"Rana Toad", ça se mange?

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dimanche 31 janvier 2010

What Is The What/Le Grand Quoi de Dave Eggers


Quel est le point commun entre le scénario de Away We Go, dernier film en date de Sam Mendes, le scénario et la novélisation de Max et les Maximonstres (Where The Wild Things Are) et le Prix Médicis étranger 2009? Ce n'est pourtant que les seules contributions de Dave Eggers visibles du public français durant les derniers mois de 2009. Une simple visite sur Wikipedia vous donnera un meilleur aperçu de l'étendue de ses activités.

Sous-titré The Autobiography of Valentino Achak Deng, What Is The What, publié en 2006, est un ouvrage hybride. Le narrateur, à la première personne, est l'avatar (non, je ne parlerai pas du dernier Cameron) d'une personne réelle, le Soudanais Valentino Achak Deng, dont le témoignage a pris la forme d'un roman sous la plume, vous avez suivi, de Dave Eggers. Le critique Lee Siegel, a manifesté son désaccord sur l'emploi du terme "autobiography" et son scepticisme envers la capacité de Dave Eggers à retranscrire la vie d'un autre sans y mettre de lui-même. Remarque intéressante, mais je ne me lancerai pas dans un débat inutile sur une simple question formelle. Eggers s'est servi du matériau brut raconté par Deng pour le remodeler, c'est-à-dire, prendre quelques libertés (inventer les dialogues, donner de l'importance à des détails, jouer avec l'espace et le temps...). Mais tout semble avoir été rédigé en collaboration directe avec Deng (comme le suppose sa préface).

L'histoire commence à Atlanta où Valentino (tout au long des pages, il sera appelé par d'autres prénoms, le plus fréquent étant Achak, ou surnoms) s'est intégré suite au programme "Lost Boys Of Sudan" qui visait à déplacer vers les Etats-Unis les victimes orphelines loin des tensions du pays natal. Malheureusement, ce début ne le jette pas dans une sitation enviable: il est séquestré dans son propre appartement et cambriolé pendant l'absence de son ami et colocataire Achor Achor (la répétition est volontaire, c'est son prénom). Sa vie à Atlanta représente seulement une petite partie du roman, même si elle comporte une tragedie de plus pour lui. Le plus gros, consacré à ses souvenirs, il le racontera sous forme de monologues intérieur mais adressé mentalement aux américains qu'ils rencontre, quelque soient les circonstances.
Son enfance dans son village natal, sa destruction, les longues marches en compagnie de milliers d'autres enfants perdus dont certains de ses amis (qui n'ont pas tous survécus), ses rencontres, son refus de s'engager aux côtés des dissidents pour affirmer sa volonté d'emprunter le chemin de l'éducation, voici ce qu'il souhaite à tout prix relater. Parcours personnel qui jette une lumière sensible sur les violences dues à la situation politique instable de son pays et de sa région, la voix de Valentino, portée par Dave Eggers, est un témoignage essentiel qui recadre nombre de choses.
Allégé par les réflexions naïves d'un individu qui n'a connu le confort occidental que sur le tard, What Is The What ne tombe pas dans le larmoyant et les effets faciles mais apporte plutôt fraîcheur et optimisme quand on a toutes les raisons de désespérer.
Bonus qui répondent aux questions que vous êtes susceptibles de vous poser, de meilleure façon que de maladroites paraphrases:

What Is The What: The Autobiography of Valentino Achak Deng, Dave Eggers, Penguin.
Le Grand Quoi, Prix Médicis étranger 2009, Gallimard, 26€. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Samuel Todd.
Il en venait souvent à effacer d'un geste rageur le passage coupable d'avoir fugitivement donné lieu à son plaisir, non sans s'irriter brièvement de ne plus pouvoir le faire que sur l'écran de son ordinateur: le stylo ou même la machine à écrire autorisaient des destructions plus violentes et, par là, plus satisfaisantes.

Un bel immeuble, Michel Arrivé, Champ Vallon.

samedi 30 janvier 2010

L'univers des Nains

Voici un magnifique recueil d'illustrations montrant qu'ils existent d'autres visions du peuple des nains que celle de Tolkien ou Disney.
Les illustrations de Guillermo Gonzalez associées aux textes de Laurent et Olivier Souillé permettent de découvrir une culture et des croyances beaucoup plus développées que l'image couramment véhiculée sur ce peuple. On peut distingué trois séquences: les croyances et mythe de la création, la vie de tous les jours et l'art au quotidien.

Sont abordés dans les croyances et mythe de la création les origines mythiques dans les ruines d'Ilanith, les premières rencontres avec d'autres espèces et donc batailles, le premier roi et son trône, le départ des survivants pour permettre la perpétuation de la race, les montures employées, "l'alliance sacrée" avec les loups, les messagers et les mages et fées.
La vie de tous les jours est illustrée par une journée typique des enfants nains, les cérémonies du mariage, de la naissance, les différentes festivités, l'école, qui permet de découvrir les autres races, et enfin introduire le concept de passage à l'âge adulte ainsi que sa signification rituelle.
Enfin sont développés les arts les plus importants au quotidien: la conception des habits, de la bière, la forge, "l'herbe des dieux", le dressage des dragons comme arme essentielle de guerre et enfin la mort du roi comme fin d'un cycle nain.

Les nains ont donc une vie bien remplie en dehors des batailles et de la bière!

Un groupe Facebook pour soutenir la création de L'Univers des elfes afin de compléter la collection dans laquelle sont déjà paru L'Univers des nains, L'Univers des dragons ( 2 tomes) et L'Univers féérique de Olivier Ledroit (2 tomes).

Guillermo Gonzalez, Laurent et Olivier Souillé, Editions Daniel Maghen, octobre 2009.

Contes Aux quatre Vents


La sortie du dernier opus de Florence Magnin est une bonne occasion pour faire découvrir aux personnes qui ne la connaissent pas encore cette grande dame de l'illustration! Loin d'autres illustrateurs très prolifique, Florence Magnin est surtout connue pour ses séries L'Autre Monde, Mary La Noire et L'Héritage d'Emilie, toutes parues chez Dargaud.
Mais elle ne débute pas cette fois une nouvelle série, contrairement à ce qu'attendent avec impatience ses fans. Elle nous revient avec un livre d'illustration abordant les légendes et mythes hantant son univers depuis ses débuts à travers le cycle des saisons.

