de Tenma, elle sera recontactée par son frère. D'autres rencontres fortes parsèmeront le parcours du docteur: le petit Dieter, tyrannisé par son père, Robert, le garde du corps/tueur de Johan, l'exubérant mais tourmenté Grimmer, certainement le plus complexe du casting avec Runge, ne sont que quelques exemples. Même les plus secondaires continueront à orbiter autour du principal protagoniste.

Monster est un thriller psychologique où l'action n'est pas négligée. Le lecteur est par conséquent entraîné dans une intrigue suffisamment consistante et bien ficelée pour ne pas souffrir des comparaisons entre art graphique et art littéraire. Une série qui contribue à démontrer la richesse d'un genre que le public français est encore loin d'appréhender à sa juste valeur.


Monster (18 tomes), Naoki Urasawa, Kana, 7,35€ pièce.

mardi 20 avril 2010

Le roi des mouches Tome 1 - Hallorave

Ces courtes histoires qui s’entremêlent mettent en scène paumés, drogués et réactionnaires. Tout ce beau monde gravite autour du Roi des mouches, jeune adulte qui alterne petits boulots, défonces et parties de jambes en l’air.

Les tons sont sombres, le climat sordide, les personnages malsains voir maléfiques, quelle réussite !

Le dessin me fait penser à un heureux mélange entre Charles Burns pour les ombres, l’univers (un peu la même ambiance que dans Black hole, en beaucoup plus réaliste) et Chris Ware pour la finesse du trait et les détails.

Un superbe premier tome, je vais m’empresser de lire le deuxième.

Le roi des mouches Tome 1 - Hallorave, Mezzo & Pirus - Albin Michel - 9782226155313 - 19€

samedi 20 mars 2010

Scott Pilgrim


Premier vrai poids lourd à paraître chez le tout jeune label Graphics de l'éditeur Milady, voici enfin en France les aventures de Scott Pilgrim de Bryan Lee O'Malley.

Véritable succès Outre-Atlantique, cette BD est un véritable ovni transgenre, entre comics et manga, entre histoire de mœurs intimiste et super-héros.
Scott Pilgrim est un jeune homme désœuvré, qui devrait chercher du travail, et qui habite avec son meilleur ami homosexuel en partageant le même lit. Scott est musicien dans un groupe de rock qui tente de percer, et vient tout juste de rencontrer une fille avec qui il sort. Problème : elle est lycéenne, et lui ne l'est plus depuis un bail. Problème : à peine quelques jours après, il rêve d'une livreuse Amazon en rollers, qu'il rencontre le lendemain, et dont il tombe amoureux. Problème : il ne le dit pas à sa petite amie. Problème : la livreuse en rollers a 7 ex petits amis maléfiques dont Scott devra se défaire en combat singulier s'il veut la conquérir.
Scott Pilgrim se lit vite et bien, servi par un format manga parfait, et l'auteur mélange très habilement problèmes sentimentaux, personnages atypiques et drôles, délires superhéroïques à la sauce manga. On a hâte de lire la suite !

Scott Pilgrim tome 1 Précieuse Petite Vie
Bryan Lee O'Malley
Milady Graphics
6.99€

lundi 8 février 2010

Me, I'm just a lawnmower: Des Tondeuses et des hommes de Jean-Paul Eid


Dans la rubrique élargissons nos connaissances en BD mondiale, partons pour une petite excursion au (ou à?) Québec. Ne croyez surtout pas que je m'y connaisse beaucoup dans cette branche, mais je vous soumets un petit historique très succinct pour amener le personnage de Jérôme Bigras.

Croc fut un magazine mensuel d'humour et de bande dessinée quelque part entre Mad (sans la masquotte toutefois) et Fluide Glacial. Créé en 1979, par une figure importante, Jacques Hurtubise (alias Zyx), il s'arrêta au n°184 en avril 1995. Je vous ai prévenus, c'est très succinct.

Parmi les personnages récurrents propres à ce genre de magazine se trouvait donc, dès 1985, Jérôme Bigras. Reprise des pages mensuelles deux albums furent publiés là-bas aux éditions Logiques - Croc Album: Bengalopolis (1992) et On a marché sur mon gazon (1994).

