"Rana Toad", ça se mange?

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lundi 31 août 2009

The Great Misconception of me: La Double Vie d'Anna Song de Minh Tran Huy

En 2007, un scandale sans précédent a éclaté dans l'histoire de l'industrie discographique. Le nom de Joyce Hatto, une pianiste britannique à la renommée très relative, est crédité sur une centaine de disques. Acclamée par la critique, il s'est avéré que le mari de la pianiste, William Barrington-Coupe, n'avait fait qu'un montage numérique ingénieux des enregistrements d'autres musiciens, assez obscurs mais talentueux. Aux accusations de fraude, Barrington-Coupe prétendait avoir agi seul, plus par amour que pour les bénéfices pourtant conséquents de l'opération. Ce scandale a servi de point de départ au roman de Minh Tran Huy (pour plus de détails, je suggère la page Wikipedia, superficielle mais suffisante: http://fr.wikipedia.org/wiki/Joyce_Hatto. Pour aller plus en profondeur, référez-vous aux sources que l'auteure cite en fin d'ouvrage.)

Raconté à la première personne par le mari faussaire, renommé pour l'occasion Paul Desroches, le récit reprend les grandes lignes de l'affaire et se voit agrémenté de coupures de presse fictives où le doute des journalistes laisse place progressivemet à l'accusation. Cependant, Minh Tran Huy, moins perméable au cynisme que touchée par l'assertion (sincère ou pas) du mari, adopte une indulgence essentielle dans l'écriture de sa fiction.

Elle s'attache donc à créer un passé commun à ces deux personnages, imaginant ainsi l'origine de l'acte répréhensible mais dont la portée romantique appelle, si ce n'est à la réhabilitation du mari, du moins à la compassion. On remonte donc à l'enfance de Paul qui vit seul, orphelin à la suite d'un accident tragique, avec sa grand-mère. C'est elle qui sera la médiatrice de sa rencontre avec sa petite voisine, Anna, d'origine vietnamienne, elle aussi éduquée par sa grand-mère. Les deux femmes en effet entretiennent une amitié faite plus d'échanges de recettes de cuisine que de réelles paroles. Une première partie imprégnée de cette nostalgie des émois innnocents de l'enfance.
Mais, césure difficile à accepter pour Paul, Anna part suivre des études aux Etats-Unis. Un échange épistolaire qui s'est hélas rapidement effiloché laisse Paul au désarroi. Ce n'est que quinze ans plus tard, à la triste occasion de l'enterrement de sa grand-mère, que Paul retrouvera Anna dont la carrière musicale se trouve compromise par une crispation des doigts, fréquente chez les pianistes. C'est donc, a priori, à partir de ce moment que réalité et fiction se recoupent: Anna se retirera après quelques apparitions publiques suite à une maladie plus grave. Paul l'encouragera à enregistrer (bandes qui ne seront bien sûr pas utilisées) et l'assistera jusqu'à sa mort au fil des années.

Servi par une écriture sereine et intime, attirant la sympathie pour ce personnage néanmoins trouble, La Double vie d'Anna Song permet aussi à l'auteure d'intégrer un aspect plus personnel et familier aux les lecteurs de ses précédents efforts (La Princesse et le pêcheur et Le Lac né en une nuit, également chez Actes Sud). Le Vietnam, sa nature, son histoire, ses contes et légendes contribuent ainsi à accréditer l'amour de Paul pour Anna, une retranscription si détaillée ne pouvant être le fruit que d'une écoute totale (je ne crois pas à la possible difficulté du recul nécessaire à Minh Tran Huy pour adopter un point de vue masculin, je pense réellement qu'une telle précision est intentionnelle). Le folklore vietnamien, loin d'être un exotisme facile, apporte une allégorie métaphysique, complémentaire à la notion de mystification, centrale dans le roman.

Ne sous-estimez pas cette écriture sensible et contemplative car elle vous embarquera là où vous ne vous y attendiez pas.
La Double vie d'Anna Song, Minh Tran Huy, Actes Sud, coll. "Domaine français", 18€.

dimanche 30 août 2009

Dictionnaire des Marques Déposées

Voici un petit dictionnaire aussi ludique que militant montrant comment les grandes marques s'emparent de grands concepts aussi bien moraux que quotidiens pour imposer des concepts marketing, vidant ainsi les mots de leur substance.
Grâce à 348 mots et expressions et 579 slogans cet ouvrage attire notre attention sur les violations quotidiennes d'une langue appartenant à tous les citoyens.

Fiche de l'ouvrage sur le site de l'éditeur

Collectif, Éditions TerreNoire, collection "No Present", 8 euros.

Your own special way: Le Diapason des mots et des misères de Jérôme Noirez

Ceux ou celles qui ne sont pas allés plus loin que la deuxième nouvelle de ce recueil ne savent pas ce qu'ils ont raté. Ceci dit c'est grâce à une de ces lecteurs/rices mal avisés/es que j'ai eu l'ouvrage entre les mains et que je peux laisser cours à mon enthousiasme sans peur de la redite. Même si des références viennent immédiatement en tête, l'écriture de Jérôme Noirez est d'une originalité indéniable. Créateur de mondes sans repères (s'il y en a, ils sont habilement distordus), il nous emporte dans un voyage riche d'une diversité de tons pour le plus grand plaisir des papilles cérébrales.
Avant d'être dithyrambique, je vais tout de même consacrer quelques lignes à ce qui ne m'a pas plu, ce qui m'a échappé ou ce qui appelle quelques nuances. On ne sait jamais, la crédibilité, tout ça...
"La Ville somnambule" est la seule nouvelle sur laquelle je donnerai un avis totalement négatif. Est-ce l'idée, centrale et signifiante, de castration, désagréable à tout lecteur? Possible. Malgré la course poursuite, une tension créée par cet amour malheureux et la fin inattendue, c'est l'ennui qui m'a accompagné pendant ces quelques pages.
"Berceuse pour Myriam, piano et voix", n'est pas une nouvelle mais une portée de notes. Jérôme Noirez est aussi musicien et pourquoi ne pas s'exprimer également par ce biais. Le soucis c'est que, comme de nombreux lecteurs, je ne sais pas lire une portée musicale et que les paroles ne me suffisent pas pour donner un avis.
La nouvelle éponyme, donc implicitement significative, et sa vision extrêmement personnelle a nécessité deux lectures. Récit déroutant et légèrement hermétique (Serge Brussolo vient facilement à l'esprit, et cela s'applique globalement au recueil), je ne vois pas trop quoi penser du symbolisme contenu dans ces filins, cette semi-symbiose entre deux individus brisée accidentellement par ce train. Serait-ce à propos de la communication, des malentendus d'une relation, que l'on est à la fois proche mais que l'on reste des inconnus?
Si le recueil était un repas, le triptyque des "Contes pour enfants mort-nés" serait un dessert au goût très particulier. Façon très controversée de terminer le recueil, Jérôme Noirez ne plaisante plus et dépeint trois petits cauchemars sans pitié. Un travail d'écriture irréprochable, pourtant, dont le contenu nous assène quelques coups de poing bien sentis (ici deux citations trop borderline. J'ai préféré, après délibération avec moi-même, m'auto-censurer. Elles n'ont été en ligne que pendant une demi-heure). Dommage de terminer sur des choses aussi glauques et morbides. Un aspect dérangeant qui peut être dur à accepter mais qu'il faut ajouter aux multiples facettes de l'auteur.

Si les nouvelles précédemment évoquées sont comparables aux chevaux de course à la traîne de mes préférences, les trois suivantes sont d'une qualité supérieure (bien que ça reste relatif et subjectif) et forme un groupe de bonnes nouvelles mais qui ne sont pas à la hauteur du peloton qui formera le sexté (c'est bien comme ça qu'on dit? à vrai dire je pense que les paris s'arrête au Quinté+...) final. "7, Impasse des Mirages" voit le folklore oriental s'immiscer dans un cadre quotidien; introduite par une citation de Lovecraft, "Nos Aïeuls", un peu dérangeante mais moins subversive que le triptyque final, raconte comment Gaspard, enfermé dans ce dortoir avec Myriam et d'autres enfants malades, victimes de fantômes répugnants, finit un peu comme Sam Lowry dans Brazil. Un autre sacrifice final qui répond à celui de "La Ville somnambule" mais cette fois par un biais plus psychologique que physique; "Kesu, le gouffre sourd", très cinématographique, décrit trois actions simultanées et provoque des acrobaties cérébrales. On imagine soit un split-screen soit un montage passant d'un personnage à l'autre. Le cyberpunk allié à de termes japonais est un peu abstrait, à première lecture, mais cette fusion montre une fois de plus l'originalité de l'auteur. Une nouvelle courte mais subtile si on creuse un peu.