Le printemps est illustrée par les légendes bretonnes et les évocations des personnages et lieux: la forêt, Eithne, Dahud, la princesse, Mère Mélaine, et le mariage de la fée.
L'été permet d'aborder les grands personnages des légendes antiques grecques: Pan, La Pythie, Méduse, Le Minotaure, Charon, Circé, les Naïades et Dryades.
L'automne nous entraîne dans les steppes russes à la découverte des buveurs de lune, de l'arbre généalogiques des sorcières (on y croise en autre Lavinia, Lamia, Thécla...), la fête de Samhain, L'étoile, La Horde et les gardiens.
Enfin l'hiver permet l'évocation des légendes nordiques: Freya, la fête de Noël, Vassilissa, Le dragon des neiges.
Un très beau cadeau à offrir ou s'offrir!

Fiche de l'ouvrage sur le site de l'éditeur

Lien vers l'émission spéciale Un Monde de bulles et ici (une émission passionnante ayant comme thème principal la bande dessinée diffusée sur Public Sénat).

Voir des extraits de ses bandes dessinées sur un site non officiel

Textes et dessins de Florence Magnin, Éditions Daniel Maghen, novembre 2009.

Fées dans la ville

Dans cette anthologie dirigée par Anne Fakhouri les fées ne prennent pas toujours les formes attendues ni ne jouent des rôles classiques.

Jack Vance, déjà auteur de Baroudeur chez le même éditeur, nous fait assister à un dialogue entre fées qui s'ennuient et se posent la question du dilemme entre les avantages de leur condition et ce la condition humaine sachant qu'en tant qu'immortelles elles ne peuvent ressentir que la mélancolie et l'ennui des plaisirs charnels alors qu'en tant que mortelles elles pourraient jouir mais perdre les bénéfices de "leur royaume vert". Cela vaut-il le coup de perdre leurs pouvoirs ainsi que leur monde coquet pour quelques instants éphémère de plaisir ou ne vaut-il mieux pas l'épingler comme des papillons sur une planche de liège? Une nouvelle très touchante pour ceux qui se pose la question du sexe des fées et de leurs émotions.

Dans Le Mur des Lilas Tony' Nym' Robillard des fées observent le monde autour de leur mur tel Damiel et Cassiel dans Les Ailes du désir. Mais la mairie a prévu de le détruire afin de construire un immeuble de bureaux à la dernière mode. Nos fées vont alors trouver un médium capable d'interférer en leur faveur à travers une petite fille qui a "La Vue". L'auteur évite soigneusement une rencontre improbable entre humains et fées par l'emploi de ce personnage comme un effet de Deus ex Machina. Une manière tendre et poétique d'aborder la cohabitation entre humains et fées.

Dans A la croisée Eric Holstein, rédacteur en chef adjoint d'Actu SF et auteur de Petits arrangements avec l'éternité chez Mnémos (septembre 2009), propose une promenade à un carrefour entre deux routes immenses perdues aux fins fonds des états-unis pauvres auquel on fait la connaissance d'un vieil bluesman qui n'a plus beaucoup de succès ces dernières décennies car les jeunes qu'il croise ne rêvent que de draguer les filles et de gagner de l'argent. Mais lorsqu'une fée sous la forme d'un enfant lui propose de rentrer dans sa boite, et dans son écurie de talent méconnu par la même occasion, la proposition est tentante surtout si ses conditions de travail ne changent pas. Une relecture blues et cynique du mythe de Faust version Phantom of the Paradise de Brian de Palma !

Dans Le Sceau d'Alphonse,la plus longue nouvelle du recueil, Jeanne-A Debats, auteur de La Vieille anglaise et le continent chez Griffe d'encre et co anthologiste de Chasseurs de fantasmes chez le même éditeur, nous entraîne sur les pas d'un jeune serveur chantant dans un bar de Montreuil dont la rencontre d'une cliente fort remarquable ("Rectification: les yeux qui se lèvent vers lui avec douceur ne sont pas noirs: ils sont parme ou violet sombre. A tomber par terre. -Un thé citron, je vous prie, laisse tomber une voix de velours nappé de caramel tiède.") changera sa perception du petit monde de ses habitués en fait regroupement de créatures bien étranges et l'entraînera bien malgré lui au cœur d'un guerre de pouvoir! Une fable humoristique sur la vision peut-être trompeuse de notre environnement!

Dans L'Histoire commence à Falloujah Karim Berrouka, auteur de La Porte chez Griffe d'encre et directeur de la collection "Recueil" chez le même éditeur, nous plonge au cœur du chaos dans lequel subsiste bien mystérieusement un survivant. Mais sa rencontre avec un Djinn va marquer son destin. L'auteur pose la question poétique des rencontres féeriques: sont-elles toujours annonciatrices de bonnes nouvelles ou peuvent-elles parfois précipiter le destin?
J'avouerais que cette nouvelle est mon coup de cœur non seulement pour son ambiance de fin du monde nihiliste mais aussi pour son rythme poétique et son questionnement original.

Nous revenons sur un mode plus enfantin et innocent avec la nouvelle d'Olivier Getcher, J'veux un dragon! qui aborde les caprices d'un petite fille pour son anniversaire. Les parents, bien embêtés pour expliquer l'impossibilité de l'entreprise à la petite fille, thème de la magie qui ne peut exister que dans les livres de contes, vont être bien débordés par la situation lorsque le souhait se réalisera! Un conte poétique sur les caprices d'enfants et leurs conséquences!
(nouvelle précédemment éditée aux Éditions de l'Oxymore dans l'anthologie Chimères)

Dans La Fée du miroir Marie-Lé Camille aborde le thème de la fée vengeresse prenant les traits d'une belle jeune fille afin de sauver une petite fille des griffes d'un dangereux pédophile. Un thème aussi inattendu qu'aborder avec violence aux yeux du lecteur que tendresse aux yeux de la dite petite fille qui elle ne voit que le reflet de la fée et pas ses actions.
Mini interview de l'auteure sur le site de l'éditeur.