En France, Jean-Paul Eid et son personnage nous sont arrivés par le biais du Comptoir des Indépendants qui distribue La Pastèque, éditeur québécois. Refonte des deux albums précédemment cités, agrémenté d'inédits, Des Tondeuses et des hommes - Le Meilleur de Jérôme Bigras est une agréable découverte.

Bungalopolis, où tout les pavillons sont identiques, lieu d'action a priori monotone et sans surprise, se révèle être pourtant une "vaste capitale du quitsh" (je cite l'auteur) où tout devient possible. Sous le crayon de Jean-Paul Eid, le cadre formel de la bande dessinée subit de petites distortions expérimentales et ludiques.

Cobayes de ces expériences, parlé québécois en prime, Jérôme Bigras et son "animal" de compagnie une tondeuse appelée Rex sont dans cet album à la fois super-héros, pions sur un plateau de Monopoly, laissés entre les mains du lecteur dans une aventure interactive du type dont-vous-êtes-le-héros, prisonniers d'une boucle bédéoïde, ou hantés par des fantômes... imprimés sur le verso de la page. Rex se fait même complice d'une émission de caméra cachée pour piéger son maître. Sans oublier quelques rencontres/clins d'oeil inattendus avec la BD franco-belge.

Même si ce genre de facéties n'est plus nouveau, il est toujours agréable de découvrir des auteurs et des personnages cousins d'outre-Atlantique. En parlant de pastèque, comment les québécois traduiraient-ils "Watermelon In Easter Hay"? Un peu tiré par les cheveux, j'en conviens.


Des Tondeuses et des hommes - Le Meilleur de Jérôme Bigras, Jean-Paul Eid, La Pastèque, 15€.

vendredi 15 janvier 2010

Gimme dat, gimme dat Koooomix !


De cadeaux en lectures, j'ai découvert il y a peu de temps plusieurs auteurs de BD sud-africains qui m'ont emballé. Joe Dog, Conrad Botes, Joe Daly, Lorcan White...

Le problème est qu'ils ne sont pas publiés en France (à l'exception de Joe Daly et d'une BD de Botes prévenez moi si je me trompe !), les autres n'apparaissent pour l'instant que dans un ouvrage paru chez l'Association (publié en février 2009), mais pas des moindres !

Ce superbe livre est une compilation "best-of" de la revue de BD Bitterkomix crée en 1992 à Stellenbosch (Afrique du Sud) par Joe Dog (alias Anton Kannemeyer) et Conrad Botes (alias Konradski). Cette version française bénéficie d'une longue introduction de Jean-christophe Menu qui explique très bien le contexte de la création de la revue et l'évolution du travail des deux artistes.

La ligne éditoriale de Bitterkomix est de s'attaquer aux Afrikaners et à l'Apartheid. Cette dénonciation est omniprésente, violente, drôle (d'un humour on ne peut plus noir, c'est le cas de le dire), souvent volontairement choquante. Ceci dit, le sens de leurs illustrations n'est pas toujours flagrant ; du moins au premier regard. C'est de la BD qui donne à réfléchir, pas de celle qu'on parcours des yeux en comprenant instantanément le message. Il y a aussi un côté Crumb, dans l'exploration de fantasmes, de pulsions malsaines, dans la misanthropie et le dégoût de la société.

D'un point de vue formel, (j'adore !) les BD de Botes et de Dog sont très léchées. Les couleurs sont magnifiques, je ne sais pas si c'est eux qui colorisent, je suppose, mais ils sont vraiment doués... Au niveau du trait on peut voir dans leurs styles respectifs les influences de (pour celles qui m'ont sautées aux yeux) Burns, Ware, de la ligne claire. Tintin et Milou apparaissent d'ailleurs de temps à autres, mais disons qu'ici, ils n'ont pas le beau rôle...

Au fil des ans, à force de subversion, d'anti langue de bois et de couvertures trash, Bitterkomix a fini par attirer l'attention des Etats-Unis et de l'Europe. Leurs auteurs se sont maintenant "fait un nom" dans le milieu de l'art comme on dit, et c'est tant mieux, car leur travail en vaut vraiment la peine.

Bitterkomix - Joe Dog & Conrad Botes - L'Association - 6 février 2009 - 288p. - 9782844142863 - 34€

samedi 28 novembre 2009

Nouvelle maison d'éditions: Aqua Lumina

Je suis très contente d'annoncer la création de cette maison d'éditions pour avoir participer à des cours de création d'entreprise avec sa créatrice et l'avoir recroisé au 3ème salon des éditeurs indépendants!