A partir de cette ligne, les nuances sont interdites puisqu'il est désormais question des six excellentes nouvelles qui finissent en tête de course. Il m'est toutefois très difficile d'élaborer un classement, je les présente donc dans l'ordre d'apparition dans le recueil:
-La magnifique illustration de couverture, aux couleurs si bien trouvées (bien qu'un peu plus claires ci-dessus que sur l'objet papier), par Aurélien Police s'inspire de "Bolex", nouvelle étrange, sordide et poétique à la fois. Ce projecteur si précieux au narrateur fera la joie d'une petite voisine passionnée par les personnages de Walt Disney. C'est elle qui propose une projection exceptionnelle aux voisins bruyants et dangereux. Le dénouement, très suggestif, laisse l'esprit ouvert à beaucoup de possibilités.
-"L'Apocalypse selon Huxley", déjà présente dans l'anthologie Ouvre-toi! (aussi chez Griffe d'encre), cinquième nouvelle du recueil, dévoile la facette comique de l'auteur. Cette virée américaine délirante entre potes hippies est une sorte d'amalgame parodié de Dantec et de Kerouac, avec les abus qui y sont associés, bien sûr. De multiples références culturelles contribuent à en faire un régal, douché à l'écossaise puisqu'il précède "Nos Aïeuls", qui prète beaucoup moins au sourire. A qui doit-on l'ordre des nouvelles?
-"Feverish Train" (nom qui conviendrait parfaitement à un cheval de course, vous ne trouvez pas?) fourmille d'idées et son narrateur promu, de contrôleur sur une ligne monotone à détective dans un train où toutes les malversations sont possibles, peut rappeler Nestor Burma. Entre Fredric Brown et la "Série noire" de Gallimard, un mini-polar amusant où la température interne du narrateur, fil rouge, influe sur la bonne marche de l'enquête.
-Encore à la première personne, "La Grande Nécrose" fait dans l'humour noir mais plus dans l'esprit Contes de la Crypte. Le personnage principal est arrêté par un duo de flics, Tignard et Brignard, fusion tarée entre Dupont et Dupont et Laurel et Hardy, dans un monde où les cadavres sont toujours en CDI, comme vigile par exemple. Le sanguinolant atteint son pic lors d'un guet-apens tendu par une famille de morts-vivants, attention ça gicle!
-"Maison-Monstre, cas numéro 186" est une savoureuse distortion du Petit Chaperon Rouge. Une gamine remplace son père pour venir en aide à une dame dont la maison est occupée par une inquiétante présence. Imaginez Sherlock Holmes habillé en Ghostbuster sous la plume de Lovecraft, c'est dans cet esprit-là. Il aurait été intéressant d'avoir une série de nouvelles avec Ninon comme personnage récurrent, ne serait-ce que pour découvrir qui sont exactement les "étranges amis" que le père de Ninon lui "interdit d'emmener" en mission.
-"Stati d'animo" se déroule dans une Italie où règne le futurisme, idéologie en vogue qui méprise le passé sous toutes ses formes. "Zangtumtum est un soliloqueur, un tribun, un bonimenteur", un Pierre Bellemare (sans ironie ni sarcasme) local dont la verve accroche de nombreux auditeurs, grâce à un système sonore "d'une portée effective de deux kilomètres". Sa conversation de bistrot avec ses camarades est interrompue par Sofronio, un détracteur du futurisme. Mais l'altercation et le personnage plaît à Zangtumtum, et lorsque Sofronio s'enfuit, il s'engage une poursuite racontée "live" par le bonimenteur. Encore une fois on peut penser au split-screen, poursuite/auditeurs cette fois-ci, le tout relié par la voix de Zangtumtum. La fin est d'une brillante ambiguïté.
La postface de Catherine Dufour (soyons exhaustif jusqu'au bout) est plutôt intéressante puisqu'elle fait l'éloge de la nouvelle que j'ai le moins aimée. Elle compare aussi Noirez, "afin de le situer sur le tableau complexe de la littérature", mais à des auteurs auxquels je n'aurais pas pensé (Bukowski? peut-être un peu dans "L'Apocalypse...") ou que je ne connais pas assez bien (Xavier Mauméjean & Thomas Day). Bien sûr mes comparaisons sont tout aussi arbitraires.
Ce très bon recueil m'a incité à tenter d'autres écrits de l'auteur, j'espère seulement que tout n'est pas aussi glauque que les "Contes pour enfants mort-nés" et que l'humour y a autant de place que dans Le Diapason. D'après la succinte biographie en fin d'ouvrage ses romans s'apparentent à "Rabelais, Céline ou Lewis Carroll". Encore d'autres noms? Pas si étonnant pour un auteur aussi inclassable. Les libellés de Rana Toad en deviennent si réducteurs...

Le Diapason des mots et des misères, Jérôme Noirez, Griffe d'Encre, 16€.

jeudi 27 août 2009

I've grown accoustomed to her face : Le monde des mafias - géopolitique du crime organisé de J.F. Gayraud

Pour une géopolitique du crime organisé ou une approche géopolitique du crime organisé eut sans doute mieux convenu comme sous-titre à cet ouvrage au demeurant très instructif. Non que son auteur, Commissaire de police et universitaire, ait tant failli dans sa tentative d'aborder sous un angle systémique l'univers des mafias, mais plutôt car le panorama mondial qu'il livre du crime organisé se concentre, en dépit de l'objectif affiché, en grande partie sur les mafias d'origine italienne (Cosa Nostra sicilienne et américaine ; Camorra dans une moindre mesure). La faute sans doute à une proximité culturelle plus évidente (comparée notamment aux Triades chinoises et aux Yakusa japonais) et à une documentation probablement plus importante les concernant.
Mais trêve de pinailleries, car cet ouvrage, à la fois bien documenté et bien "corseté" méthodologiquement demeure en de nombreux points passionnant. Ignorant à dessein le folklore dont cinéma et télé nous ont abreuvé depuis les années 30, et illustrant avec moults précautions ses analyses par des anecdotes et les témoignages plus ou moins auto-glorifiant, plus ou moins fallacieux, de mafieux repentis ou en activité, JF Gayraud examine en effet sous des angles multiples les modes opératoires et les conditions historiques, politiques et sociales, de naissance et d'expansion d'entités criminelles qui constituent selon lui, sans doute à juste titre, une des menaces majeures du siècle à venir.

Distinguant scrupuleusement, sur la base de caractéristiques partagées, les mafias des autres structures (cartels colombiens, gangs russes,...) qui constituent avec elles la nébuleuse mondiale du crime (sans présager d'évolutions à venir, il convoque un G9 incluant outre celles citées, les mafias calabraises, pugliese, turque et albanaise), il explore et explicite en particulier les facteurs décisifs qui contribuent à cette symbiose singulière et menaçante entre organismes délibérément parasites et leurs hôtes plus ou moins passifs : les sociétés modernes. Un modus vivendi dont on apprend, par exemple, au détour d'un chapitre intitulé les alliances dangereuses, qu'il a pu servir d'outil politique de reconquête contre les fascistes en Sicile ou, plus proche de nous et plus inquiétant encore, du droit des peuples à disposer d'eux-même (au Kosovo, à la fin des années 90), et qui surtout, conclut l'auteur, sera très "logiquement" amené à se propager, à l'avenir, au sein d'un monde global, obnubilé par l'argent et débarrassé, pour le meilleur et pour le pire, des idéologies. Nous voilà loin des Sopranos.

Odile Jacob poches, 447 pages, 10,50€

Sorj Chalandon répond à Rana Toad!

Eh bien voilà, j'inaugure une nouvelle section sur Rana Toad : les interviews des auteurs qu'on aime et qu'on défend. J'ai bien sûr commencé par Sorj Chalandon, puisque son livre (La légende de nos pères) est l'un des premiers à m'avoir plu, de bout en bout, en cette rentrée littéraire 2009.
Il faut dire aussi que Sorj Chalandon, qui ballade derrière lui 30 années de journalisme autour du monde pour Libération et 4 très bons livres, est un auteur ouvert, à l'écoute. N'hésitez pas à le rencontrer en dédicace, c'est toujours très intéressant!

Morgane Vasta (aka Susan Calvin) : Ce même jour (27/08/2009), « Mon traître » en poche et votre nouveau livre « La légende de nos pères » font leurs entrées dans les librairies. Pourriez-vous tout d'abord nous expliquer le cheminement qui vous a poussé à aborder le thème de la résistance dans « La légende de nos pères »?

Sorj Chalandon : La Résistance française, et la résistance menée en France par les étrangers comme ceux célébrés par le poème d'Aragon l'Affiche Rouge, ont toujours été au centre de mes engagements et de mes préoccupations. Comme journaliste, j'ai suivi les procès de Barbie le SS, de Touvier le milicien et je savais qu'un jour je rendrais hommage aux hommes qui ont combattu cette cruauté-là. La Légende est une manifestation de cet hommage. C'est aussi l'exploration des zones grises de l'homme. De celles qui font de nous ni des traîtres ni des héros mais des frôleurs de murs. Qui ici, pour juger les uns et louer les autres? Qui ici, pour être certain de ce qu'il aurait été. Nous sommes portés par le doute. Et je voulais mettre en scène cette confrontation.