Enfin dans Fées des râles Laurent Fétis nous suivons un homme dans différents bars et boites de nuit qui se laisse entraîner un soir par différentes figurines féminines non sans intérêt physique. Notre homme ne se méfie ni de la fée de l' absinthe ni de celle de la bière et encore moins de celle de al "poudre argentée". Mais l'arrivée d'un inspecteur de police à son travail le lendemain le ramènera à une réalité plus répréhensible. Et le fait d'enquêter seul ne lui amènera rien de bon... une nouvelle aussi courte que surprenante dans sa manière aborder les thèmes de la délinquance et de ... Peter Pan!

En conclusion une anthologie aux thèmes riches et surprenants qui nous entraînent vers des sentiers inattendus aux bords desquels la frontière entre réalité et fantasy est bien difficile à placer!

Dirigée par Anne Fakhouri, Éditions Les Trois souhaits, décembre 2009.

mercredi 27 janvier 2010

Quai des enfers de Ingrid Astier


Dans une note adressée aux libraires, le directeur de la "Série Noire", Aurélien Masson, ne laisse aucun doute sur la qualité de ce Quai des enfers. Entre autres, il "n'hésite pas à dire que c'est le meilleur premier roman policier qu'[il] a publié à ce jour". Alors qui ne se dit pas, sceptique, qu'il ne fait qu'appliquer un argument de vente? Mais le libraire impressionnable qui aime le polar se laisse tenter juste en feuilletant quelques pages...

Tout commence avec une barque trouvée par la police fluviale de Paris. Rémi Jullian, amoureux de Paris et seul personnage de cette entame à ne pas disparaître dans les méandres de l'intrigue, découvre ce cadavre de femme aux cheveux noirs et lisses, enveloppée dans un drap blanc. Aucune violence visible, une mort "propre" qui déstabilise mais qui sent à plein nez la mise en scène.

C'est Jonathan Desprez, dit Jo, qui sera chargé de l'affaire. Des circonstances irritantes, un ami parfumeur qu'il faut interroger, l'interruption de ses vacances de fin d'année en famille... L'enquête mènera dans le milieu fermé de l'art sombre, décadent, musique industrielle à la Nine Inch Nails, tableaux, vivants ou morts, d'un mélancolique macabre. Toute l'affaire semble être bouclée au milieu du roman qui prendra un beau virage dans la violence moins maîtrisée, et dans la remise en question des enquêteurs.

Le statut de personnage principal reste relatif. Tous ses collaborateurs, les victimes, les coupables, et les autres (comme Steve, le SDF ami de Rémi) bénéficient de mises en lumière aussi précises les unes que les autres. Dans cette multitude de personnages, un restera pourtant une zone d'ombre jusqu'aux dernières pages, mais chut, vous ne le réaliserez peut-être qu'à ce moment.

Toujours selon les mots d'Aurélien Masson, "ce livre est le fruit d'une enquête de terrain de longue de plusieurs mois". Nous sommes embarqués au fil de l'enquête (ouah, deux clichés en un, qui peut mieux faire?), où sont intégrées des digressions propres aux métiers, fonctions, grade ou même hobbies des personnages. Et c'est là qu'il faut noter la maîtrise d'Ingrid Astier: le vocabulaire est d'une richesse digne d'une standing ovation. Que ce soit dans le domaine policier et ses subdivisions ou de l'art dans toutes ses formes, de différents jargons sont utilisés avec un excellent dosage, elle ne nous perd pas dans des termes obscurs ou hermétiques. (Dans le domaine culinaire, ne soyez pas étonnés, l'auteure s'y est déjà illustrée avant le polar.) De subtils jeux de mots ne sont repérés parfois qu'en deuxième lecture. Les dialogues trahissent très rarement des défauts et les clichés qu'on croit entr'apercevoir... n'en sont finalement pas. Un régal stylistique et sémantique.

Sur la liste du Prix du Roman Noir 2010 (BibliObs-Le Nouvel Observateur), Quai des enfers semble être déjà repéré par nombre d'amateurs comme l'avait fait Zulu de Caryl Férey. Toutefois ne vous trompez pas, la "Série Noire" ne nous ressert pas la même recette. Les deux livres sont très différents dans leur ambiance et n'ont en commun qu'une qualité d'écriture qu'on a du mal à trouver... autre part (je me suis déjà fait assez d'ennemis comme ça).

Un dernier mot aux libraires: conseillez-le.
Bonus:
-des interviews, très riches:
-un billet audio:
-un avis plus nuancé:


Quai des enfers, Ingrid Astier, Gallimard, coll. "Série Noire", 17,50€.

samedi 23 janvier 2010

Le dico féerique. Tome I : le règne humanoïde

Je l’attendais avec impatience, le voici. AF Ruaud nous avait gratifié d’un beau dictionnaire féerique aux éditions de l‘Oxymore en 2002. 8 ans après, voici ce dictionnaire revu et augmenté et présenté différemment. Il se découpera en 3 tomes thématiques. Le 1er que voici est dédié au règne humanoïde, ou « nos Bons Voisins plus ou moins anthropomorphes » (nous explique AF Ruaud p.10). Les 2 autres tomes porteront sur les règnes animal et végétal et sont prévus pour juin 2010 et début 2011...
Première impression, la belle couverture signée Amandine Labarre laisse présager un beau livre comme savent les faire les moutons électriques. Si leurs livres ne sont plus brochés, ils n’en restent pas moins très travaillés. En témoignent ici les enluminures façon moderne encadrant une page, ou les lettrines raffinées. Plusieurs illustrateurs accompagnent les définitions, des dessins vectoriels modernes aux classiques comme les magnifiques gravures de Gustave Doré.
Pour ce qui est du contenu, les définitions sont détaillées et comportent souvent des renvois. Sont exclues ici les créatures issues des religions ; la Féerie seule règnent sur ces pages. Tous les continent sont représentés. Bien évidemment, l’exhaustivité est impossible ; « Vous en [les créatures féeriques] trouverez donc quelques-unes en ces pages, aussi sagement classées de façon alphabétique que le savoir folklorique peut bien le permettre » (p.10). On trouve également une entrée à "Littérature féerique", compte tenu de son importance et de son influence qu’il est impossible d’ignorer. C’est pourquoi trois contes s’ajouteront à ces pages (Blanche-Neige » de Grimm, « Les Fées » de Perrault et « Les trois souhaits » de Mme Leprince de Beaumont).
Un beau travail que tout intéressé du folklore ne pourra ignorer.

