"Rana Toad", ça se mange?

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mardi 31 août 2010

Erzsebeth Bathory - Le Sang des innocentes

Jacques Sirgent, directeur du musée des vampires et des créatures, s'intéresse cette fois à l'énigme historique cachée derrière la légende de la comtesse Erzsebeth Bathory.

Il part d'une explication plus large de la vision de la femme depuis l' Antiquité à travers l'analyse de rite comme les vestales ou l'origine des Gorgones pour expliquer pourquoi ce sexe fait si peur et comment on l'a muselé, méprisé et éliminé à travers les âges pour en venir à la situation politique en Hongrie puis dans la région originelle de la famille de la comtesse.

Il explique ensuite ce que l'on connait à travers les documents historiques de ses faits et gestes et pourquoi les arguments médicaux d'accusation d'hystérie et d'épilepsie sont erronés en se référant à différentes sources médicales.

Il aborde aussi les témoignages incertains et incomplets des procès ultérieurs à sa condamnation et à sa mort et bien sûr sans sa présence et pourquoi il n'est fait nulle part mention d'homosexualité supposée, car l'on confisquait les biens donc il y aurait eu accord entre la justice et la famille pour que ses enfants héritent, contrairement au procès de Gilles de Rais accusé un peu près des mêmes faits. Le rôle de l'Inquisition aurait-été simplement de réglementer la sexualité, argument développer de manière passionnante dans L'amour, la sexualité et l'Inquisition aux éditions La Louve. Enfin selon lui les Inquisiteurs ne pouvaient être choqués par les faits vu l'histoire des croisades et du pays.

Enfin il aborde les exploitations et création du mythe: d'abord par les nazis, afin de faire peur à la population, puis par la littérature et le cinéma pour en faire une créature proche du vampire.

Selon lui donc nulle baignoire pleine de sang, il aurait fallu en tuer des jeunes filles pour la remplir ni vierge de Nuremberg! Il y aurait eu simple complot pour voler le pouvoir à une femme trop intelligente qui en avait beaucoup trop.

Avec cette lecture féministe et historique il se rapproche de l'argument de Julie Delpy dans son interprétation du personnage dans son film particulièrement sensible et émouvant La Comtesse.

Un livre à lire absolument pour aller au delà des élucubrations circulant depuis des décennies sur le personnage!

Jacques Sirgent, Éditions Camion Noir, juin 2010.

Les Dossiers secrets de Harry Dickson - Tome 1

Voici une redécouverte dont l'histoire éditoriale a été particulièrement orageuse. D'abord édité en roman feuilleton Harry Dickson fut réédité et bien mal traduit en roman classique.
Pour plus d'informations voir l'introduction très intéressante du livre ou le wikipédia consacré au personnage ou mieux le site officiel.

Harry Dickson est un ersatz américain de Sherlock Holmes en plus humoristique qui n'enquête que sur des affaires en rapport avec l'étrange. Dans ce premier tome regroupant les nouvelles La Main étrange et L'Héritage de Cagliostro sont abordé les thèmes de la disparition, de crimes étranges en rapport avec un certain modèle occultiste, des machines, des spectres, des monstres, des gangsters aux costumes trompeurs, plan tarabiscoté, fausses identités.

Par exemple une tueuse machiavélique use d'un déguisement et endosse une fausse identité et recourt à un plan tarabiscoté pour arriver à ses fins. Elle est tuée par un monstre marin mi-singe mi-homme qui ne supporte pas la lumière du jour.

Même si le monstre semble arriver comme un cheveu sur la soupe il apporte un petit air décalé et humoristique à une enquête très sérieuse.

Une (re)découverte très amusante d'un personnage attachant. On s'amusera à faire le jeu des différences avec son modèle Sherlock Holmes.

Brice Tarvel, Éditions Malpertuis, collection Absinthes, Ethers, Opiums, avril 2009.

Le monde enfin

Un vieil homme se promène à cheval dans les restes du monde après une catastrophe dont nous n'apprendrons l'origine que rétrospectivement à la fin du roman.

Ses rencontres sont narrées à travers une focalisation omnisciente, chronologiquement et en alternance avec l'évolution du héros dans les restes du monde ce qui permet que de constater la déliquescence moral et physique des derniers être humains.
On suit d'abord la survie d'une famille dans un quotidien où l'eau est rationnée et les derniers animaux traqués puis la situation dans plusieurs lieux à des années d'intervalle. Dernières errances à Paris, retour inespéré et miraculeux des règles pour une femme qui tient furieusement à tomber enceinte (mon passage préféré je l'avoue par son côté désespéré qui m'a rappelé le film Les Fils de l'homme), un homme térré dans une cave 6 ans après la catastrophe, des hommes se raccrochant à l'Area 167, une base de données de musique située dans une base militaire encerclée par les cyclones et les dinosaures, ou encore un homme qui se réveille dans un hôpital de ladite base et à qui la mémoire revient peu à peu.
Mais deux scientifiques se réveillent dans l'espace: quel avenir? la femme enceinte a-t-elle pu atteindre son objectif?

J'avoue m'être intéressée à ce roman car je suis particulièrement cliente des romans post-apocalyptique et que l'argument me rappelais la reprise de ses droits par la nature développé dans l'essai scientifique de vulgarisation Homo Disparitus paru il y 3 ans.
J'ai particulièrement apprécié l'idée que l'auteur n'explique qu'à la fin du roman la nature du cataclysme et se concentre plutôt sur l'aspect extinction de la race humaine du côté plus quotidien et humain et donc très réaliste.

site officiel de l'auteur

Jean-Pierre Andrevon, Éditions Pocket sf, mai 2010.

Les Pilleurs d'âmes

La première publication de la jeune maison d'édition Ad Astra est un mélange de roman d'aventures de flibusterie et d'espionnage intergalactique pétrie de haute technologie.

En 1666 l'apprenti pirate Yoran Le Goff débarque à Basse-Terre afin de retrouver un assassin qui lui a déjà coulé un navire dans l'espace. Il devra non seulement se fondre dans le paysage et respecter correctement les us et coutumes de la micro-société des pirates mais aussi survivre assez longtemps pour retrouver l'affreux personnage. Des flash-backs expliquent progressivement le passé du héros, narrateur omniscient de l'histoire ce qui amène un côté immersif supplémentaire, ainsi que son origine intergalactique.
Pour atteindre son objectif il est aidé par le commandement de son navire intergalactique par des interfaces qui apparaissent en temps nécessaire devant lui et des espions drones supposés lui servir d'œils espions.