MV : Pierre Frémaux est un personnage auquel je me suis beaucoup attachée, à cause de la sensibilité de ses introspections. Pourquoi avoir volontairement différencié au cour du récit le passé du père et celui de Beuzaboc?


Sorj Chalandon : Justement, par souci de la confrontation. Un fils de résistant renouant fil à fil la vie d'un combattant de l'ombre présentait pour moi une situation moins vertigineuse que ce même fils qui, fil à fil, déconstruit la vie rêvée d'un autre. Ce texte est une succession de rendez-vous manqués. La fille avec son père, le fil avec son père, le biographe avec son sujet, ces hommes et ces femmes avec la vérité. Tous sont arrivés trop tard et je tenais à ce que le temps perdu garde cette avance.

MV : « Le doute et le mensonge », « le traître », vos derniers ouvrages abordent des faiblesses très humaines. On s'attache pourtant à ces personnages qui faillissent. Il s'agit le plus souvent d'apprendre à comprendre leurs points de vue. Serait-ce une volonté d'ouvrir le lecteur à d'autres angles que ceux véhiculés par la morale et les médias ? une manière aussi de sortir définitivement du carcan du journaliste pour rentrer dans un corps beaucoup plus subjectif : celui d'écrivain ?


Sorj Chalandon :
Je ne délivre aucun message, je raconte. Et lorsque j'étais journaliste, j'avais la même volonté de transformer en histoires mes reportages. En cela, je n'ai pas varié. Je montre, je ne juge pas. Tout est plus compliqué que le noir et le blanc. J'emmène celui ou celle qui le veut bien, en lisière. Le reporter que j'étais écoutait ce que le tueur en guerre avait à dire et rapportait la façon qu'il avait de le dire. Non pas pour le comprendre, mais pour le deviner.
Non pas pour approuver l'homme, mais pour l'expliquer. Je n'ai pas jugé Mon Traître. Je ne juge pas le vieil homme de La Légende. Juste, je vous demande d'écouter ce que l'un et l'autre ont à dire. Même si ça fait mal. Et ça fait mal.

MV : Avez-vous un nouvel ouvrage à l'esprit et nous en délivreriez-nous le thème ?

Sorj Chalandon : Oui. Mais c'est prématuré. Disons que Mon Traître n'est pas refermé.
Je l'ai raconté. J'aimerais maintenant qu'il s'explique, lui. Je veux lui donner cette chance. Et ce sera toujours une fiction.

MV : Enfin, auriez-vous des conseils de lecture pour nos amis lecteurs et libraires sur Rana Toad ? (toujours avides de découvertes !)

Sorj Chalandon : J'ai lu et aimé "Est-ce ainsi que les femmes meurent", de Didier Decoin (Grasset). Nous sommes au coeur, au creux du sombre de l'homme. Exactement aux marches de l'inhumain. Le silence, l'indifférence, la lâcheté, la peur. Le monstre en nous qu'il faut combattre sans relâche.

MV : Merci beaucoup pour vos réponses!


Mon traitre, Livre de Poche 2009 - 6€
La légende de nos pères, Grasset 2009 - 17€

*Photo : © P. Swirc
La page de Sorj Chalandon chez Grasset

mardi 25 août 2009

The Rhythm has my soul: Jazz Me Blues (Anthologie)

Contrairement à Fantômes du Jazz cette anthologie a pour ligne directrice, non exclusive pourtant, de garder les pieds sur terre. Mais la musique et les passions qui s'y associent n'en sont pas moins omniprésentes. Les fantômes qu'on y croisent se déguisent plutôt en obsessions ou en tragédies, les rancoeurs et les vengeances sont les instruments que l'on peut écouter et sentir tout au long de ce concert littéraire. La petite bibliographie sélective en fin d'ouvrage trahit les goûts de l'anthologiste Jean-Paul Gratias, portés principalement sur la collection Rivages/Noir.

Hybride mais cohérent, Jazz Me Blues, regroupe morts et vivants, auteurs mélomanes et musiciens écrivains, anglophones et francophones et les compositions s'enchaînent, dans la chaleur d'un bar ou celle du sud américain, ou d'autres lieux moins clichtons...

Trois auteurs sont privilégiés avec deux nouvelles chacun:
-Charles Beaumont (notamment auteur de nombreux épisodes de La Quatrième Dimension), et ses personnages condamnés par leurs obsessions ("Black Ride") ou possédés inoxérablement par la musique ("Black Country"), où l'irreversible est une loi.
-Davis Grubb (La Nuit du Chasseur) avec "Un fruit encore plus étrange", où la jalousie dissimulée provoque un bien mauvais tour, et "Tous les chemins que j'ai parcourus" qui développe la fascination d'un admirateur envers une chanteuse un peu oubliée.
-et John Harvey avec "Minor Key" et "Batteur inconnu", toutes deux imprégnées d'une violence d'un milieu pourri par le racisme et la drogue.

Je m'attarde subjectivement sur les trois récits suivants:
Auteur qui s'illustre aussi dans la "Série Noire" de Gallimard, James Sallis nous offre une nouvelle très courte, "Le Ukulélé et le chagrin du monde" où se déroule une session d'enregistrement. Le narrateur y prend un peu trop au sérieux l'utilisation de Miss Shelley, surnom donné affectivement à cet instrument si inhabituel dans le jazz qu'il déclenche quelques moqueries.
"Le Gig" de Laurent de Wilde (pianiste français et auteur d'une biographie sur Thelonious Monk), et son narrateur, pianiste lui aussi, remplace au pied levé mais un contrecoeur un confrère au sein d'"une bande de tarés" censée assurée la bande sonore d'un mariage dans les Vosges. Tout commence par une virée avec son lot de galères, futures anecdotes à raconter aux potes. S'ensuit la soirée, bien agréable, et le rythme s'accélère de façon démentielle, sans crier gare, sur les dernières pages. Une conclusion maîtrisée, une boucle bouclée.
Nathan Singer, artiste à plusieurs facettes (romancier, dramaturge et compositeur) raconte dans "Dog Thunder Blues" l'histoire de Big Junior Slides qui, à l'occasion d'un bal à Clarksdale, tombe nez à nez avec les assassins de son père, quatorze ans après les faits. La vengeance aura un prix et à de fortes émotions s'ajoutent, exception faite à mon affirmation introductive, un élément mystérieux qui termine la nouvelle en beauté.


Jazz Me Blues , anthologie proposée par Jean-Paul Gratias, Moisson Rouge, 18€. Traduction des textes américains collective.

Nomad, vagabond, call me what you will: Solomon Kane - L'Intégrale de Robert E. Howard

Créé avant Conan le Barbare autre personnage populaire de Robert E. Howard, Solomon Kane est une figure fascinante. Solitaire obstiné qui poursuit ses ennemis, à la trace ou à l'instinct, pour assouvir une vengeance sans possibilité de pardon, peu lui importe le temps et les distances. Mais quelques morts-vivants, créatures ailées et magie noire font de bons épices et relèvent davantage le plat. Ingrédients romanesques qui convenaient parfaitement aux pulps tels que Weird Tales.

Présentées chronologiquement (années de publication) de 1928 à 1936, ces aventures dont la qualité d'écriture est indéniable, laissent paraître une évolution du personnage dont l'envie de vengeance se change en une certaine démence. La diversité de ton est due au fait que Howard voulait s'adapter aux demandes des différentes publications auxquelles il envoyait ses récits. Weird Tales acceptaient sans hésiter ceux où dominait la coloration fantastique mais Argosy et Adventure qui préféraient le réalisme lui ont retourné de nombreux refus même lorsqu'il se pliait à leurs exigences. Au final le personnage de Solomon Kane n'eut jamais que les bonnes grâces de Weird Tales.

Solomon Kane reste un solitaire même si dans la toute première nouvelle éponyme, N'Longa, un sorcier, se montre un allié assez important pour réapparaître ultérieurement. N'Longa et le bâton aux pouvoirs immémoriaux qu'il offre à Kane constituent le fil rouge révélateur des efforts de l'auteur pour fidéliser les lecteurs de Weird Tales, qui étaient friands de séries.

Je ne savais comment aborder la question jusqu'à la lecture de la postface de Patrice Louinet (dont sont tirées les citations qui vont suivre). les nouvelles se déroulent dans une Afrique mystérieuse, "Dark Continent" propice à toutes les imaginations. Bien évidemment les clichés pullulent et certains termes ne sont plus très agréables à entendre. Robert E. Howard était "le produit de son époque" où l'on croyait aux "thèses du darwinisme social". Cependant, sa correspondance avec H.P. Lovecraft démontre une ouverture d'esprit que le maître de l'horreur ne possédait pas. Howard, pour qui "les civilisés valent [...] bien moins que les barbares", était antifasciste et s'opposait à la fascination assumée par son mentor envers Mussolini. Mais il n'en reste pas moins, dans ses écrits, un sentiment paternaliste de "civilisateur", qu'il faudra faire l'effort de passer outre afin d'apprécier ce qui ne sont que des aventures divertissantes.