André-François Ruaud, Les moutons électriques, collection Bibliothèque des miroirs, janvier 2010, 296 pages, 25€.

dimanche 17 janvier 2010

D'anciennes maîtresses ont révélé à Mack McCormick qu'elles se réveillaient parfois au milieu de la nuit et le trouvaient caressant silencieusement les cordes de sa guitare à la fenêtre, sous la lumière de la lune, et que, s'il s'apercevait de leur présence, il arrêtait presque immédiatement. Cette précision correspondait aux nombreux témoignages de la manière dont il cachait ses mains ou se retournait quand il sentait les yeux d'autres musiciens se poser sur lui quand il jouait. Il aimait jouer seul la plupart du temps.

A la recherche de Robert Johnson, Peter Guralnick, Le Castor Astral. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Nicolas Guichard.

vendredi 15 janvier 2010

La Dernière nécropole

Dans un futur contrôlé par la science les morts sont remplacés à l'identique. Dans un artefact en forme de tore trouvé dans la ceinture de Kuiper des clones sont stockés, sous la forme de gisants baignant dans une lumière bleuté et bercés par une musique aux sons inconnus. Lorsque les tores se courbent contre tout bon sens topologique les concepts scientifiques deviennent compliqués à suivre, surtout pour des scientifiques qui ont perdus les mots qui définissent les dits concepts!

Voici une Novella très surprenante autant au niveau de son thème que de son traitement. Gabriel Eugène Kopp, déjà auteur de Au nord-nord-ouest d’Éden dans la même collection, que j'avoue ne pas avoir lu, nous entraîne au départ dans une aventure d' Hard science peuplée de clones étrangement disposés pour enchaîner sur une farce d'explications scientifiques menée par des scientifiques qui cherchent à comprendre un phénomène dont ils ne comprennent absolument pas ni les tenants et ni les aboutissements.
Cette rupture de ton se traduit dans la mise en page par des changements typographiques qui apportent une dimension supplémentaire d'étrangeté et de confusion à cette parodie de recherche scientifique. De plus les changements de paragraphes sont marqués par des références latines à La Vulgate, aux Livres des Psaumes ou encore à L' Apocalypse. Ces citations apportent une dimension théologique et philosophique qui questionne les relations entre l'être et la divinité toujours contrebalancée par l'aspect de farce.

En conclusion une Novella mélangeant de façon réjouissante questionnement philosophique et farce parodique de la compréhension scientifique!

Premières pages sur le site de l'éditeur

Biographie de l'illustrateur sur le site de l'éditeur

Gabriel Eugène Kopp, Éditions Griffe d'encre, collection Novella, décembre 2009.

Gimme dat, gimme dat Koooomix !


De cadeaux en lectures, j'ai découvert il y a peu de temps plusieurs auteurs de BD sud-africains qui m'ont emballé. Joe Dog, Conrad Botes, Joe Daly, Lorcan White...

Le problème est qu'ils ne sont pas publiés en France (à l'exception de Joe Daly et d'une BD de Botes prévenez moi si je me trompe !), les autres n'apparaissent pour l'instant que dans un ouvrage paru chez l'Association (publié en février 2009), mais pas des moindres !

Ce superbe livre est une compilation "best-of" de la revue de BD Bitterkomix crée en 1992 à Stellenbosch (Afrique du Sud) par Joe Dog (alias Anton Kannemeyer) et Conrad Botes (alias Konradski). Cette version française bénéficie d'une longue introduction de Jean-christophe Menu qui explique très bien le contexte de la création de la revue et l'évolution du travail des deux artistes.

La ligne éditoriale de Bitterkomix est de s'attaquer aux Afrikaners et à l'Apartheid. Cette dénonciation est omniprésente, violente, drôle (d'un humour on ne peut plus noir, c'est le cas de le dire), souvent volontairement choquante. Ceci dit, le sens de leurs illustrations n'est pas toujours flagrant ; du moins au premier regard. C'est de la BD qui donne à réfléchir, pas de celle qu'on parcours des yeux en comprenant instantanément le message. Il y a aussi un côté Crumb, dans l'exploration de fantasmes, de pulsions malsaines, dans la misanthropie et le dégoût de la société.

D'un point de vue formel, (j'adore !) les BD de Botes et de Dog sont très léchées. Les couleurs sont magnifiques, je ne sais pas si c'est eux qui colorisent, je suppose, mais ils sont vraiment doués... Au niveau du trait on peut voir dans leurs styles respectifs les influences de (pour celles qui m'ont sautées aux yeux) Burns, Ware, de la ligne claire. Tintin et Milou apparaissent d'ailleurs de temps à autres, mais disons qu'ici, ils n'ont pas le beau rôle...

Au fil des ans, à force de subversion, d'anti langue de bois et de couvertures trash, Bitterkomix a fini par attirer l'attention des Etats-Unis et de l'Europe. Leurs auteurs se sont maintenant "fait un nom" dans le milieu de l'art comme on dit, et c'est tant mieux, car leur travail en vaut vraiment la peine.

Bitterkomix - Joe Dog & Conrad Botes - L'Association - 6 février 2009 - 288p. - 9782844142863 - 34€

mardi 12 janvier 2010

La SF est morte et c'est nous qui l'avons tuée.

Quelques mots en passant, afin de vous informer d'un débat qui agite en ce moment les petits cocotiers du landerneau (il paraît qu'on dit "fandom" mais je suis un rebelle) de la SF française.