Le tour de force de Laurent Whale est de recréer les us, coutumes et langage des pirates tout en amenant un certain humour bien décalé (les drones espions ne sont pas vraiment efficaces et mettent plus le héros en danger qu'autre chose par exemple). Ce ton m'a rappelé avec nostalgie le duo complice de la série Code Quamtum teinté d'un petit côté MMORPG.

Laurent Whale, Éditions Ad Astra, juillet 2010.

Les éditions Ad Astra seront présentent à la rentrée des petits éditeurs de sf le 11 septembre aux Buttes Chaumont avec Griffe d'encre, Malpertuis, Actu SF, Mille saisons et bien d'autres.

lundi 30 août 2010

I Bet You Are Definitely in the Top 3: Last Night In Twisted River de John Irving

Un nouveau roman de John Irving est quelque chose dont je guette la sortie depuis avoir lu certains de ses romans les plus marquants, The Hotel New Hampshire en tête. Ma découverte de l'auteur remonte à 1997 avec L'Oeuvre de Dieu, La Part du Diable (The Cider House Rules), dont je prévois depuis un certain temps une relecture. Lire et apprécier un tel roman à dix-sept ans n'implique pas forcément en avoir appréhendé toute la portée. Après avoir consacré un an et demi à dévorer chronologiquement la bibliographie romanesque de Charles Dickens, aucun autre écrivain que John Irving n'a provoqué d'égale fascination (Mark Twain, cependant n'est pas très très loin). Je pense avoir considéré Irving comme le Dickens du vingtième siècle (en plus cru et moins contraint, vu les époques) en lisant The World According To Garp (chose que je n'avais pas pu faire à la lecture de The Cider House Rules, puisqu'elle précédait ma monomanie dickensienne de deux ans). Il n'y a que l'oeuvre d'Irving qui a su, et qui confirme cet état de fait avec ce dernier roman, me parler comme l'avais fait celle de Dickens (je sais je me répète). Je n'ai donc pas été surpris en lisant dans la postface de Last Night In Twisted River (édition Black Swan): "J'avais quinze ans lorsque j'ai lu pour la première fois De Grandes Espérances de Charles Dickens, le roman qui m'a donné envie de devenir écrivain" (ma traduction, bon c'est une phrase très simple).

Le cuisinier Dominic Baciagalupo et son fils Danny sont contraints de quitter le nord du New Hampshire à la suite d'une tragique méprise de la part de Danny. Constable Carl (surnommé péjorativement "Cowboy", pour son attitude violente et bornée où l'alcool joue un rôle plus que certain), directement concerné par a tragédie évoquée, va se mettre en tête de les retrouver. Un autre personnage, impliqué dans cette poursuite, est un des meilleurs personnages jamais créés par Irving. Ketchum, le bourru à moitié (voire plus) dingue, le tourmenté et protecteur radical des fugitifs, vous choque, vous fait rire et vous attriste. Dans une potentielle adaptation cinématographique, je me demande quel acteur pourrait le jouer fidèlement, peut-être Jack Nicholson? Sur la totalité des 670 pages, cette intrigue proche du polar (chose inhabituelle pour Irving donc élément plus que tentant) ne prend pas tant de place que ça et pourtant elle est cent fois plus efficace que tous les romans d'Harlan Coben réunis (oui, c'est une de mes têtes de turc).

Courant sur un demi-siècle (1954-2005), le roman se révèle plus riche qu'une traque pure et simple. Irving nous manipule avec ses flashbacks, les demi-mensonges de ses personnages, leurs passés tronqués, des révélations coup-de-poing, des scènes délirantes et des coïncidences à la limite du vraisemblable. Si, comme la femme évoquée dans la postface, vous détestez la structure des romans du dix-neuvième siècle, allez donc lire autre chose. Irving s'attarde (comme le fait Dickens) sur nombre de personnages secondaires, leur donnant une consistance indéniable malgré leur coté très expressif. Les collègues italiens ou asiatiques de Dominic tout au long de ses déplacements sont les protagonistes des scènes les plus drôles. Appréciez-les à fond, car Last Night In Twisted River est dans son ensemble très sombre et implacable envers ses protagonistes. Beaucoup apprécieront par exemple le petit mystère enveloppant Joe, le fils de Danny. Il est question d'une Mustang bleue mais je n'en dirai pas plus.

Ceux qui sont déjà familiers de l'écriture si particulière de John Irving, retrouveront avec plaisir cette multitude de détails, parallèles et points communs au fil des décennies de l'action avec lesquels il jongle sans difficulté tout en leur donnant un sens. Notre ami l'ours, animal récurrent dans son oeuvre dès le tout premier roman, refait même son apparition. Parler de "recette à succès" serait une affirmation ridicule face à la complexité des thèmes abordés (même les plus exploités par l'auteur ou dans la littérature en général). Mais Irving n'est pas totalement dans son monde: il sait intégrer de façon subtile des épisodes de l'histoire moderne des États-Unis, sans toutefois donner trop d'importance à la politique. Ce qui prime, ce sont les personnages et leur histoire.
Le tout est documenté (vocabulaire culinaire ou vie économique des régions-cadre de l'histoire), et parfois métalittéraire sans atteindre l'expérimental absurde. Semi-autobiographiques, le parcours et l'oeuvre de Danny, écrivain tout comme son créateur, est volontairement très similaire à celui d'Irving. Avec, au passage, quelques apparitions de special guests appréciables pour les amateurs de littérature américaine de la seconde moitié du vingtième siècle. Les passages sur la création littéraire de Danny/Irving laissent parfois s'insinuer un léger ennui, je l'admets, mais c'est si peu comparé à l'intensité globale du roman.

Last Night In Twisted River n'ayant pas encore vu sa traduction française paraître en librairie, je ne peux pour le moment qu'inciter ceux et celles dont le niveau d'anglais est suffisant pour l'apprécier de se jeter dès que possible dessus. Si vous êtes fan inconditionnel de l'auteur, vous parviendrez, lecture achevée, à la même conclusion que moi: il mérite sa place sur le podium, quels que soient les deux autres et l'ordre, selon vos préférences. "Indispensable", "à ne pas manquer" (enfin, une fois qu'il sera disponible en français), ne sont pas des libellés que j'utilise très souvent. J'ai même mis cinq étoiles sur cinq, ce que je m'étais interdit, sur Visual Bookshelf (application Facebook). Que voulez-vous, il y a si peu de romans qui, une fois terminé vous laisse avec une impression si totale, un avis si définitif d'avoir lu un bon livre.