Ligne éditoriale (source site officiel):

"Il existe aujourd'hui une nouvelle génération de dessinateurs qui ont intégré les codes des mangas et des anime en provenance de l'Asie, sans renier leur formation classique, car ils ont baigné dans la BD franco-belge et les comics. Ce sont ces auteurs capables d'un dessin novateur, au carrefour des différents influences, que nous souhaitons vous présenter.

Des BD métissées, au style graphique tirant trop vers le manga pour être académique, ou à la narration trop peu linéaire.

Nous privilégierons le "manga français", c'est-à-dire le noir et le format poche, mais comme vous pourrez le voir très vite, nous fonctionnons au coup de coeur, et les exceptions seront sans doute nombreuses."

Voici ses deux premières publications:

Mymy's Zodiaque, un recueil ludique pour expliquer l'astrologie aux jeunes filles. Il se présente sous forme de double page: à gauche une explication très sérieuse des caractéristiques de chaque signe, à droite et pages suivantes une illustration, par décan, tour à tour "séduisante" ou "pensive".

Extraits

Journal d'une baleine, petit album décrivant avec humour toutes les questions sérieuses ou non que peuvent se poser les jeunes femmes enceintes pendant leur grossesse et la réaction de leur jeunes conjoints! Si c'est une fille avec qui Papa jouera-t-il aux jeux vidéos? Maman abuse-t-elle de son état pour se faire dorloter ou passer aux caisses prioritaires?

Illustratrice: Manboou

Extraits

lundi 12 octobre 2009

Qu'ont-ils fait de nos héros d'enfance???

J'étais très fan de Princesse Sarah quand j'étais petite, oui je sais ça ne se voit pas forcément... Du coup je suis un peu en deuil devant cette version steampunk que je trouve très moche, après ce n'est que mon avis...

samedi 10 octobre 2009

La Brigade Chimérique

La frustration est sans mystère : non seulement il n’y a pas de super-héros en France, et plus largement en Europe continentale, mais il semble impossible d’en créer un qui ne soit pas un hommage, une parodie ou un décalque affaibli des grandes figures des comics US. Quelque chose « manque » dans notre imaginaire, sans qu’on puisse dire quoi exactement. Nombreux sont les lecteurs et sans doute les auteurs à avoir ressenti ce manque. En février 1978, j’ai écrit une lettre à ce sujet au magazine Strange ; j’avais treize ans et je découvrais tout ça. Cette lettre a été partiellement reproduite dans le courrier des lecteurs du numéro 100, avec mes jugements de fan de base (« Je n’aime pas tellement Daredevil de Gene Colan mais Spider Man est génial ») mais sans mes questions sur l’absence de héros français. Par la suite, j’ai fini par intérioriser cette lacune, comme tout le monde, mais la frustration n’a jamais complètement disparu.

Ce sont les mots de Serge Lehman (écrivain français génial et talentueux théoricien des littératures de l'imaginaire) en exergue du site officiel de la nouvelle bande dessinée parue chez l'Atalante, et ils expliquent à peu près tout.
Magnifique projet que La Brigade Chimérique, scénarisée par Serge Lehman et Fabrice Colin (tous deux romanciers du fantastique, hommes d'expérience et de passion) dessinée par Gess et colorisée par Céline Bessonneau : créer une histoire, un monde, qui nous dévoilerait dans une uchronie très sérieuse ce qu'aurait été la France de l'entre-deux-guerres vue à travers le prisme des super-héros.
Le dessin est parfait, l'histoire est haletante et pulp au possible, les auteurs ont su réussir exactement ce qu'ils semblaient vouloir faire : une transposition française des comics américains, située à une période française qui donnerait toute son identité à l'histoire, prouvant qu'elle n'est pas qu'une transposition.
Lehman et Colin nous font ainsi découvrir nombre de personnages de la littérature fantastique européenne, oubliés pour la plupart, et qui savamment glissés dans l'intrigue passeraient pour avoir été inventés sur l'instant.
Une grande et belle oeuvre que l'on a hâte de pouvoir découvrir dans son intégralité, et qui fait du bien : il y a longtemps que l'on attendait un comics à la française de cet acabit.
Un seul bémol toutefois, le format de la collection qui, même s'il permet d'avoir un bel objet - et d'être proche du format américain - est un peu petit et donne l'impression de réduire les belles images de Gess.