Tout est venu, pourrait-on dire, de la préface de Serge Lehman* à l'anthologie Retour sur l'Horizon :
Lehman y théorisait que la SF ne venait non pas de la science mais de la métaphysique (oui dis comme ça c'est abrupt, mais lisez-la aussi). Préface assez mal reçue par les milieux autorisés, qui crient au loup, à la trahison, à la mort du petit cheval. Le forum d'ActuSF s'en est fait écho ici par un débat ouvert qui citait une critique de Roland C. Wagner à ladite préface. Le sujet fait maintenant presque 390 pages de forum depuis Octobre, c'est vous dire si c'est sensible.
Fabrice Colin a ensuite donné son point de vue sur le milieu SF français chez le Cafard Cosmique, disant qu'à son sens, la SF ne pouvait plus exister sous sa forme actuelle car elle ne disait plus rien (je schématise méchamment, veuillez me pardonner).
Systar et Daylon ont à la même époque eux aussi participé avec des contributions fort intéressantes, allant dans le sens d'une ouverture sur une réflexion pour le changement de considération de la SF française.
Je n'ai pas vocation à donner mon avis parce que je ne considère pas m'y connaître suffisamment, mais je trouve ce débat intéressant quoi qu'il en soit : la préface de Lehman est assez magistrale en soi, et les textes des autres "détracteurs du genre" ont le mérite de pousser dans une direction originale une réflexion qui n'être que profitable à un genre qui, on le sait parfaitement, perd de plus en plus de lecteurs chaque année, et peine à trouver son identité depuis toujours (ou en tout cas sa reconnaissance publique). Je trouve dommage qu'il y ait des gens pour hurler à l'assassinat et à la trahison, mais, après tout, c'est aussi le meilleur moyen de savoir qu'un débat d'idées est intéressant quand il touche autant.




* à noter que cette préface de Lehman fait, pour moi, suite et corps avec celle qu'il écrivit pour Chasseurs de Chimères (elle-même réécriture et suite de celle pour Escales sur l'Horizon) et que cet homme a le mérite de proposer un beau travail de réflexion sur un genre, une littérature, ses pourquois et ses comments.

Le Guide des fées, regards sur la femme

Dans ce guide classé par siècle on apprend beaucoup de choses surtout grâce aux rubriques de renvois "Où trouver les fées", "Résonance littéraire", "Résonance musicale", "Explorer", "Naviguer".

Si à premier abord on peut ressentir un petit air de nostalgie du modèle des collections de "Profil d'une œuvre", dont j'avoue avoir fait un usage assidu lorsque j'avais la flemme de lire certains livres qui ne me tentait pas du tout au collège et au lycée, je me suis vite laisse bercer par ses fiches aussi concises, car rédigées comme des synthèses culturelles, que passionnantes.

Je suis partie de l'impression que je n'avais rien à apprendre sur les visions antique et médiévale des fées pour découvrir qu'en fait je n'avais qu'une culture parcellaire du sujet. Les rubriques dont j'ai parlé plus haut apportent des renseignements littéraires, musicaux et artistiques essentiels et la vision de renvoi interne permet une lecture moins linéaire qui permet de gommer l'aspect guide historique si on est gêné par cet aspect.

Un guide essentiel pour compléter sa culture générale qui bénéficie de plus d'une mise en page clair illustrée de façon discrète mais très sympathique!

Interview des deux auteures

Audrey Cansot et Virginie Barsagol, Éditions Les Trois souhaits, avril 2009.

lundi 11 janvier 2010

C'est le paradoxe auquel l'enquête sur Robert Johnson, menée par les collectionneurs et autres amateurs, s'est heurtée: Robert Johnson, star du disque, mythe et légende, était généralement inconnu sous son vrai nom. On le connaissait en tant que Robert Spencer, R. L. Spencer, parfois Robert Dodds et, selon Mac McCormick, sous quelques autres noms, mais rarement, pour sa famille ou ses amis intimes, en tant que Robert Johnson.

[...] La communication dans le monde de Robert Johnson était presque exclusivement orale; malgré les relations établies et la circulation des contes, en règle générale les rapports restaient irréguliers; les histoires - fondées bien souvent sur des faits - étaient en un sens aussi mythopoétiques que celles des anciens Grecs. Par exemple, Johnny Shines et Robert Lockwood, encore partenaires de jeu, se rencontrèrent par l'entremise de Johnson et ne devinrent amis que des années plus tard à Chicago. Or, en dépit de leur intimité, ils n'avaient en commun aucune expérience, aucun souvenir de la période avec Johnson. En fait, chacun semblait se méfier des souvenirs de l'autre comme les souvenirs de tous les autres, parce que d'après eux, cela ne s'était tout bonnement pas passé ainsi. Shines se souvenait d'un Johnson illettré, Lockwood railla l'idée, ce qui en retour parut infléchir les souvenirs de Shines.

A la recherche de Robert Johnson, Peter Guralnick, Le Castor Astral. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Nicolas Guichard.

Dracula l'immortel

En guise d'introduction je préciserai m'être intéressée à cette suite un peu par curiosité morbide. Étant comme beaucoup de monde fan du Dracula du grand Bram Stoker (dont une nouvelle traduction de Jacques Sirgent, propriétaire du musée des vampires, sort aux Éditions Camion Blanc en février, j'en reparlerai) j'ai été attiré par cette suite avec le vague espoir d'une proposition intéressante. D'où l'ampleur de ma déception!

L'action reprend en 1912, soit 24 ans après la mort de Dracula. Mina et Jonathan, rongé chacun par leur culpabilité d'avoir été amoureuse du "monstre" pour Mina, d'avoir trompé sa femme avec des femmes vampires sans ne l'avoir vraiment touché elle,on eu un fils, Quincey, apprenti acteur à la vocation contrariée qui souhaite jouer le Dracula original sur scène. Il retrouve une lettre que lui a laissé sa mère afin de lui expliquer les évènements. Mais le petit va se retrouver bien malgré lui au beau milieu de la vengeance de ... Elisabeth Bathory! Mais que fait-elle là? Et quel rapport avec Dracula? Et bien il faudra attendre la page 290 pour apprendre la généalogie tortueuse commune à ces deux figures légendaires! Mais ce n'est pas tout, elle serait aussi venue à Londres sous les traits de Jack l'éventreur! Forcément on a jamais trouvé le véritable assassin vu que l'on a jamais suspecté une femme!
Dans de multiples flashback on croise aussi Bram Stoker après l'écriture de son chef d'œuvre. Ses personnages seraient en fait réel et seraient venus raconté leur histoire à l'auteur qui aurait misérablement repris le tout à son compte!
Dans le registre grand-guignolesque et n'importe quoi voir la scène de l'affrontement au sommet de Dracula et Bathory, il y a fort longtemps vu que le maître est toujours mort aux dernières nouvelles ainsi que la transformation de Mina en vampire afin son sauvé son cher petit et la scène d'ouverture de bain de sang de vierge de la comtesse!