Je suis très évasif sur beaucoup de détails car je souhaite que certaines péripéties ne vous paraissent pas trop prévisibles à la lecture. La quatrième de couverture de l'édition présentée en dit déjà trop. Voici d'autres chroniques fancophones et anglophones pour vous allècher encore plus, mais attention, elles en disent un peu plus que moi:

http://enlivrezvous.typepad.fr/enlivrezvous/2010/02/last-night-in-twisted-river-de-john-irving.html

http://bigmammy.canalblog.com/archives/2010/03/19/17278711.html

http://www.nytimes.com/2009/11/08/books/review/Scott-t.html

http://www.nytimes.com/2009/10/27/books/27irving.html?fta=y

http://network.nationalpost.com/np/blogs/afterword/archive/2009/10/24/book-review-last-night-in-twisted-river-by-john-irving.aspx

http://www.guardian.co.uk/books/2009/oct/24/last-night-twisted-river-irving


Last Night In Twisted River, John Irving, Black Swan, 7,19€ (là où je l'ai acheté, en tout cas).

jeudi 26 août 2010

Chain mail – Hiroshi Ishizaki


Sawako, jeune japonaise de 13 ans, s'ennuie ferme dans sa vie de collégienne. Plongée à corps perdu dans ses études et obsédée par l'excellence scolaire, elle n'a aucun ami et ne cherche pas davantage à se sociabiliser. Un jour, elle reçoit un mail sur son portable, d'une certaine Yukari.

« Sawako, tu viens jouer avec moi dans un univers fictif ? »

Elle découvre alors le site de Chain mail, créé par Yukari. Il s'agit d'une histoire virtuelle dont elle a imaginé le synopsis : les mésaventures d'une collégienne harcelée par un garçon déséquilibré amoureux d'elle. Quatre rôles sont à pourvoir : L'héroïne, le harceleur, le petit ami de l'héroïne, et une femme inspecteur de police chargée d'enquêter sur l'affaire. Chaque rôle sera tenu par une personne chargée de faire évoluer son personnage dans la fiction.

Enthousiasmée, Sawako accepte l'aventure Chain mail et choisit le rôle de l'héroïne victime du harceleur qu'elle nomme de son propre prénom. Elle est bientôt rejointe par Mayumi, amatrice de romans policiers (qui choisit le rôle de l'inspecteur de police), et Maï, fan de j-pop gothique (qui prend le rôle du petit ami de l'héroïne Sawako). Le harceleur sera campé par Yukari.

L'aventure Chain mail commence, et ces jeunes filles trouvent dans l'écriture de l'histoire une manière d'échapper à l'ennui et aux difficultés de leurs vies respectives. La fiction prend un tour des plus passionnants. Jusqu'au jour où Sawako écrit un texte plutôt inquiétant, laissant croire qu'elle est réellement poursuivie par un harceleur. Pendant plusieurs jours, Yukari et elles ne donnent plus aucune nouvelles, et on parle au journal télévisé d'une collégienne disparue...Où est la frontière entre réalité et fiction ?

Un livre absolument passionnant, dévoré en quelques heures. Un début un peu lent toutefois, car on passe par les présentations successives de Sawako, Maï et Mayumi, nécessaires pour comprendre ce que sont leur vie. Sawako, obsédée par la réussite scolaire. Mayumi, adolescente effacée vivant dans le seul but de soutenir sa meilleure amie, jeune prodige de badminton. Maï, ayant grandi aux Etats-Unis, avec une mère se donnant une façade de mère américaine progressiste, de type : « Ma fille est en 3ème et j'estime qu'à cet âge les enfants doivent être considérés comme des adultes, voyez-vous » alors qu'elle en pense tout l'inverse. Une attitude que Maï déteste et juge hypocrite.

La façon dont les chapitres s'alternent et le mode de narration nous aide d'autant plus à les comprendre. Un mode de narration intéressant, puisque les points de vue sont alternés et donnent successivement la parole à Sawako, Maï et Mayumi. On entre alors dans leur esprit, leur passé et leurs souvenirs plus ou moins marquants ou douloureux.

La seule personne dont on ne sache absolument rien est Yukari, si ce n'est qu'elle est à l'origine de Chain mail et qu'elle incarne le harceleur. Le mystère s'accroit lorsque Sawako et elles ne donnent plus signe de vie après que Sawako ait posté un texte inhabituel, laissant penser qu'elle est réellement la proie d'un harceleur. A partir de ce moment, l'ignorance de l'identité de Yukari devient source de suspense et d'angoisse et l'on brûle de connaître la clé du mystère. On va de rebondissement en rebondissement. Et à la clé, justement, l'énigme se résout de manière surprenante, mettant fin à un suspense angoissant. Je dirais que le dernier chapitre m'a évoqué le célèbre Psychose d'Hitchcock, mais je ne rentrerai pas plus dans les détails pour ne pas vous gâcher le plaisir de la lecture.

Chain mail – Hiroshi Ishizaki- Editions du Rocher Jeunesse - Avril 2009 - 249 p. - 13€

jeudi 19 août 2010

This Train Is My Life: L'extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet de Reif Larsen


Le titre original est beaucoup plus sobre, mais je ne vais pas critiquer l'éditeur NiL pour ne pas s'être conformer au slogan d'une publicité pour du café soluble. Parfois il est tentant d'en rajouter pour sortir du lot. Le format et le contenu de cet ouvrage sont déjà des arguments en sa faveur. On comprendra pourquoi cet élargissement radical en feuilletant ce roman hors-normes. Tous ces dessins, graphiques et autres pensées du personnage principal ne sont pourtant pas juste pour faire joli, ils font sens. Le terme qui vient immédiatement à l'esprit: roman à tiroirs.
Tecumseh Sansonnet Spivet a douze ans, est passionné par la cartographie, un peu sourdoué et en complet décalage avec ce que l'on attend d'un gamin du Montana. Son père, rancher taciturne et amateur de western, se montre distant envers ce fils qui préfère gribouiller des schémas pour des journaux scientifiques plutôt que d'adopter la vie rude mais inévitable de ces régions (non Filisimao, cela ne consiste pas à cultiver du fil dentaire, un seul énergumène est capable d'une idée aussi saugrenue). Les occupations de sa mère (qu'il appelle Dr Clair et non Maman tout au long du livre) sont de nature scientifique et elle semble plus obsédée par la recherche d'un insecte rare (voire imaginaire) que par les liens familiaux, renforcés ou non par des intérêts communs. Gracie, la grande sœur est quant à elle l'adolescente semi-rebelle qui ne désire que se tirer pour commencer une carrière d'actrice avec pour bande-sonore de la pop sucrée. Et puis il y a Layton. Mais je ne dirai pas qui est Layton, je vous laisse la surprise.