"Des ailes dans la nuit" est le meilleur exemple de ce paradoxe. Censurée dans les années soixante, elle est emblématique du fait que Howard n'a jamais réussi à "se débarasser complètement de certains clichés", même si, dans cette histoire, Solomon Kane est indubitablement amical envers les habitants de ce village attaqué par les akaanas, créatures montrueuses et ailées avides de destruction. Il établira même un plan de vengeance sans accrocs (ni cigare) après la scène apocalyptique de l'attaque du village.

Bragelonne n'a pas que des mauvaises idées (j'ai souvent entendu dire que la qualité ne rivalisait pas avec la quantité de leur production, mais ce n'est pas le genre de jugement auquel je peux m'avancer à adhérer), et cette intégrale des nouvelles autour du puritain (qui n'en est pas vraiment un) a de quoi réjouir le connaisseur autant que le profane. Elaborée par un spécialiste, Patrice Louinet, cette édition présente les textes bruts non censurés ni expurgés (quitte à faire grincer nos dents à certains mots), les poèmes, les illustrations de Gary Gianni (une recherche superficielle sur le net suffit pour se rendre compte que ce n'est pas n'importe qui) et des appendices regroupant des fragments d'histoires inachevées ou des versions alternatives de travail ("Les épées de la Fraternité", remaniement de "La Flamme bleue de la Vengeance", où Kane est rebaptisé Malachi Grim, est un cadeau inestimable pour le public français puisqu'il est publié pour la première fois et reste inédit partout ailleurs). La postface, "La Genèse de Solomon", m'a été d'une aide précieuse, comme vous pourrez le constater.

Le personnage de Solomon Kane a selon moi un potentiel important, dommage qu'Howard n'ait pas réussi a l'entretenir plus longtemps (en témoigne la dernière nouvelle, "Des bruits de pas à l'intérieur", tentative lovecraftienne ratée selon l'auteur lui-même, mais qui reste de qualité) ou qu'il n'ait pas été repris, même sous une autre forme. Ceci dit, une adaptation cinématographique réalisée par Michael J. Basset avec pour acteur principal James Purefoy (de circonstance pour jouer le rôle d'un puritain...) ne devrait pas tarder à arriver.

Solomon Kane - L'Intégrale, Robert E. Howard, Bragelonne, 22€. Traduction de l'américain par Patrice Louinet. Illustrations de Gary Gianni.

lundi 24 août 2009

La psychanalyse des super héros

Voici un album de 30 pages regroupant 17 analyses psychanalytiques de héros de DC Comics! Une rencontre humoristique entre Freud et ses super-héros qui met le doigt sur les petits ou gros défauts et traumatismes de ces personnages qu'on pensait infaillible en une seule et unique page!

Extraits sur le blog de l'éditeur

Site officiel du dessinateur, Reuno
Site officiel du scénariste, Wandrille

Reuno et Wandrille, Éditons Warum, collection Vraoum, seconde édition, premier semestre 2009, 5 euros.

Petite perle dégotée à la librairie spécialisée BD La Rubrique à bulles qui vient juste d'ouvrir et dont je reparlerai dès son site internet mis en ligne!

Primal Zone

Le premier tome de cette série est à lire intégralement sur le site de l'auteur!

Une très bonne idée pour découvrir la vie d'un nouveau personnage torturé digne d'un roman noir!

http://www.bdprimalzone.net/pageID_7526614.html

dimanche 23 août 2009

The Extreme Enigma: V. de Thomas Pynchon

Pour ceux qui l'ignorent, j'ai rédigé un premier (non)article sur cette bestiole(http://ranatoad.blogspot.com/2009/06/dazed-and-confused-v-de-thomas-pynchon.html). J'en avais compris si peu que je ne m'étais pas avancé à essayer de le résumer. Cette première lecture en V.O. avait certes satisfait ma curiosité sur l'auteur, mais avait laissé un goût de challenge inachevé. Dans l'optique de mieux l'appréhender j'ai donc planifié une seconde lecture (connaissez-vous la nuance entre "deuxième" et "seconde"?), cette fois traduite. Un peu plus de deux mois plus tard, je ne peux malheureusement toujours pas vous en livrer un résumé pertinent et complet.
Tout commence avec Benny Profane, personnage plutôt attachant, dans ses pérégrinations qui ne mènent apparemment nulle part. Persuadé que les objets inanimés mènent contre lui une guerre d'usure qu'il ne mérite pas, on suit ce personnage dans les passages les plus drôles et les plus accessibles du roman, ponctués de ses relations avec Rachel et Paola qui sont mènent parfois à des réflexions métaphysique . Son chemin croise d'autres personnages délirants comme Pig Bodine, Dewey Gland ou Ploy qui font de la scène du premier chapitre une amorce très agréable. Profane passe aussi son temps dans le métro à faire des allers-retours sur une même ligne. Il y rencontrera Angel et Geronimo qui lui permettront de décrocher un boulot de chasseur d'alligator dans les égouts.

L'intrigue commence déjà à se compliquer avec ce récit dans le récit d'un prêtre, père Fairing qui se serait retiré dans les égouts pour y précher la bonne parole... aux rats. L'absurde est poussé jusqu'au bout avec la relation ambiguë avec une rate de sa congrégation. On apprendra très loin dans le roman que le père Fairing est lié à la recherche obstinée et aux très multiples ramifications d'un autre personnage central, Herbert Stencil. Une seule occurence de la lettre V. dans les carnets de son père aura déclenché cette obsession d'une vie. Qui est V.? ou qu'est-ce? Une femme ou un pays isolé au point d'en être inconnu des cartes géographiques? Pynchon s'amuse tout au long du roman a jouer avec cette 22ème lettre de l'alphabet.

Les passages les plus indigestes et les plus hermétiques sont violents et diffèrent tellement des aventures loufoques de Profane qu'on a l'impression de tomber dans un tout autre roman. Même si certaines scènes d'espionnage conservent l'aspect comique, on est malheureusement perdu dans un brouillard qui ne se dissipe jamais.

Cette seconde lecture n'a pas été totalement inutile, elle a clarifié les relations narratives de ces dizaines de personnages, mais la complexité de l'oeuvre est telle que je n'ai eu l'impression de n'avancer que de quelques pas sur un parcours long de milliers de kilomètres. Toutefois, je n'exclus pas de lire d'autres romans de Thomas Pynchon. Lui-même aurait déclaré en avoir un peu rajouté dans l'érudition pour ce premier roman. Mes deux lectures ayant été aussi laborieuses que fascinantes, je ne conseille V. qu'aux amateurs de challenges littéraires.

V., Thomas Pynchon, Points, 8€. Traduit de l'américain par Minnie Danzas.

vendredi 21 août 2009

Le Chat Noir et autres contes

Ce beau petit ouvrage réunis 5 contes d’Edgar Allan Poe au caractère « foncièrement gothique ». "Le Chat Noir" joue sur la folie et le superstitieux. "La chute de la Maison Usher" est terrifiant, automnal au possible et d’une lueur de chandelle presque éteinte. "Le masque de la mort Rouge" est envoûtant, lointain et en même temps d’une terreur noire. "Metzengerstein" joue sur les croyances en la métempsychose. Enfin, "Ligeia" navigue superbement entre revenant et nostalgie.
Je ne retranscris que les émotions car il serait bête de dévoiler les trames et gâcher ainsi le plaisir de la lecture. L’on se délecte de ces contes superbement racontés, où jamais on ne rencontre l’ennui. Le petit plus de ce recueil, outre l’objet livre, c’est la postface de Gérald Duchemin, qui nous présente le mythe du chat noir. Il nous rappelle le passé tragique du félin et l’image qu’il a eu au fil du temps, le tout avec son talent particulier d’écrivain. Il conclut sur le chat noir parisien, cabaret et revue, celui-là même qui illustre la couverture.
Que ce soit une découverte ou une redécouverte, c’est un plaisir de se plonger dans la lecture de ces contes qui se suivent avec logique. A lire absolument, avec l’ambiance qu’il faut!

Edgar Alan Poe, Editions Le Chat Rouge, 2008, 151 pages
Traduction de Charles Baudelaire
Fiche de l’ouvrage sur le site de l’éditeur

Tool

Voici enfin une biographie de Tool! Groupe qui a la particularité d'être aussi bien reconnu par le milieu Underground que par la presse spécialisée plus Mainstream et qui s'est toujours tenu éloigné des médias afin de préserver son intégrité artistique et marketing!