Le pire est qu'il faut reconnaître que le tout est bien écrit, se lit vite et bien si on est pas arrêté dans sa lecture par l'absurdité de l'expérience!

Dans une introduction, une postface et des notes des auteurs passionnantes quant aux raisons de l'écriture de cette suite. Dacre, arrière-petit-neveu du maître revient sur la biographie de son notre ancêtre, le mépris de la critique pour sa écriture mais aussi le fait qu'il est malencontreusement oublié de remplir un papier qui ne demandait que cinq minutes d'attention afin de faire reconnaître ses droits d'auteurs aux USA... On apprend ainsi que la famille l'a mauvaise de n'avoir jamais rien touché depuis le début du cinéma d'aucune production... La vraie raison de l'écriture de cette suite ne serait-elle pas de rattraper cette mauvaise faute d'attention? Mais les auteurs se seraient contentés de reprendre les notes du maître officiellement...

Extrait: La dite généalogie!

"Mina avait certes été confrontée au mal dans le passé, mais Bathory se distinguait de Dracula qui ne tuait jamais sans raison. Incapable d'éprouver la moindre pitié, la comtesse assassinait par plaisir, ce qui la rendait d'autant plus terrifiante.
Mina allait refermer ses livres, lorsqu'une image suscita son intérêt: l'arbre généalogique de la famille Bathory. Le grand-père s'appelait Stephan... Stephan Bathory, où ai-je entendu ce nom? Elle suivit du doigt le tracé de plusieurs ramifications jusqu'à ce qu'elle parvint à Helen Szilagy. Les mains de Mina se mirent à trembler. Le oût du sang n'était pas le seul point commun entre Dracula et la comtesse!
Le mari d'Helen Szilagy n'est autre que... Vlad Dracula III.
Stepahn Bathory avait combattu aux côtés de prince Dracula, l'aidant notamment à recouvrer son trône à la mort de son père. Le prince noir de Mina avait pris la cousine de Stephan pour épouse dans le but de s'assurer une alliance avec le Saint Empire romain. S'imposant en guerrier divin, Dracula pensait que son mariage permettrait d'unifier deux branches de la chrétienté en une seule force contre les Ottomans."

Des bonus sur le site officiel du "livre"

Dacre Stoker et Ian Holt, Éditions Michel Lafon, octobre 2009.

vendredi 8 janvier 2010

Contes Myalgiques I - Les Terres qui rêvent


Dernière en date dans ma randonnée en contrée Griffe d'Encre (je m'étais procuré un Guide du Routard en prévision, tout est dans l'organisation), voici une étape que je n'aurais en toute franchise peut-être pas parcourue sans avoir au préalable pris connaissance de la qualité proposée par l'éditeur. Je ne me permets pas ici de critiquer le travail graphique du recueil, n'interprétez pas mon propos de cette façon. Je veux juste dire que si j'ignorais tout de Griffe d'Encre, je ne me serais très probablement jamais arrêté sur la couverture. Réaction strictement personnelle et injustifiée qui m'aurait fait passer à côté de quelque chose d'unique.

C'est peut-être la première anthologie publiée par l'éditeur, Ouvre-toi! (on ne le dira jamais assez), qui fut la case à franchir pour se débarrasser de tout préjugé sur le genre de fiction a priori illustré là, en haut à droite. Je ne raffole pas de la fantasy pour tout vous dire. Mon premier contact avec la prose de Nathalie Dau, donc, "Le Goût de miel", était convaincant grâce à ses phrases espiègles et si bien tournées. La quatrième de couverture des Contes Myalgiques ne promet pourtant pas le même style d'histoires. Me suis laissé tenter.

Récompensées par le Prix de la Nouvelle aux Imaginales 2008, les onze nouvelles n'étaient pas toutes inédites, une bonne partie, cinq pour être précis, avaient déjà eu l'honneur d'apparaître (à deux reprises pour certaines) dans diverses revues spécialisées, véritable creuset que je n'ai malheureusement pas l'opportunité de feuilleter très souvent. Ces premières publications s'échelonnent entre 2002 et 2007, juste pour culpabiliser eux qui ne découvrent Nathalie Dau que maintenant (hum...).

On voyage beaucoup dans ce recueil. Grossièrement, trois genres de destinations se distinguent. C'est forcément réducteur (les données temporelles sont très floues), mais c'est plus pratique et ça m'aide à construire une chronique qui m'évite le trop facile listing des nouvelles dans leur ordre d'apparition.

Tout d'abord en des lieux issus de l'imaginaire personnel de Nathalie Dau, qui échappent donc aux coordonnées conventionnelles. Le poème est une forme littéraire qui ne m'a jamais inspiré et "Chicanerie" ne fait pas exception. Conscient tout de même qu'un tel travail demande autant d'effort et mérite autant d'attention qu'une nouvelle, je soulignerai tout de même un lien bien arbitraire et interne à ce blog (voir article précédent, là juste en bas, si vous êtes sur la page d'accueil, s'entend). "Nous blessent les curieux qui soulèvent la terre/Pour lui dérober son sourire". Avec un titre qui se révèle quelque peu ironique, "Bonne année !" est une perle de concision. L'espoir apporté par la cérémonie rituelle, le tout raconté par un enfant qui est sur le point de devenir adulte... pour finir sur une note tragique inattendue. Dans une veine féministe, "Désespérée", raconte un être blessé pour qui ne reste que rancoeur et vengeance. Dernière de ces escapades hors de notre monde, "Faux Pas" joue sur le procédé du manuscrit trouvé et sujet à controverse (est-ce un canular?) "Issu du folklore de la race trolle", cette nouvelle contient un humour complètement assumé et m'a personnllement fait pensé à La Famille Addams pour l'apect inversé des perceptions: tout ce qui est répugnant pour un humain est un bonheur pour les trolls.