Le téléphone retentit alors que T.S. observe scientifiquement et rigoureusement, carnet en main, sa soeur éplucher le maïs. C'est un certain Jibsen, sommité du prestigieux musée Smithsonian, qui a été chargé d'annoncer à T.S. qu'il a reçu le très honorifique Prix Baird pour les nombreuses contributions qu'il leur a envoyées. C'est une véritable surprise pour l'enfant puisqu'il n'y a pas postulé. C'est Terry Yorn, vieil homme tout aussi passionné de science et un des seuls amis de T.S., qui a envoyé la candidature à son insu. Ce premier contact téléphonique se trouve être distordu par un malentendu qui est l'un des ressorts majeurs du roman: Jibsen ne se rendra pas compte qu'il a affaire à un gosse (il y des québécois qui rient là, non?) de douze ans. C'est une tradition, le lauréat doit prononcer un discours et Tecumseh est donc convié à se rendre à Washington. Voici donc la charpente narrative de l'histoire. Par peur d'un refus catégorique de ses parents, T.S. décide de traverser les Etats-Unis de son propre chef.

L'intrigue est en elle-même très attrayante et l'on imagine son déroulement plus que divertissant. Je suis tenté de lui reprocher ses multiples invraisemblances (à un tel point que je m'attendais à une fin à la M. Night Shyamalan) mais l'auteur semble s'être préparé à ce genre de critiques en se défendant, mine de rien, avec des réflexions, parfois métalittéraires, du petit voyageur. Le petit plus du roman, comme évoqué plus haut, ce sont les marges. Au fil de son aventure, les pensées, les souvenirs et autres digressions nous y sont révélés par le biais de flêches en pointillés. Graphiques, dessins, arbres généalogiques, cartes géographiques, tout ce que Tecumseh voit et ressent sera reproduit pour le lecteur. Parfois purement scientifiques, ces interventions se montreront drôles, ludiques, sensées, naïves, philosophiques ou, à quelques occasions, poignantes. Quelques dizaines de pages seront consacrées à l'histoire d'une de ses ancêtres, écrite et curieusement très détaillée par le Dr Clair, dont la découverte est partagée, en "temps réel" par le personnage et le lecteur. Un récit dans le récit qui nous sort un peu trop longtemps de l'intrigue principale mais qui est truffé de détails cohérents et significatifs dans la compréhension des rapports entre les personnages. Il serait stupide de le survoler.

Il n'est pas question d'intertextualité ou d'inspiration pour l'auteur mais quelques références nous viennent à l'esprit: M. Z. Danielewski (La Maison des feuilles, O Révolutions), Bernard Werber (surtout pour l'aspect encyclopédique "relatif et absolu"), Mark Haddon (Le bizarre incident du chien pendant la nuit) ou J. Safran Foer (Extrêmement fort et incroyablement près, qui est jamais arrivé à se souvenir précisément de ce titre?) J'ai conscience du périlleux problème de citer d'autres auteurs. Ce ne sont que d'innocents rapprochements qui n'ont pour unique fonction de remplir une chronique que je ne voulais pas trop révélatrice des petites originalités du roman. Les mauvaises langues pourraient râler, et je cite approximativement, "Mouais, encore un truc pompé sur Haddon et Safran Foer". J'espère vous convaincre en disant que, même si les ressemblances formelles sont indéniables, le contenu est suffisamment différent pour passer un très agréable moment en sa compagnie. Untel a trouvé prétentieux et imbuvables les romans expérimentaux de Danielewski (qui peut défendre O Révolutions?), un autre pense que Werber est la pire chose arrivée à la science-fiction française (il y en a au moins un qui est tenté de monter sur ses grands chevaux là, hein, non?) etc. Que les détracteurs de Danielewski ou/et Werber ne condamnent surtout pas Reif Larsen et son premier roman.
D'ailleurs, je pourrais aussi discuter de la petite citation de Stephen King, souvent utilisé comme argument publicitaire sur les couvertures, qui figure sur la quatrième. "Réunir Mark Twain [et] Thomas Pynchon", n'est pas une prouesse de Reif Larssen que je contredirai. Seulement, si j'adhère à la comparaison avec Mark Twain, L'extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet (vive le copié/collé quand le titre d'un roman est trop long) est beaucoup plus abordable qu'un roman de Pynchon (message à Abraham K: j'ai attaqué ma quatrième lecture de V., en portugais, cette fois-ci, la troisième en suédois ne m'avait pas plus éclairé que la v.o. ou la traduction française). A l'instar du roman déjà cité de Mark Haddon (titre trop long et qu'on a tendance aussi à déformer), la traversée de T.S. (ah il faut vraiment se casser la tête pour ne pas répéter le titre plusieurs fois) peut être tout à fait lu par les adolescents les plus curieux.

Pour tout vous dire, j'en ai loupé la sortie, en mars, et je n'avais aucune idée de l'existence d'un tel bouquin jusqu'à ce que je tombe sur un message facebook d'un vendeur de bande dessinée qui se planque (je n'utilise pas les termes exacts, on ne sait jamais avec le copyright, mais beaucoup d'entre vous savent de qui je parle). Ses goût littéraires étant très proches des miens, en général (il est plus sévère et exigeant que moi), je me suis laissé convaincre assez facilement. On ne se connaît pas personnellement et peut-être ne lira-t-il pas ces quelques lignes, mais ça ne m'empêche pas de le remercier.
Un site (en anglais, ça limite un peu, c'est dommage) est exclusivement consacré au roman. Interactif, il contient également des choses qui ne sont pas dans le bouquin. Si vous avez vraiment aimé (et que vous lisez en anglais) c'est un très bon complément, mais je vous conseille, comme je l'ai fait d'y jeter un coup d'œil après lecture, pour éviter les spoilers:



L'extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet, Reif Larsen, NiL, 21€. Traduction de l'anglais (Etats-Unis) par Hannah Pascal.

samedi 14 août 2010

When the dance-hall door blew (or was kicked) open again, Tony Bennett was crooning 'Rags to Riches.' Dominic didn't for a moment doubt that the town's eternal violence was partly spawned by irredeemable music.