Christophe Muller, créateur du premier site francophone consacré à ce groupe, retrace avec génie l'histoire de ce groupe mythique et protéiforme. Des projets parallèles de Maynard, chanteur du groupe (A Perfect Circle et Puscifer), aux liens avec d'autres groupes comme Rage against the machine ou The Melvins, aux références à des artistes comme Les Frères Quay pour les clips de Sober et Prison Sex, des références mystiques et visuellement exigeantes aux utilisations de sonorités électro, rock ou plus industrielles selon les sentiments exprimés dans les différents morceaux.

L'auteur explore avec intelligence toutes les facettes de ce groupe à travers de multiples interviews (il ne cite par exemple que les détails importants de la biographie des différents musiciens, éducation religieuse et milieu social, économique et culturel) et analyses de morceaux emblématiques et parvient ainsi à démêler les fils d'influences autant musicales qu' artistiques et psychanalytiques, surtout Carl Jung, d'un groupe qui fût souvent qualifié d'hermétique par les médias traditionnels (enfin lorsqu'ils en parlaient!) !
Une biographie essentielle pour les fans mais qui permettra aussi aux néophytes d'aborder un groupe aux thèmes et influences complexes mais déblayées avec minutie!

Note: Pour les fans la couvertures, la 4ème de couverture, les photos live et de promotion sont de Vincent Bouchard, moitié de la boutique gothique Edemonium !

En bonus:

Clip de Sober
Clip de Prison Sex

Christophe Muller, Éditions Camion Blanc, août 2009.

jeudi 20 août 2009

Le Délit

Un homme se promène dans une ville déserte/cimetière. Il fuit quelque chose mais quoi? A-t-il tué? Est-il victime d'une justice aveugle et incompréhensible?

Jacques Sternberg nous entraîne dans une écriture de la recherche soi à travers un solipsisme cynique, noir et dépressif, digne d'un roman noir, dans la peau d'un personnage qui a perdu tout ses repères à part celui de l'argent explorant la cruauté et la déliquescence des liens sociaux dans un monde mort dans lequel ne subsistent que les objets.

Un constat froid et amer des conséquences des promesses capitalistes sur une société rongée par ses démons. Quand Le Procès de Kafka prend des accents de tragédie grecque. Une écriture unique et exigeante qui fait regretter la mort de l'auteur...
Lire absolument l'introduction dans laquelle l'éditeur raconte sa rencontre très émouvante avec l'auteur.

Extrait:

" J'avais envie, non plus de murmurer ces mots, mais de les hurler. Attacher deux briques aux deux syllabes des extrêmes, lever très haut la phrase et la jeter à toute volée dans une des fenêtres; ou la tailler en pointe et l'envoyer droit au but dans le calendrier; ou la prendre, cette phrase, et la flanquer dans le tableau accroché derrière moi, réduire en pièces trois verres qui me narguaient depuis si longtemps, doués de relief soudain, agressifs, à supprimer.
Et les secondes tombaient toujours de la même hauteur, comme des gouttes d'huile, identiques entre elles, incolores, forant le sol, y creusant un trou qui ne pouvait que s'élargir jusqu'au moment où brusquement... "

Premières pages à lire sur le site de l'éditeur

Un site dédié à l'auteur


Jacques Sternberg, Éditions La Dernière goutte, février 2008 (toujours disponible).

Jouvence

Lors d'une banale mission de reconnaissance L'astronef L'Explo II est détruit laissant à eux-mêmes trois survivants qui préfèrent continuer leur mission plutôt que d'attendre d'hypothétiques secours. Malgré leur formation hors pair ils vont bientôt être les victimes involontaires de leur scaphandres expérimentaux qui ramènera tous leurs bas instincts ou leurs fantasmes inconscients à la surface.

Autant récit fantastique et psychologique, qu'exploration d'un monde inconnu à la Robinson Crusoé et voyage intérieur cette novella décrit les affres de la conscience et des fantasmes sexuels enfouis dans l'inconscient d'un explorateur plus formé aux techniques nécessaires à la conquête spatiale qu'à la psychologie de cause désespérée. Un récit qui n'est pas sans rappeler Solaris.

Premières pages à lire sur le site de l'éditeur

Alain Le Bussy, Éditions Griffe d'encre, collection Novella, septembre 2007 (toujours disponible).

La Porte

Deux Loups-garous philosophes (que nous ne connaîtrons que sous les appellations Premier Loup-Garou et Deuxième Loup-Garou) discutent cuisine, plutôt sanglante selon leur nature, croyance et état du monde derrière une porte dont ils ont décidé de la position et qui a pour but de les protéger de la monstruosité du monde extérieur. Mais dans leur grande clémence ils l'ouvriront tout de fois à un guerrier ensanglanté tirant derrière lui des carcasse de cadavres de filles. Cette rencontre entre deux barbaries rendra-t-elle nos Loups-Garous curieux du monde extérieur? Comment appréhender un autre monde quand on ne connaît que son propre système de pensée? Arriveront-ils à dépasser la porte avec comme seule arme des allumettes?

Un conte cruel, subtil et sans prétention sur la rencontre de deux univers emprunt de violence et de haine. Peut-on accepter un monde à la cruauté différente? Karim Berrouka pose la question de l'acceptation de la relation à l'autre mais sous le point de vue particulier et décalé de la violence et de la perte de la foi!
(Absolument lire la biographie de l'auteur à la fin de l'ouvrage, aussi décalé et comique que la nouvelle elle-même!)

Extrait:

"Un déluge d'air sec s'engouffra, accompagné d'une myriade de grains de sable. Il découvrit, illuminé par l'âtre et les lueurs dansantes que le feu générait du fond douillet de leur demeure, un jeune enfant tout de métal bardé, tirant par les cheveux trois filles dont il ne restait que quelques lambeaux pourrissants de chairs accrochés aux os.
"Daignerais-je abuser de votre hospitalité, moi seul par une nuit mouvementé ai perdu mon chemin, justement dans cette nuit mouvementé? Je conviens que ni l'heure ni mon incivil accoutrement ne plaident en ma faveur. Mais, par miséricorde, accordez quelques instants de repos à un guerrier harassé par une journée d'hécatombe et de frénétiques carnages."
Deuxième Loup-Garou, qui avait écouté d'une oreille attentive cette vibrante confession, en eut des frissons plein les poils. C'est que le discours de l'enfant avait réveillé en lui quelque lointaine réminiscence, même s'il ne pouvait, avec précision, déterminer laquelle. Un épisode de sa jeunesse assurément, peut-être lié aux grandes expéditions punitives avec la meute alors qu'il n'était que louveteau-garou"

Premières pages à lire sur le site de l'éditeur

Karim Berrouka, Editions Griffe d'encre, collection Novella, octobre 2007 (toujours disponible).



mercredi 19 août 2009

La Vengeance du traducteur

Relayé à ses notes de bas de page un traducteur s'ennuie et se venge au point d'effacer le roman qu'il est supposé traduire et de n'en laisser que les astérisques renvoyant à ses notes. Ces notes n'ont d'ailleurs rien d'académiques: il s'étend sur sa vie, abrège les notices bibliographiques, critique les citations de l'auteur et bientôt décide de retirer les adjectifs à ses yeux inutiles,la ponctuation, les comparaisons et métaphores et les dialogues tout en les retranscrivant en note de bas de page afin que le lecteur puisse suivre son Modus Operandi ! Une fois ce ménage fait notre traducteur meublera les pages trop dépouillées ou étoffera les personnages à sa guise!
Il ne reste plus grand chose alors du livre d' Abel Prote, un très mauvais livre d'ailleurs trop alambiquée et artificiellement selon notre traducteur! C'est alors qu'entre en jeu Dolores Haze, LA Lolita de Nabokov, personnage qui va lui permettre tous les fantasmes littéraires!

Grâce à des alternances typographiques ainsi que l'utilisation de la barre de séparation du texte ,des notes et des astérisques Brice Matthieussent brouille les pistes et entraîne le lecteur dans une mise en abyme doublée d'un jeu de miroir dans lequel on finit par se demander si tous les personnages ne font pas partie intégrante du roman original, traducteur compris!

Un jeu subtil sur la croyance aveugle du lecteur en l'auteur qui met aussi parfaitement en avant les problèmes de traductions interprétatives et de connaissance de l'œuvre originale!

Note: Brice Matthieussent est lui-même traducteur et non des moindres: Henry Miller, Jack Kerouac, Bret Easton Ellis, Charles Bukowski entre autres !