On se rapproche (un poil) avec des cadres exotiques et primordiaux. "La femme, la sorcière et l'amour" se déroule en Inde et surprend par ses deux actions parallèles qui se rejoignent malgré les restraintes temporelles. On peut qualifier de magie cette façon de faire couler les mois et les années en si peu de lignes. La connaissance des rites indiens de l'auteure est impressionnante. Autant que celle qu'elle a d'un mythe sibérien revisité dans "Vale Frater". Une narration plus traditionnelle aux contes.

La proximité géographique des cinq nouvelles restantes est trompeuse, mais on va pas chipoter pour si peu. Dans ce que je suppose être une France moyenâgeuse (un petit côté Chrétien de Troyes, un peu distordu), "Lucine" repose paradoxalement sur une forme, très moderne (et plus subtile qu'autre part), de féminisme mais aussi sur la sensualité de certaines scènes déséquilibrée par la perversion de la figure paternelle et royale. "Aenor" oppose quant à elle une Bretagne mélancolique à un Midi guerrier. La puissance des sentiments des protagonistes donne un souffle épique à la nouvelle. Nathalie Dau convainc ses lecteur qu'on peut encore émerveiller avec des contes de fées. Du côté lorrain, j'ai du mal à dire ce qui est le plus agréable à la lecture du "Violon de la fée" (Prix Merlin 2006). La façon d'amener le conte ("Il était une fois une histoire qui s'amusait à chatouiller la langue des conteurs...") ainsi que le conte en lui-même démontre si bien la capacité de l'auteure à enchanter son public que les références historiques ne suffisent pas à nous ramener les pieds sur terre. "Le Siestophage" et son atmosphère à la Jean Ray est un conte original où le respecté se révèle dangereuse nuisance pour 'harmonie méridoniale et l'hideux qu'on évite est, au-delà des apparences, salutaire. "Demain les Trottoirs" (v'voyez le clin d'oeil?) est très certainement ma préférée. De très belles pages à la fois brutales et fantaisistes. Une variation d'un Gavroche dans les rues d'un Aubervilliers atemporel. La subtilité repose sur notre appitoiement trompé. Le Gavroche devient maire d'une cité imaginaire. Mais quel prix donne-t-il au pouvoir?

Le mot "myalgique" m'intriguait mais je n'ai pas pris le temps de fouiller un peu pour éclaircir ce mystère avant de finir le recueil. A vrai dire la réponse est dans la postface très instructive, mais alourdie par trop de citations, de Jean Millemann. Oui, il est compréhensible que l'on ait envie de faire partager un si musical agencement de phrases (d'ailleurs, les traducteurs étrangers doivent/devraient avoir beaucoup de mal à rendre tout ça dans leurs langues respectives), mais il faut savoir doser, surtout quand les extraits sont hors contexte. Excepté ce petit reproche gratuit (je me rattraperai en lisant ses textes), Jean Millemann est une personne mieux placée que moi pour parler pertinemment des écrits de Nathalie Dau et 4 pages (dont une et demi de citations, nyarknyarknyark, dis-je en me frottant les mains) lui suffisent pour mettre l'essentiel en lumière.

Pour ceux qui n'éteignent jamais leur lecteur DVD sans avoir vu les bonus, j'ai trouvé une longue interview passionnante (qui date d'octobre euh 2007, scuzez le retard) sur Martlet, un blog confrère: http://martlet-blog.blogspot.com/search/label/interview. Si le recueil vous plaît, c'est une bonne occasion d'en savoir plus sur l'auteure elle-même: on y découvre que ses activités sont loin de s'arrêter à l'écriture de nouvelles, et qu'elle s'inscrit bel et bien dans le monde réel. Indispensable. Pour creuser encore plus: http://www.argemmios.com/.

Bon cette petite randonnée dans Les Terres qui rêvent m'ont épuisé et j'ai besoin d'un booon baaiin dans une booonne aubeeerge avant de repartir A la Recherche de Robert Johnson...


Contes Myalgiques I - Les Terres qui rêvent, Nathalie Dau, Griffe d'Encre, 12€. Collection "Recueil" dirigée par Karim Berrouka & Michel Fontayne (que j'ai déjà croisé et que je recroiserai très certainement en contrée Griffées). Merci encore à Magali Duez.

jeudi 7 janvier 2010

Digging In The Dirt: Elément I: La Terre (Anthologie Griffe d'Encre)


Sur la mappemonde de mes pérégrinations littéraires, les publications de l'éditeur Griffe d'Encre est une contrée que je tenais à fouler plus d'une fois. Il faut dire que j'y fus très bien accueilli avec leur première anthologie, Ouvre-toi!, et le recueil de Jérôme Noirez, Le Diapason des mots et des misères, récompensé, faut-il le rappeler, hé, tiens, on va se gêner, par le Grand Prix de l'Imaginaire 2010.

Voici donc le premier volume d'un cycle d'anthologies autour des éléments primordiaux si chers à toute cosmogonie qui se respecte. Pour l'instant seule parution du cycle, Elément I: La Terre est une sélection de 13 nouvelles (sur 85 reçues) a priori originales puisqu'elles faisaient suite à ce procédé devenu traditionnel pour l'éditeur, l'appel à texte.
"Venez nous raconter la Terre", telle était l'invitation que l'on peut toujours lire sur le site de Griffe d'Encre. "A vous de creuser dans ses profondeurs pour révéler sources et secrets enfouis...", c'est ce qu'ont prit à la lettre certains des auteurs choisis. Que ce soit pour Julia et Myriam, les deux soeurs dans leur maison hi-tech à 60 mètres sous terre ("Réclusion" de Laëtitia Millet) ou Gundir, le Nain qui doit creuser pour honorer ses Ancêtres ("Les Veines de la Terre" de Gabriel Féraud), l'isolement forcé n'est pas sans conséquence sur l'état psychologique. D'ailleurs, remarquez bien avec quelle vraisemblance Gabriel Féraud décrit la descente de son Nain, autant littérale que figurée, dans la folie. Plutôt surprenant de se pencher sur un archétype de la fantasy et d'en faire un personnage moins caricatural que tourmenté. Le narrateur-gardien de "Dans la Terre" (de Karim Berrouka), est lui atteint d'une folie plus douce qui consiste à recréer des êtres de glaise pour pallier à sa solitude. Une autre descente en profondeur, spéléologique, est racontée sur un ton moins dramatique, celle de "Fata Organa" (Jeanne-A. Debats), et son insupportable héroïne, Alix. Je suis moins indulgent sur cette nouvelle, non pas à cause des piques anti-mecs (ça ne me gêne pas, on le mérite tellement) mais du sarcasme systématique qui devient très vite irritant et aussi pour ses passages explicatifs plutôt maladroits (exclusif! la réaction de Jeanne-A. Debats dans les commentaires). Vous pouvez trouver un féminisme plus subtil dans le film The Descent (phrase totalement déplacée, j'en suis pas fier, et, par la force des choses, devenue ironique: http://jeanne-a-debats.fantasyblog.fr/post/198/2026#Comments. Et qu'on ne dise pas que je suis un nihiliste qui pisse sur le tapis des autres.)