Last Night in Twisted River, John Irving.

mardi 10 août 2010

Il semblait disséquer tout ce sur quoi il posait les yeux, inspecter son contenu, et trouver dans chaque chose la matière d'une petite plaisanterie qu'il formait en lui-même et dont il était le seul à rire.

L'Extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet, Reif Larsen, NiL. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Hannah Pascal.

lundi 9 août 2010

Wherever I May Roam: Le Voyage de Kuro T.1 et 2 de Satoko Kiyuduki

La collection "Made In" de Kana est surtout connue pour Le Sommet des dieux de Jirô Taniguchi et Yumemakura Baku (qui n'est absolument pas réservé aux fondus d'alpinisme, un ignorant total dans cette discipline peut aussi trouver cette série passionnante) ou plus récemment Une Vie Chinoise de Pierre Ôtié et Li Kunwu. En creusant un peu, d'autres titres paraissent dignes d'intérêt. Notamment cet énigmatique Voyage de Kuro par une certaine Satoko Kiyuduki.

L'éditeur a choisi de nous présenter la série (qui semble encore "en cours" au Japon, mais dont le troisième tome reste encore invisible à l'horizon) en publiant simultanément les deux premiers tomes (les seuls disponibles, donc, si vous suivez bien) le 6 mai dernier. Le sous-titre, Histoire d'une itinérante, est une des choses qui a attiré mon attention. Ce n'est pas ce dessin typiquement japonais qui intrigue le plus, c'est plutôt une atmosphère qui se dégage de l'objet. Qui est cette jeune fille en costume sombre et qui porte cet énorme chapeau noir? Et surtout, que fait-elle avec ce cercueil dans le dos? Cela suffit à attiser la curiosité et il a fallu feuilleter un peu pour voir... Quelques pages en couleurs tamisées, des lieux, des personnages qui semblent composer un univers particulier dans lequel les curieux n'hésiteront pas à entrer.

On suit Kuro ("noir" en japonais, tiens, tiens), accompagnée de Sen, une chauve-souris dotée de la parole, sur des chemins qui semblent ne pas avoir commencé. Une nomade, une vagabonde, appelez-la comme vous voulez (hé hé), qui semble avoir un but et des tourments encore indéfinis qui vont avec. Ces deux voyageurs font jaser, est-elle une sorcière accompagnée par son animal familier, sont-ils dangereux, oui, ou peut-être, vaut mieux se méfier. Que renferme donc ce cercueil qu'elle porte en permanence sur son dos?

La rencontre et l'adoption de Nijuku et Sanju (respectivement "29" et "30"), deux petites filles jumelles enfermées par un professeur dont elles attendaient le retour (est-il mort? sont-elles des l'objet d'expériences scientifiques?) apportera espièglerie mais aussi d'autres mystères à leur parcours. D'une naïveté éclatante, Nijuku et Sanju découvre à leur propre surprise qu'elles possèdent des pouvoirs magiques. Autre particularité, humoristique celle-ci, est la tendance qu'ont Sen et Kuro à se chambrer, d'un côté le mauvais esprit de Sen et de l'autre la résignation habituée de Kuro. D'autres personnages récurrents feront leur apparition: une aviatrice, un motard et un autre voyageur à tête de chien...
Le manga se lit comme les autres, de droite à gauche, mais, attention, il faut s'y faire, verticalement, par colonnes. De plus, ellipses et flashbacks s'en mêlent et les épisodes ne sont pas chronologiques. Tout pour créer une sorte de confusion onirique dans laquelle on se laisse bercer, sans se douter que derrière cette naïveté apparente se dissimule quelque chose. Peu à peu le puzzle prend forme. Il n'est pas si simple de classer ce manga, de cerner à quel public il s'adresse. Aux curieux de tous âges, très certainement. Une petite découverte à faire pour ceux et celles qui veulent sortir un peu du convenu.
Si Tim Burton avait été japonais et mangaka, je ne pense pas qu'il soit déplacé de penser qu'il aurait pu créer un truc semblable au Voyage de Kuro. Pourtant Satoko Kiyuduki semble être beaucoup plus connu, là-bas, pour une série (trois volumes papier et 12 épisodes animés), non disponible en France, intitulée GA Geijutsuka Art Design Class (quelques infos peuvent être dénichées sur le Wikipedia en langue anglaise, ne cherchez pas en français, y'a que dalle). Elle illustre aussi des nouvelles et travaille beaucoup dans le domaine du jeu vidéo.

Le Voyage de Kuro t.1 et 2, Satoko Kiyuduki, Kana, coll. "Made In", 12,50€ pièce. Traduit et adapté du japonais par Guillaume Abadie.

dimanche 8 août 2010

Deux policiers pour l'été

Comme certains le savent, j'ai intégré une nouvelle librairie à Paris. J'ai la chance de cotoyer un très bon libraire, une occasion de faire évoluer ma culture livresque en suivant ses conseils :)
Dans le genre policier, j'avais déjà quelques notions : Indridason, Robinson, Aspe, Vargas, Mo Hayder, Larsson (incontournable!) plus récemment Maitland, Suarez, des auteurs japonais comme Yumeno Kyusaku et son terrible Dogra Magra ou encore du polar fantastique à la Somoza.
Des connaissances sommes toutes très faibles quand on fait le point sur un genre vaste et de plus en plus demandé. Les deux critiques ci dessous sont donc l'entame d'une longue (je l'espere!) liste de découvertes, pour les noobs du polar comme moi :)

Le Poete : noir à souhait, avec autant de rebondissement dans l'intrigue qu'une balle malmenée par un fou de flipper. En un mot : efficace.
Si l'on vous demande un bon polar que l'on dévore d'une traite : Le poète. L'intérêt premier est le point de départ : notre enquêteur est journaliste. Cet oeil exterieur permet d'appréhender un angle de recherche loin des procédures habituelles.
La mort de Sean McEvoy - ce flic que l'on savait dépressif - d'une balle dans la tête, ne choque personne. Tout au plus veut-on l'oublier dans son unité, car il fait partie de ceux qui ont craqué. Seul son frère jumeau Jack (journaliste) ne classe pas le dossier et s'interroge encore.. et puis il y a ce mot d'adieu, plutôt étrange, un vers d'Edgar Allan Poe : "Hors de l'espace, hors du temps".
Un message qui pourrait mener au plus grand tueur de flics de l'histoire : le Poete.
Une critique tout de même : trop de changement à 180° à la fin, j'ai eu le tournis!