Premières pages
Une interview de l'auteur

Brice Matthieussent, Éditions P.O.L, août 2009.

lundi 17 août 2009

Smoo Cave

Tout le monde dira que Caroline, New-Yorkaise de 30 ans, a tout pour être heureuse : un job, un petit ami avocat, des « amis », une famille bien classique… Mais ce tout le monde, c’est quoi en fait ? Des conventions, des schémas tout tracés qu’il suffit de suivre. Et bien non. Ce tout le monde, Caroline n’en veut pas. Et elle le découvrira petit à petit dans un cauchemar récurent, des séances d’hypnose chez un psychanalyste, et une recherche d’elle-même qui la guideront vers un unique endroit : Smoo Cave.
Mais Smoo Cave… Qu’est-ce que c’est ? C’est une grotte en Ecosse, oui, mais c’est aussi une quête; celle de soi-même. Un chemin parsemé d’obscur, d'étrangeté, de sincérité et d’humour.
A travers Caroline, Virginie Doulau envoie une superbe claque à tout un tas de conventions qui n’ont d’autres buts que de nous soumettre. Elle nous réveille, nous rappelle ce que nous sommes, ce que nous devons être, ce que nous ne devons pas oublier. Que les seuls a tracer des schémas dans nos vies c’est nous-mêmes, et personne d’autre… Sauf les rêves, peut-être, même les plus bizarres…
Merci donc au Chat Rouge de nous faire découvrir cette auteure avec ce 1er roman dont l’écriture est drôle, simple, et en même temps pleines de messages à prendre au 1er degré.

Virginie Doulau, Editions Le chat rouge, 2006, 182 pages

Fiche de l'ouvrage sur le site de l'éditeur
Interview de Virginie Doulau sur Oscurantis

vendredi 14 août 2009

La Vieille anglaise et le continent

La docteur Anne kelvin est mourante. A l'orée de sa vie une question se pose: veut-elle faire partie du programme Transmnèse de son ami Marc. Ce programme consiste à réintroduire l'âme humaine dans le cerveau d'un clone humain ou d'un animal. Mais des problèmes éthiques se posent: qui sont les êtres humains d'origine? Qu'en fait-on une fois clonés? Et les animaux, dans quelles conditions ont-ils été "pêchés"? Dans quel état?

Après une première étape d'émerveillement dans le corps d'un cachalot mâle, le détail a son importance, la narration alterne alors entre cette découverte et les étapes du processus de transfert, notre héroïne découvrira rapidement la face cachée de ce projet ni très écologique ni très éthique!

Un pamphlet écologique et éthique qui nous fait nous interroger sur les sacrifices que nous sommes prêts à faire pour un soit disant progrès scientifique qui n'est pas sans rappeler Animal'z d'Enki Bilal!

Premières pages à lire sur le site de l'éditeur.

Jeanne-A Debats, Éditions Griffe d'encre, collection Novellas, mai 2009.

Deux cierges pour le diable

Caterina, 15 ans, fille de l'ange militant pour la paix Iah-Hel et d'une humaine se retrouve un beau jour, bien malgré elle, au milieu de la guerre éternelle entre les anges et les démons lorsque son père se fait assassiner. Elle se fixe alors comme seul et unique but la vengeance de son père. Qui était-il vraiment? Quel était son rôle dans cette guerre? Qui l'a assassiné? Pourquoi? Notre héroïne n'aura-t-elle pas mis les pieds dans un complot trop complexe et universel pour elle?
Elle fera la connaissance du démon Angelo. Pourquoi souhaite-t-il l'aider? A quel point un démon peut-il être sincère? Ne va-t-il pas lui aussi mettre les pieds dans un complot beaucoup trop compliqué pour lui orchestré par le démon Nébiros, supposé démon responsable de La Grande Peste?

Malgré un aspect bavard et un résumé qui pourrait paraître avoir été écrit mille fois Laura Gallero Garcia nous entraîne dans un complot démoniaque dans lequel toute la partie théologique pure est exacte! Des hiérarchies angéliques et démoniaques, aux noms des démons, exception notable de Nébiros faisant référence à Naberius. En résumé une initiation parfaite à la théologie et ses anges et démons pour les adolescents passionnés par le fantastique!

A noter la présence d'un glossaire reprenant les personnages principaux à la fin de l'ouvrage.

En bonus voir les références des livres dont parle l'héroïne:

- Livre de Saint Cyprien
-Dictionnaire infernal de Collin de Plancy, une version numérisée sur Gallica
- Praestigiis Daemonum (en bonus regarder le Pseudomonarchia Daemonum, hiérarchie des troupes démoniaques)

Autres bonus plus généraux sur le site de l'éditeur.

Laura Gallero Garcia, Editions Baam!, traduit de l'espagnol par Faustina Fiore, mai 2009.

mardi 11 août 2009

"-Tu sais, soliloque Serge Agglo en se tortillant sur le lit pour enfiler son pantalon, plus j'y réfléchis, plus je crois que c'étais des nazis.
-Ah?
-Ouais. Je pense même que c'était les nazis qui ont saboté ma braguette... et la banquette de la voiture... J'ai une hypothèse: ils sont morts à Berlin, ces mecs, tu vois, ils ont pris des pilules de cyanure ou bien ils se sont fait une OD de morphine-base. Mais leur énergie psychique, grâce à l'aide de fameux mages hyperboréens conservés dans la glace et réanimés par les savants d'Hitler, s'est concentrée au Pôle Sud, au bord du trou de la terre creuse. Et maintenant, ils ont le pouvoir de se fondre dans les objets comme des putains de korrigans! Et de faire de nos vies un enfer! (NDA: Les preuves corroborant ces allégations ont été récemment déclassifiées par le FSB et sont aisément consultables sur Internet.)"

"L'Apocalypse selon Huxley", in Le Diapason des mots et des misères, Jérôme Noirez, Griffe d'Encre.

Terre des affranchis

Bienvenue à Slobozia, Terre des affranchis en Moldave, petit village en Moldavie roumaine entouré d'une grande forêt. Ce village s'organise autour d'un lac, La Fosse aux Lions ou Fosse aux Turcs du nom des turcs poussés à l'au lors de la bataille mené au XVIème siècle par Etienne le Grand, voïvode de Moldavie, dont on dit que les moroï, des "morts-vivants" errent dans le seul but de harceler les vivants voir les tuer!
En cette contrée reculée où la religion chrétienne orthodoxe et les superstitions sont étroitement mêlées, pendant le règne de Ceausescu, une série de meurtre a lieu, en 1965, la légende du lac est alors bien pratique pour cacher le coupable. Victor, notre criminel va alors être caché pendant des années par le père Ilie qui lui donnera la mission secrète de recopier les écrits des saints, interdits sous le régime communiste ainsi que ses journaux personnels.

Dans ce petit village perdu les secousses de la grande Histoire vont se faire ressentir jusque dans les plus bas instincts des personnages mais font aussi permettre le rédemption de notre héros.

Terre des affranchis est un roman envoûtant tant par son ambiance qui fait pensé à l' Hôpital et ses fantômes de Lars Van trier pour le côté maléfique du lac et la persistance des superstitions que par ses échos historiques qui rappellent à quel point rien n'est plus dangereux qu'un groupe de villageois vindicatifs envers les étrangers ou les "revenants".

Note: l'auteure est originaire de ce village ce qui explique beaucoup de chose sur les différents personnages!

Extrait:

"Emmitouflés dans leurs larges soutanes noires, la tête recouverte d'un long voile qui leur masquait en partie le visage, les moines faisaient penser à ces fantômes silencieux qui aiment déambuler entre les vieilles pierres. Nul ne connaissait leur nombre exact. D'ailleurs toutes sortes de rumeurs couraient sur la communauté. On racontait qu'il n'était pas rare qu'un jeune homme disparaisse subrepticement après avoir engrossé une fille du village. S'il se refusait à épouser la jeune femme, il était alors contraint d'entrer au monastère et d'y recevoir l'habit angélique. Aussi, nombreux étaient les paysans à n'approcher le sanctuaire qu'avec crainte. Certains étaient même prêts à faire de grands détours pour éviter d'en longer les murailles. L'expérience de la sainteté effraie parfois plus qu'elle n'attire."

Premier chapitre lu sur le site de l'éditeur


Liliana Lazar, Editions Gaïa, août 2009.
Marty explique le fait d'être un bon à rien par une saison de base-ball catastrophique quand il était gamin. Quand il lui arrive de se lancer sur le sujet, tout le bar lui crie de reprendre un verre. On se pose forcément des questions quand on voit un mec qui attribue trente années d'échec au fait d'avoir cafouillé avec une balle rasante à l'âge de huit ans. On s'en pose forcément aussi sur ceux qui se prétendent ses amis mais refusent de lui laisser dire ce qu'il a sur le coeur.

"Tout ce qui est beau est loin", in Dead Boys, Richard Lange, coll. "Terres d'Amérique". Traduit de l'américain par Cécile Deniard.

lundi 10 août 2009

L'éclat du diamant

Une série de meurtres, sans lien apparent entre eux, se déroule un jour ordinaire de 2007. En effet comment relier la mort d'un couple amoureux en weekend dans le sud de la France, d'un industriel de la pèche en Guinée, d'un passionné de reptile à Paris, et surtout celle du journaliste Frédéric Carloni, grand reporter pour le Matin de France abattu en pleine rue à Pigalle lorsqu'il rentrait chez lui? La nouvelle équipe du 36 quai des Orfèvres, composé de personnages aussi différents émotionnellement que culturellement et socialement, et dirigée par un commissaire Delajoie blasé et fatigué de l'exploration des affres de l'âme humaine, mène une enquête qui leur fera explorer les moindres ressorts de la publicité, de l'image et de la grande distribution.