A l'opposé de ces "enterrements", c'est l'éloignement de la Terre nourricière ou le lieu natal qui est évoqué. Pour Ben ("L'Absente" de Sylvestre Cisco), le mot même de "Terre", désignant pourtant son origine, n'est même plus une abstraction, juste un souvenir qui reparaît à la suite d'un rêve collectif, graine de troubles. Tiéri et son grand-père ("Le Cadeau" de Robin Tecon), seront les victimes du service douanier de Mars. Pour Cérèze, on ne parle plus de la même planète (la nouvelle demandera peut-être un petit moment d'adaptation pour quelques lecteurs), mais le refus de la perte d'un être aimé reste universel. "Odeurs des pluies de mon enfance" de Timothée Rey mérite quelques mots de plus, puisqu'elle présente une facette plus mélancolique et donc radicalement différente de la farce que l'auteur avait proposé dans Ouvre-toi! ("Jassîm ibn Menollah, victime des statistiques").

"Poussière de charbon" ("Black Dust") par Graham Joyce, est une double exception. Anglophone à l'origine et nouvelle la plus réaliste du lot, elle n'ouvre qu'une toute petite porte vers l'imaginaire avec sa grotte mystérieuse. Emprunt d'une certaine nostalgie, son point fort est la tension construite entre les personnages. Derrière l'écorce et la rudesse, se cache parfois l'inattendu.
Les rapports souvent conflictuels entre les êtres humains et la terre qui les porte, est un thème qui revient tout au long de l'anthologie. L'entité se venge dans "Terre blanche, Terre rouge" (Marie Barthelet): "Vous m'avez fait bien trop de mal, vous autres les hommes. Vous avez tout pris, tout tiré de moi. C' est à mon tour de prendre et de priver...". Elle obtient même l'aide d'une gamine, Julia, sous la plume cruelle et maîtrisée de Benoît Giuseppin ("Humus Sapiens Cochard, 1917"). Dans un style plus épique, "Le Plaidoyer de la Terre" de Sébastien Gollut, est une amère allégorie écologique qui vaut bien plus que tous les prêchi-prêchas mille fois rabâchés.
Je termine avec deux des meilleures histoires à mon goût (vous pouvez en déceler cinq autres parmi celles déjà évoquées). La petite Florence, figure errante en proie à une malédiction, à cause d'une malencontreuse erreur, laisse une triste mais inoubliable empreinte dans les pages de "Dettes à honorer" écrites par Réjane Durand. Et, enfin, Li-Cam (seconde déjà présente dans Ouvre-toi!) nous gratifie d'une délicieuse nouvelle entre SF et polar, "Mémoires de Terre". Le personnage de l'inspecteur Presle, bourré de préjugés sur les "mutants de l'affect" se voit contraint d'accepter l'aide extérieure de Paul Boyadjan et Frank, un attachant Golem. Si attachant qu'on l'aimerait en personnage récurrent.
Sur le site de l'éditeur peuvent être lus les appels à textes pour les deux anthologies suivantes du cycle des éléments: L'Air (http://www.griffedencre.fr/spip.php?article191) et L'Eau (http://www.griffedencre.fr/spip.php?article193). Si vous avez l'oeil, vous verrez que les dates de clôture sont terminées depuis un certains temps. Espérons que c'est bon signe et qu'elles connaîtront toutes deux la publication cette année.

Elément I: La Terre, Anthologie dirigée par Magali Duez (que je remercie en passant, tiens), Griffe d'Encre, 16€. "Black Dust" est traduite de l'anglais par Mélanie Fazi.

samedi 2 janvier 2010

Plumes de chats

Il s’agit d’une anthologie de nouvelles fantastiques entièrement dédiées aux chats ! Dirigée par Charlotte Bousquet, cette anthologie voit ses droits reversés à l’association Sauve, qui s’occupe de chats abandonnés, maltraités, torturés ou destinés à l’euthanasie. Douze très chouettes nouvelles dans lesquelles le mystère, toujours, se tisse autour de nos compagnons félidés. Cyril Carau, Lucie Chenu, Sophie Dabat, Eric Gilard, Philippe Halvick, Thomas Hervet, Sandy Julien, Jess Kaan, Emmanuelle Maïa, Menolly, Sylvie Miller, Philippe Ward et Estelle Valls de Gomis ; autant de plumes amoureuses des chats qui nous narrent des histoires tour à tour drôles et émouvantes.
M’ont particulièrement plu : « N’est pacha qui veut », coécrit par Sylvie Miller et Philippe Ward, mettant en scène un drôle de détective ayant pour mission de retrouver le chat de la déesse Sekhmet, très drôle et divertissant. « Passeur de vie » de Sophie Dabat, basé sur un fait réel, à savoir l’existence d’un chat aux Etats-Unis, capable de sentir la mort venir prendre des patients d'un centre. Aussi, le talent de conteuse d’Estelle Valls de Gomis est apprécié dans sa nouvelle « Trépassez devant, je vous suie… », qui nous conte l’histoire d’un gentil petit chat victime d’un individu plein de haine envers la gente féline. Mais la vengeance n’est pas loin…
Notons aussi l'élégante couverture signée Fabien Fernandez.

Anthologie proposée par Charlotte Bousquet, Black Coat Press, Rivière Blanche, 2009, 188 pages, 17€