Le Poete, Connelly, traducteur Jean Esch, Points 8€

Un polar historique pour fins gourmets : Le cuisinier de Talleyrand.
On change totalement d'univers pour attaquer un sous-genre du polar : l'historique. Un genre difficile qui se doit de conjuguer érudition et art de l'intrigue, un exercice accomplit ici avec brio.
L'histoire se passe en 1814, un contexte historique houleux puisque Napoléon est captif sur l'île d'Elbe et qu'on le sent ourdir son retour.
Lors d'un grand congrès à Vienne se retrouvent les grandes puissances victorieuses et vaincues pour décider du sort et des nouvelles frontières de chacun : on redécoupe l'ancien empire. Le diplomate Talleyrand représente la délégation française.
A l'aube des négociations un corps est retrouvé, un corps méconnaissable, méticuleusement broyé. Les pistes mène l'inspecteur Janez Vladeski jusque dans les cuisines d'Antonin Carème, le cuisinier et meilleur atout de Talleyrand pour ses négociations.
Complot bonapartiste? Scene de ménage? Vengeance? Le mystere s'épaissit..

L'intrigue n'est pas des plus originales mais reste très bien amenée. Ce qui fait le charme de ce livre, c'est à la fois ce portrait saisissant d'une époque, dans un style travaillé que l'on picore avec bonheur, et son côté complètement immersif. J'ai ressenti les mêmes vertiges lors de ma lecture de la Compagnie des Menteurs (Sonatine) : à chaque fois que je reprenais une partie du récit, j'étais en train de fouiner dans des cuisines aux senteurs délicieuses, entrainée depuis les rues sales de Paris jusqu'aux tripots de Vienne, ou bien même au coeur de ces banquets où se jouèrent l'Histoire.

"Il fut émerveillé par la palette des couleurs, le jeu magique d'ombre et de lumière qui allumait les grilles des fourneaux, l'acier des lames, le ventre rebondi des casseroles. Il admira le bois des billots et le mica des pierres à aiguiser, le cuivre étamé des moules à gâteaux, les sacs de poivre, les yeux morts des poissons fixant les plafonds hauts, le sang caillé sur le plumage des volailles. Il admira sur les ustensiles la vibration des gris ardoisés et bleutés, sur la vaisselle, sur les corbeilles de navets, sur les tabliers des marmitons, le tremblement des blancs mêlés de perle et d'or. "


Le cuisinier de Talleyrand, JC Duchon-Doris, 10/18

vendredi 6 août 2010

Certains se figurent que, pour pêcher la crevette, il faut s'habiller en pêcheur de crevette... ils ont tort. En effet, ce qu'il faut, c'est surprendre la crevette et ne pas avoir l'air de venir exprès pour la pêcher. C'est pourquoi nous vous conseillons, pour vos parties de pêche, l'armure ou le smoking.

Conseils aux baigneurs, L'Os à moelle n°12, 29 juillet 1938.
Il mouille le plomb à la poupe et, regardant filer la ligne, il pense à Huck et Jim. Il imagine les deux amis sur la rivière Detroit, descendant son cours depuis Windmill Point, flottant tranquillement en territoire libre, allongés l'un près de l'autre sur un radeau que réchauffe le soleil.
Il aime cette image.
Il ne peut s'expliquer, ni expliquer à quiconque, le réconfort qu'elle lui procure. Elle le ramène à sa propre enfance, à l'époque où tout semblait possible, où les jeux les plus idiots devenaient l'odyssée d'un héros et où aucune défaite - aucune compétition, aucune bataille - n'était purement et simplement une défaite.
Il voit les silhouettes idéales de Huck et Jim, leurs bras et leurs jambes qui battent l'eau argentée.
Régulièrement, il repose son esprit sur cette vision; elle lui redonne force et substance et lui permet d'échapper à son gré, pour un instant du moins, à la crainte étrange qui s'est emparée de lui pendant la Guerre - l'impression que sa peu et ses os s'effacent et se changent en brouillard, comme si son corps n'était rien d'autre qu'une vapeur blanche.

Le Blues des Grands Lacs, Joseph Coulson, Sabine Weispieser. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Judith Roze.

jeudi 5 août 2010

En fait, je crois que même si Gracie n'avait que quatre ans de plus que moi, elle m'était infiniment supérieure en termes de maturité, de bon sens, de connaissance des usages sociaux et de compréhension de la pose théâtrale. Peut-être que l'air un peu fou qu'elle affichait quand elle épluchait le maïs n'était rien de plus que cela, une pose, une façon de nous rappeler qu'elle était avant tout une actrice incomprise profitant de l'une des nombreuses corvées qu'on lui infligeait sur ce ranch du Montana pour peaufiner son jeu de scène. Peut-être, oui - mais j'avais tendance à croire que, sous son air irréprochable, elle était tout de même un peu givrée.

[...] quant à mon père, Tecumseh Elijah Spivet, dresseur silencieux et maussade de jeunes mustangs fougueux, c'était le genre d'homme à entrer dans une pièce et à marmonner quelque chose comme: "On peut pas couillonner une sauterelle" puis à partir sans autre explication, un cow-boy dans l'âme, visiblement né cent ans trop tard.

L'extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet, Reif Larsen, Nil. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Hannah Pascal.

lundi 2 août 2010

(Don't Forget To) Breathe: Element II: L'Air


Deuxième partie du cycle consacré aux éléments fondamentaux, L'Air s'est matérialisé officiellement le 25 avril dernier, comblant une longue attente de presque deux ans (même si, pour ma part, j'ai attendu moins longtemps hé hé) après La Terre.

Constituée de 15 nouvelles inédites, cette anthologie, à l'instar de celles qui l'ont précédée, a la particularité de présenter dans son sommaire des noms familiers mais aussi de nouvelles signatures pas forcément connues du non-initié du microcosme de la SF française actuelle. Du point de vue graphique, cohérence à souligner, la première de couverture reprend les mêmes symboles que sur le premier volet, stylisés tels des sculptures aériennes là où ils semblaient tracés sur celle de La Terre.