Et si le mythe des vampires ne faisait que cacher une réalité plus sordide et tortueuse?

John Marcus grâce à une écriture qui se rapproprie tous les codes du roman noir nous entraine dans une aventure aux implications et aux rebondissements bien inattendus avec l'humour et le franc-parler caractéristiques de chacun de ses personnages!

Ce roman est la première publication de la toute jeune maison d'éditions L'Autre édition qui revendique une proche proximité avec les libraires. Dans ce but il a mis en avant un prix de lancement jusqu'au 31/12/2009 de 11, 09 euros et 16, 83 ensuite.

Un système de bonus est aussi mise en place afin de compléter la lecture! (sur ce lien)

Extrait:

"Denrée aussi insipide que périssable, la dépêche avait transformé l'information en consommable. C'était le prix à payer pour satisfaire la boulimie de l'Homo informatum. Car cette espèce croyait qu'être informée, de tout et de rien, mais toujours, c'était comme exister, se sentir vivre pour le moins. La cadence de réception de l'information semblait influer directement sur celui de sa vitalité sociale.
Delajoie de souvenait d'une phrase d'Albert Camus concernant l'homme moderne: "Je rêve parfois de ce que diront de nous les historiens futurs: il forniquait et lisait des journaux. Après cette forte définition, le sujet sera, si j'ose dire, épuisé." Aujourd'hui, l'homme moderne continuait bien à forniquer, mais il lisait surtout les dépêches. Dans ses journaux évidemment, mais aussi sur les sites d'information ou sur les déroutants de son téléviseur. Impossible d'y échapper".

John Marcus, L'Autre éditions, mai 2009.

Timeport (tome2) Speed and Rock'nroll

Et si Woodstock n'avait jamais eu lieu?

En 2044 le voyage temporel est depuis longtemps devenu commun et la famille O'Hara Brinkstone est envoyée en 1969 à Woodstock pour une semaine de vacances organisée par un marketing manager souhaitant revoir l' Histoire de la musique en transformant cet évènement en tribune pour Elvis Presley! Cette manipulation changera-t-elle l'Histoire? La révolution Hippie aura-t-elle lieu?

Malheureusement Woodstock ne constitue qu'une toile de fond pour ce roman futuriste pour ado. L'auteur ne décrit pas l'importance de l'évènement, ce qui est un peu dommage car il aurait bien ludique de voir comment un adulte aurait pu présenter les implications musicales et politiques du mouvement Hippie! On suit surtout les pérégrinations de cette famille partagée entre la fantaisie d'une mère pilote dans le temps et la rigueur d'un père historien; les interactions familiales permettant au grand-père responsable de l'agence de surveillance temporelle de remettre en place le véritable passé. Reste une comédie futuriste et fantaisiste pleine d'imbroglios et de références au véritable déroulement de cet évènement majeur!

J'avoue ne pas avoir lu le premier tome donc je ne peux commenter que ce tome.

Pour l'annecdote: le festival a vraiment failli ne pas avoir lieu lorsque les habitants de Wallkill, ville à côté de Woodstock, ont retiré leur autorisation auprès de l'organisateur de l'évènement!

Kevin Bokeili, Editions IVème zone, octobre 2008.

dimanche 9 août 2009

My life has no rhythm: Dead Boys de Richard Lange

La collection "Terres d'Ameriques" d'Albin Michel présente très régulièrement des recueils de nouvelles au public français. Malheureusement il semble y avoir en France une réticence flagrante envers cette forme littéraire. Depuis Edgar Allan poe, la nouvelle est considérée sacrée outre-Atlantique, elle est un premier pas initiatique dans les ateliers d'écriture et certains auteurs se sont fait un nom en n'écrivant aucun roman. C'est tout un savoir-faire de pouvoir créer en seulement quelques pages une histoire auto-suffisante. Trêve de considérations rabâchées, le recueil de Richard Lange mérite mieux comme introduction.

Dead Boys est un album de free jazz ou chaque morceau a déjà commencé, des tranches de destinées erratiques où chaque personnage continue à avancer, malgré les faux départs, fausses notes et douloureux couacs. Réalités urbaines, imprégnées d'une molle combativité forcée, avec leur lot de séparations, de rassemblements masculins autour d'un verre, de désillusions, de petits rayons de clarté imprévus, de drames et ruminations. On y recolle les morceaux comme on peut, les doutes permettant, après tout, de s'accrocher.

"Perdu de vue" ou la rencontre de deux demi-frères d'un père trop vite étouffé par les responsabilités, décrit le subtil rapport de force en sourdine entre le squatter Karl, ancien taulard dont les petites aventures (dont un bouleversant conte de Noël) s'insèrent à la manière d'interludes dans la nouvelle et Spencer, père de famille un peu kleptomane, spectateur et acteur des fissures quotidiennes.
"Lutte Anti-vol" et son petit boulot occasionnel dans cette supérette conseillé par Jim, un pote ancien junkie reconverti en philosophie zen. Journées médiocrement remplies de musique en boucle diffusée dans les rayons à surveiller. Le genre d'endroit facilement repérable pour des ados qui veulent franchir un palier dans la délinquance.
Une mention particulière pour "L'amour m'a donné des ailes" et son personnage brisé, harcelé par la culpabilité, distordue en rancoeur posthume, celle de sa femme. Petite peinture tragico-comique avec sa drogue, son racisme, ses petits dérapages et ses absurdités.
Dommage que l'utilisation exclusive de la première personne, au masculin, rend la lecture de ce recueil un peu trop homogène et facilite la confusion du lecteur qui peut finir par confondre les protagonistes et événements des différentes nouvelles.
Jamais ostensiblement sordides ou gratuitement violentes, les nouvelles de Dead Boys s'inspirent des circonstances parfois cruelles, auxquelles la vie exige de survivre.

Dead Boys, Richard Lange, Albin Michel, coll. "Terres d'Amérique", 20€. Traduit de l'américain par Cécile Deniard.

samedi 8 août 2009

Les boules tombent avec un bruit mat et je les dispose dans le triangle, les cerclées, les pleines, la huit au centre. Tournant autour de la table, je dédaigne les coups faciles et je tente des miracles, je suis dedans, je ne peux pas rater. Les lois irréfutables de la physique ont été déclarées nulles et non avenues. Des boules en percutent d'autres et adoptent d'impossibles trajectoires qui se terminent toujours dans les poches du coin. Ce qui monte ne retomba pas nécessairement.
Et si un moment comme celui-là avait été accordé à Simone? je me demande. Eh bien, elle aurait décollé quand elle a sauté, au lieu de tomber. Elle et notre bébé auraient pris leur envol depuis cette passerelle et plané vers Pasadena, la circulation étincelant et grondant en dessous d'elles comme une rivière rapide et peu profonde sous le soleil du soir. Et merde. Voilà que je recommence. J'ai aussi rêvé que j'étais là pour les rattraper et d'autres fois, j'ai réussi à la convaincre de descendre de la rambarde; je l'ai persuadée de me donner le bébé, puis de prendre ma main à son tour. Bientôt je serai Superman ou autre chose. Cela en devient débile à ce point. Je vais contruire une machine à remonter le temps ou les enduire de gomme à voler. Tout pourvu qu'elles restent en vie. Tout pourvu que les choses soient différentes de ce qu'elles sont.

"L'amour m'a donné des ailes", in Dead Boys, Richard Lange, Albin Michel, coll. "Terres d'Amériques". Traduit de l'américain par Cécile Deniard.

Somebody's digging my bones: Black Sabbath, La Bête venue de Birmingham de Guillaume Roos

The Devil You Know, l'album de Heaven & Hell, bien qu'encore sans titre à ce moment-là, était déjà prévu au moment de la rédaction de cette première biographie française (dites-moi si je me trompe) de Black Sabbath. A l'heure qu'il est l'album est sorti. Oui, "la légende continue...", mais pas sous le même nom. Ce qui est, après tout, une bonne manière d'établir le bilan de ce qu'est Black Sabbath depuis ses origines.

Avec son sommaire très efficace, un chapitre par album, Guillaume Roos s'est donc attaché à raconter le parcours d'un des groupes les plus influents de la sphère hard-rock/metal. Que l'on soit fan puriste ("ah Cozy Powell à la batterie [soupir]..."), relativement profane ("ouais, j'connais Paranoid") ou quelque part entre les deux (ce qui est mon cas et j'en savais si peu avant d'avoir refermer le livre), ce travail de paléontologie, très minutieux, se révèle être une référence complète et pertinente.