La Brigade Chimérique, 6 tomes prévus, deux déjà sortis
L'Atalante, collection Flambant 9

lundi 21 septembre 2009

Sandman Préludes Nocturnes

Je continue à rebrousse poil, avec toujours dans une main le Minh Tran Huy et dans l'autre Axis de Robert Charles Wilson - la suite de Spin chez Denoel, j'en parlerai plus tard..
*au fait Robert Charles Wilson va dédicacer à la librairie Scylla début novembre yooohoo!.
.. on arrête les digressions.

Je continue donc à rebrousse poil en explorant l'œuvre de Neil Gaiman, puisque son "Graveyard Book" a été consacré moult fois, que Coraline est sorti en film d'animation, que ses livres (Neverwhere, Stardust, American Gods, le truculent "De bons présages" avec Pratchett pour ne citer qu'eux) sont incontournables.
C'est, il me semble, lors de mon écoute d'un commentaire sur l'un de ses ouvrages chez un critique bien matinal qu'une phrase a retenu mon attention (je ne saurais la citer avec exactitude, mais en gros ça donnait:) "Tous les livres de Gaiman pourraient être issus du même univers, à savoir celui qui l'a fait connaître : Sandman".

Pour les renseignements pratiques : on compte 10 volumes de Sandman en France qui compilent les quelques 75 épisodes de la série. "Sandman : Préludes Nocturnes" chez Panini Comics (Vertigo chez DC comics en VO) est au prix pas donné (mais compréhensible étant donné la qualité d'impression des 240 pages tout en couleur, la couverture rigide et la reliure en cahiers, les droits, tout ça..) de 26€.
Nous en conviendrons donc : le livre est un bel objet, illustré par un collectif assez impressionnant.

Dans ce premier volume, on fait la connaissance d'un personnage mythique "Sandman", autrement dit le maître des rêves, au début capturé par erreur puis séquestré par des hommes trop ambitieux. Sandman est un personnage visuellement très sombre qui contraste avec toutes les autres entités du livre par son côté "quasi mono-chromé". Psychologiquement, on en sait très peu sur lui, il ne représente rien moralement, mais n'est pas dépourvu de compassion. Son royaume se dessine au fil de ses pensées, il peut voyager littéralement sur les rêves des hommes endormis et les façonne à son gré.
Le Marchand de Sable est membre d'une fratrie d'entités ô combien connues : "les Éternels", qui, d'après ce que la fin de cet opus laisse penser, joueront un rôle grandissant dans ses aventures.

Gaiman, scénariste ici, plante son décor : une terre viciée, un enfer où les pouvoirs s'affrontent sans fin, des chasseurs de démons, des groupes de justiciers masqués.. on est ici au pays de toutes les références et de tous les mythes, avec pour fil conducteur Sandman à la recherche de ses pouvoirs.

On retrouve Gaiman et ses thèmes de prédilection : le fantastique qui se cantonne à l'urbain, un univers macabre et quelque peu satirique aux allures de conte dégénéré pour grands enfants. Cet opus est un avant-goût qui invite à plonger plus avant dans un univers tordu, dans lequel il est vrai, toutes les histoires de l'auteur pourraient avoir leurs place. Je me laisse séduire pour la suite.

lundi 24 août 2009

La psychanalyse des super héros

Voici un album de 30 pages regroupant 17 analyses psychanalytiques de héros de DC Comics! Une rencontre humoristique entre Freud et ses super-héros qui met le doigt sur les petits ou gros défauts et traumatismes de ces personnages qu'on pensait infaillible en une seule et unique page!

Extraits sur le blog de l'éditeur

Site officiel du dessinateur, Reuno
Site officiel du scénariste, Wandrille

Reuno et Wandrille, Éditons Warum, collection Vraoum, seconde édition, premier semestre 2009, 5 euros.

Petite perle dégotée à la librairie spécialisée BD La Rubrique à bulles qui vient juste d'ouvrir et dont je reparlerai dès son site internet mis en ligne!

Primal Zone

Le premier tome de cette série est à lire intégralement sur le site de l'auteur!

Une très bonne idée pour découvrir la vie d'un nouveau personnage torturé digne d'un roman noir!

http://www.bdprimalzone.net/pageID_7526614.html