Le terme "sculptures aériennes" est bien choisi puisqu'il me permet, transition toute trouvée, d'entrer dans le vif du sujet. Deux auteurs ont, dans leurs nouvelles respectives, mis en scène des personnages artistes sculpteurs. La magie de la sélection par comité de lecture (adoptée par Griffe d'Encre) a voulu que ces deux personnages soient très différents tout en gardant des particularités attribuées parfois trop facilement aux artistes en général. Pasquale Spumante, l'excentrique est volontairement caricatural, puisque le ton de "Fallait pas gâcher" (Timothée Rey) est à la farce made in Tales From The Crypt (référence décidément récurrente à la lecture des publications de Griffe d'Encre). Petit jeu littéraire qui consiste à ne plus plus confiner le found footage à la forme cinématographique (Blair Witch Project, Paranormal Activity etc.), "Fallait pas gâcher" se découpe en majeure partie en deux colonnes narratives censées représenter d'une part le son et de l'autre l'image filmée du vernissage de Spumante. Une narration plus traditionnelle avec Jean-Jacques Corsate, flic bourru mais drôlatique, ponctue le récit.
Le second sculpteur, Elliott Clay ("Clay" signifie "argile" en anglais, lien involontaire ou pas avec la première anthologie, la coïncidence est remarquable. Mais l'intention de l'auteure est plus probablement de relier le nom du personnage à son occupation) est sorti lui de l'imagination d'Hélène Cruciani ("Du Mystère dans l'air"). Plus tourmenté, moins m'as-tu-vu que son confrère Spumante, le cadre de son histoire est plus terre à terre, même si elle se déroule dans un futur indéfini et qu'elle imagine une matière artistique (l'aérogel). Il y est plus question des rapports conflictuels entre le monde intérieur d'Elliott et son entourage familial et mondain. Pas désagréable mais possède plutôt une ambiance propre à la littérature générale si l'on fait abstraction des éléments SF.

Un troisième artiste, musicien cette fois, est le protagoniste fascinant de "Protoxyde ou "L'air d'en rire" (Dossier de presse)". Li-Cam réussit à créer un futur où l'Europe s'est (en)terrée suite à la domination d'un puissant gaz, hilarant mais dangereux, à la surface. Le personnage principal, Anamoly, chanteur et esprit libre, provoque quelques vagues et passions dans ce monde où le rire est devenu obscène. Assembler des documents fictifs comme procédé narratif n'est pas nouveau, mais j'apprécie beaucoup cet effort de jeu avec la forme littéraire qui ne dessert en rien l'intrigue.

L'idée d'une atmosphère irrespirable reflète des préoccupations écologiques toujours actuelles, il n'est donc pas étonnant de voir d'autres nouvelles utilisant le thème imposé de l'air comme l'élément vital à l'être humain.
"Un jour comme aujourd'hui" de Marie-Lé Camille, qui succède immédiatement à "Du Mystère dans l'air", partage avec celle-ci un point commun thématique (les relations familiales) ainsi que cette teinte "littérature générale" prédominante. Extrapolation d'hypothétiques évolutions polémiques de la médecine, elle se situe dans un futur où l'air est vicié, mais où il est possible de développer des mutations positives chez les enfants afin qu'ils respirent mieux. Manipulations loin d'être acceptées par tout le monde, elles sont l'objet d'une brouille familiale qui se trouve à peine adoucie lors de retrouvailles à l'occasion des derniers instants du père/grand-père.

Deux courtes nouvelles grinçantes donnent une légère teinte caustique à l'ensemble. La première, "Merchandairsing" d'Aurore Perrault, prend la forme d'une harangue publicitaire à une assemblée, monologue d'un commercial dont le cynisme est confirmé dans les dernières lignes. On comprend que tout se déroule dans un futur dévasté où nombre de plaisirs n'existent plus depuis longtemps (l'oubli des odeurs en est l'exemple) et où subsiste encore la faculté du mensonge publicitaire. Pessimiste mais efficace.
La seconde, "Sous vide" de Benoît Guiseppin, est le récit plutôt étrange et insolite d'un personnage obsédé par la conservation de son petit monde familial. Le virage final, bien amené puisqu'il surprend, est d'un humour noir plutôt dérangeant.

Le dérangeant est plus brutal avec "Privilège insupportable" de Jeanne-A Debats. Une nouvelle plutôt pesante et glauque. Notre première réaction est de compatir avec le personnage principal avant de réaliser qu'il n'est pas très clair. La fin est un peu trop malsaine (du Poe poussé à l'extrême) pour moi, toutefois un vocabulaire riche contribue à rendre l'histoire crédible et l'ambiance générale réussit à nous mettre mal à l'aise.
Autre nouvelle coup de poing, "Armée de l'air" de Jean-Michel Calvez. Description nerveuse et musclée d'un braquage de bombonnes d'air pur. Univers à la Mad Max, amoral et violent, où le narrateur fait montre d'une étincelle futile d'humanité qui révèle plus de subtilité qu'au premier abord.

Dans sa postface, Magali Duez nous fait part d'"Une petite bise" sympathique où elle donne quelques explications sur l'élaboration de l'anthologie. Trop de textes sérieux, sombres, pessimistes (cochez au choix) et pas assez de légèreté. Une petite chanson pour enfants trouvée en dernière minute, extrait de l'album Savez-vous ce que l'on raconte? de Tomasz (le dernier Blind Guardian n'est pas mal non plus, dans le genre) conclut donc l'anthologie.
Qu'un peu légèreté y soit nécessaire, je n'ai rien contre, mais à la lecture de "Conte de fées moderne et allégé" de Dominique Bélière (auprès de laquelle je m'excuse d'avance, même si je pourrais être plus virulent), je regrette que la chanson de Tomasz ne soit pas suffisante. Un speed-dating avec un courant d'air qui aidera la narratrice avocate à gagner une grosse affaire. Trop long et un véritable supplice. Mémorable pour de mauvaises raisons. Tout en bas de mon classement personnel.
Faisant preuve d'une légereté plus subtile puisqu'elle dissimule la perte d'un être cher, "Un Souffle de tendresse" de Marie Leblion, malgré sa naïveté un peu forcée, se révèle touchante. On réalise peu à peu qui est le souffle doué de volonté qui accompagne la fillette. Toute la tension dramatique repose sur l'incompréhension de l'entourage de celle-ci vis-à-vis de son attitude.