L'accident de travail qui coûtent deux doigts à Tony Iommi (détail d'une importance qu'on ne soupçonne pas), la rencontre des quatre brummies (surnom donné en référence à leur ville natale), leur période faste (pour leur nez, sniiif, entre autres) et féconde (du premier album éponyme à Sabbath Bloody Sabbath), les premières dissensions internes et externes (à partir de 1976), les incessants changements de line-up (plus d'une cinquantaine d'après l'annexe consacrée à "L'Arbre généalogique"): tout est agréablement ponctué d'interventions, incluses les nombreuses facéties d'Ozzy, d'anecdotes et points d'histoire non résolus. Michael Bolton et Tom Jones ont-ils réellement fait partie du groupe? Je ne vous révélerai rien, même pas le nom du bassiste qui figure dans le clip de "The Shining". Ne parlons pas de l'illuminé mythomane Jeff Fenholt, qui a ridiculement entretenu la réputation sataniste qu'encore beaucoup de crétins veulent accorder à Black Sabbath. Mais au fait, d'où vient ce nom?

On y apprend les départs et retours de Bill "ça s'en va et ça revient" Ward et de Geezer "should I stay or shoud I go" Butler, le premier pour des raisons de santé, le second souvent pour désaccords temporaires. Sans oublier les tentatives désespérées, au fil des ans, de faire revenir Ozzy "tu veux ou tu veux pas?" Osbourne (hélas trop occupé par sa carrière solo et autres regrettables shows de télévision) au sein du groupe par Tony "the show must go on" Iommi, seul membre permanent pendant toutes ces années. Ozzy est officiellement réintégré au groupe depuis 1996, mais excepté deux titres inédits en bonus sur le live Reunion rien n'est encore sorti de nouveau après cette pseudo-reformation. Cet immobilisme forcé (il existerait 7 titres enregistrés, cependant, enfermé dans un tiroir) a donc mené Iommi, Butler & Co. dans un premier temps à l'écriture de trois morceaux inédits avec Ronnie James Dio (présents sur la compilation The Dio Years) et, à moyen terme, à Heaven & Hell.

En ce qui concerne les annexes, elles prennent les deux tiers de l'épaisseur du livre et sont, il est vrai, plus laborieuses à lire que la biographie à proprement parlé. Elles ont cependant fonction complémentaire de référence et rappellent (ce qui peut être considéré comme des redites) de nombreux points charnières que l'on peut avoir oublier. Les annexes autour des individus permettent une compréhension du rôle de chacun et ouvrent sur de potentielles futures découvertes musicales pour le lecteur. On se rend compte à quel point l'interview de Bill Ward a aidé l'auteur mais l'interview de Neil Murray (un des nombreux bassistes), aussi intéressante soit-elle, aurait eu plus sa place dans une biographie consacrée à Whitesnake. Une interview de Geoff Nichols (deuxième membre le plus présent après Toni Iommi) aurait été préférable, mais je ne souhaite pas remettre en cause le gros travail fourni par Guillaume Roos, j'ai conscience des impossibilités et des restrictions intrinsèques à ses recherches.

Je n'avais eu qu'une vision achronologique (c'est périlleux d'utiliser un mot pareil) et tronquée de l'histoire du groupe, n'étant informé que par l'intérieur des pochettes d'album trop sommaires. Ce pavé biographique m'a beaucoup éclairé et a comblé bon nombre de mes lacunes: de mes écoutes de "Paranoid" et "Headless Cross" (toutes deux régulières sur la playlist du samedi après minuit de Ouï FM, il y a une quinzaine d'années) à mes découvertes des albums au gré des rayons pas toujours bien fournis des disquaires ou médiathèques (j'ai appris, par exemple, très tardivement que Ian Gillan chantait sur un album et qu'il y avait eu donc d'autres chanteurs qu'Ozzy, Ronnie James Dio ou Tony "roue de secours" Martin), en passant par mes interrogations à ma première écoute du morceau éponyme qui ouvre le premier album ("c'est flippant ce truc, mais comment les gens ont réagi à l'époque à cette voix possédée?"), tant de souvenirs qui retrouvent une saveur très particulière.

Un document indispensable pour qui s'intéresse à la naissance du métal et au poids lourd (camion noir ou dinosaure?) que restera Black Sabbath.

Un merci particulier à Taly et à l'éditeur Camion Blanc.


Black Sabbath, La Bête venue de Birmingham, Guillaume Roos, Camion Blanc, 34€.

mercredi 5 août 2009

"C'est pas si dangereux que ça, insiste la gosse. On se met juste à l'entrée et on leur fait le cinéma... Mickey!
-Je ne sais pas s'ils aimeront Mickey.
-Quoi alors? Donald?
-Non plus.
-T'as pas un film de fantôme? ça leur plairait, ça!
-J'ai pas de film de fantôme, mais j'ai peut-être un film fantôme.
-C'est quoi?"
Je vais chercher sous mon lit une bobine. Je déroule quelques centimètres de la pellicule et je lui montre dans la lumière du projecteur.
"Y a rien...
-Rien du tout. C'est ça, un film fantôme."
Elle semble désapointée. Je vois bien qu'elle réfléchit intensément, qu'elle utilise toutes ses maigres ressources intellectuelles... Et puis finalement elle conclut, mais à voix basse, que c'est un film fait pour eux et qu'il vont l'adorer.

"Bolex" in Le Diapason des mots et des misères, Jérôme Noirez, Griffe d'Encre.

mardi 4 août 2009

On n'a pas tous les jours un silence de cette qualité. J'aimerais en déchirer un bout et le garder dans mon portefeuille pour plus tard.

"Perdue de vue", in Dead Boys, Richard Lange, Albin Michel, coll. "Terres d'Amérique". Traduit de l'américain par Cécile Déniard.

dimanche 2 août 2009

Please stop staring at me: Freaks - De la nouvelle au film de Boris Henry


Depuis le temps que j'entendais parler de Freaks, la sortie de ce petit essai m'a enfin donné l'opportunité de me faire idée précise de son contenu. La nouvelle "Les éperons" ("Spurs", 1923. Inédite en français jusqu'à maintenant) de Clarence Aaron "Tod" Robbins, détail que j'ignorais jusque-là, fut à l'origine du film de Tod Browning. En intégrant la nouvelle (un lien est même donné aux puristes qui voudraient lire la version originale: http://www.olgabaclanova.com/spurs.htm), Boris Henry a permis ainsi au profane que je suis de tout appréhender dans la même foulée: la nouvelle, le film, sa place dans l'oeuvre de Browning (ouvrant sur d'autres de ses films) et la plus importante partie, l'analyse du film et de son rapport avec la nouvelle.

"Les éperons" est une nouvelle cruelle dont le personnage principal Jacques Courbé, nain résident du cirque Copo, se prend d'affection pour une Jeanne Marie, cavalière à la plastique de rêve. Jeanne Marie n'accepte le mariage que dans l'objectif de rouler Jacques, avec la complicité de Simon Lafleur. Mais elle avait oublié Saint-Eustache, le chien fidèle du nain. Le retournement final de ce conte noir et acide marque tellement l'esprit du lecteur qu'en 1932, Tod Browning en réalise une adaptation cinématographique qui fera beaucoup parler d'elle.

Jacques devient Hans, Jeanne Marie devient Cleopatra et Simon Lafleur devient Hercules. Ils se retrouvent dans une situation similaire à la nouvelle, c'est-à-dire ce triangle amoureux fait de faux semblants, de moqueries et de rancoeur. La vengeance finale est un dénominateur commun. Cependant, Freaks met en scène beaucoup plus de personnages qui serviront la vision personnelle de Browning. Les phénomènes du cirque Copo ne sont également plus les mêmes et n'ont pas la même fonction. Je préfère être évasif sur l'intrigue du film et me contenter de dire que l'analyse de Boris Henry relie pertinemment nouvelle et film. Les quelques thèmes développés par Browning, sont expliqués de manière théorique mais abordable à qui n'est pas forcément familier avec le jargon du cinéma. Henry appuie ses propos notamment sur une bibliographie solide autour de Freaks et de son créateur, mais aussi sur Le Dictionnaire des symboles de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant (chez Robert Laffont, collection "Bouquins), ouvrage de référence si l'en est.

Certains d'entre vous ignorent peut-être la particularité de certains des acteurs du film? Les "monstres" ne sont pas le résultat d'effets spéciaux. Les difformités sont réelles, les acteurs sont siamois, homme tronc, cul de jatte etc. Certains spectateurs de l'époque n'ont pas supporté la vue de ces physiques qui ne cadraient pas avec la machine à rêves holywoodienne. Sur le plateau de tournage, les acteurs "normaux" eux-mêmes ne jouaient pas un rôle de composition, mais rejetaient ces êtres humains que Tod Browning , impose à l'empathie des spectateurs. Qui sont les vrais monstres, en fin de compte? Le réalisateur s'est approprié "Les éperons" pour mieux soumettre cette problématique universelle de la nature humaine. La fin du film n'en est que plus redoutable.


Freaks - De la nouvelle au film, Boris Henry, Rouge profond, coll. "Raccords", 13€. Nouvelle traduite de l'américain par Jean Marigny.