Dans le rayon des nouvelles un peu à part, "Juste pour un souffle" d'Isabelle Guso, est une sorte de thriller polémico-surnaturel avec un flic, Fervier, plus sombre et sérieux que celui de "Fallait pas gâcher". D'une bonne facture, mais qui donne une place trop centrale au débat absurdement inutile autour d'une invention toute aussi inutilement absurde que la cigarette. On peut même y voir des arguments malhabilement placés dans les dialogues. Dommage.
Yan Marchand nous gratifie également d'une histoire hors-norme avec "Ascension". Ne vous laissez pas ennuyer par la biographie de cet homme politique sans charisme. Évoquant Roland Topor, Jacques Sternberg et, oui, j'assume encore une fois, Fredric Brown, surtout à cause de cette fin à contre-pied total.

Reste les trois nouvelles qui se suivent dans le sommaire et qui mettent en scène des être surnaturels. Issus de croyances locales propres aux lieux de l'intrigue, deux d'entre eux sont des figures strictement ratachées au vent. La troisième est une créature aquatique, un ondin hideux nommé Vodnik responsable de la mort des enfants. Narration alternée entre une plongeuse sous-marine et une sage-femme superstitieuse, "La Remontée" de luvan (l'omission du "l"majuscule est voulue) est très efficace. On ressent vraiment l'angoisse de la plongeuse qui est retenue sous l'eau. Au passage quelques explications techniques bien diluées (pour une nouvelle si courte) sur la plongée sous-marine qui apporte beaucoup de crédibilité.
On trouve aussi une angoisse mais moins palpable, plus mystérieuse, dans "Ava du Ciel" d'Elisabeth Ebory. L'action se situe dans une petite ville qui ne compte que sur les éoliennes et donc le vent pour subvenir à son bon fonctionnement. L'apparition d'un homme masqué va intriguer l'héroïne, le tout dans un style putôt inspiré et poétique.
"Le Vent du désert" de Magali Lefebvre décrit une scène de guerre dans le désert de Lybie, racontée par un officier à sa femme, après son retour. Un vent maléfique, Khamsin, qui détruit et sème la confusion dans l'esprit des hommes. Cauchemardesque à souhait et laisse un doute final sur l'état mental de l'officier. Classique mais agréable et fait penser, par son aspect "épouvante", à du Graham Masterton ou du Dean R. Koonz.

Forte d'une diversité prononcée L'air peut se targuer paradoxalement d'une solide cohérence. L'élément primordial a inspiré ces quinze auteurs de manière très différentes, cependant j'ai trouvé qu'il y avait de nombreux points communs, des renvois thématiques et/ou formels entre les nouvelles. Toutes ne m'ont pas passionné mais les efforts individuels d'écriture sont tout à fait respectables. Tiens je viens de remarquer que l'anthologie avait une trentaine de pages supplémentaires par rapport aux précédentes.


Elément II: L'Air, Griffe d'Encre, coll. "Anthologie", 17€. Dirigée par Magali Duez que je remercie encore une fois.

dimanche 1 août 2010

Mon journal de Geisha, cinq ans d'apprentissage à Kyoto - Komomo et Naoyuki Ogino

mon_journal_de_geisha_cinq_ans_d_apprentissage_a_kyotoQuiconque me connaît un peu sait quelle fascination exerce sur moi le monde des fleurs et des saules, et avec quelle joie j'accueille chaque nouvelle parution de tout support traitant le sujet. Jusqu'à présent mon livre préféré était Ma vie de Geisha, de Mineko Iwasaki. Cette autobiographie est à mon sens la plus révélatrice du quotidien des geishas contemporaines, et de ce fabuleux mélange de traditions et de modernité.

Récemment, j'ai découvert Mon journal de Geisha, cinq ans d'apprentissage à Kyoto, dans lequel on suit le quotidien de la maiko (apprentie geisha) Komomo dans le quartier de geishas de Miyagawa-cho. Pour ma part, j'avais découvert la jeune Komomo et son amie Kosen dans un documentaire intitulé "Carnets du Japon" diffusé sur la 5 il y a quelques années. C'est donc un réel bonheur de les retrouver toutes les deux, et de découvrir davantage leur vie quotidienne, extrêmement codifiée, et les coutumes traditionnelles qui accompagnent le rythme des saisons japonaises.

Le livre est ponctué de nombreuses photographies, prises par Naoyuki Ogino, qui illustrent les paroles de Komomo. C'est pour moi le gros point fort de ce livre, et la raison pour laquelle il occupera désormais une place de choix dans ma bibliothèque. En effet, même en ayant lu des autobiographies et documentaires divers sur les geikos, on trouve relativement peu de documents visuels, ou de photos, ce qui reste une source de frustration. Il est évident qu'on ne peut jamais très bien se visualiser les choses qui appartiennent à d'autres cultures, et qui par conséquent ne nous sont pas familières, sans support visuel ou auditif. Difficile effectivement, malgré les nombreuses descriptions des auteurs, de se représenter les dessins d'un kimono, les coiffures, les danses des geikos ou le son du shamisen si on ne peut pas les voir et les entendre directement. C'est donc avec une grande satisfaction que j'ai pu observer les détails des kimonos, la complexité des coiffures ou l'intérieur des okiyas (maison de geikos) , chaque photo étant ponctuée par les commentaires et anecdotes de la petite Komomo. (je dis petite, car elle est réellement adorable, avec son visage rond et des allures de petite poupée japonaise) Elle contribue donc à lever le voile sur l'univers des geikos, tordant une fois de plus le cou aux idées préconçues qui assimilent les geishas à des prostituées. Eh oui, malgré les nombreuses biographies de geikos et les documentaires sur le sujet, les préjugés ont la vie dure.

Il faut souligner que Komomo a un parcours plutôt atypique, puisqu'elle est née au Mexique et a vécu en Chine. Elle est finalement devenue maiko (et plus tard geiko) en contactant Koito-san, une ancienne geiko sur le point d'ouvrir sa propre okiya, par le biais de son site internet. Une anecdote plutôt amusante, je trouve, quand on sait à quel point la vie des geikos est figée dans le temps, un morceau de passé au milieu du Japon moderne.

Un superbe livre donc, qui deviendra indispensable pour les amateurs de cet univers si particulier.


Mon journal de Geisha, cinq ans d'apprentissage à Kyoto - texte de Komomo, photographies de Naoyuki Ogino - Aubanel - 29,00€