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vendredi 8 janvier 2010

Contes Myalgiques I - Les Terres qui rêvent


Dernière en date dans ma randonnée en contrée Griffe d'Encre (je m'étais procuré un Guide du Routard en prévision, tout est dans l'organisation), voici une étape que je n'aurais en toute franchise peut-être pas parcourue sans avoir au préalable pris connaissance de la qualité proposée par l'éditeur. Je ne me permets pas ici de critiquer le travail graphique du recueil, n'interprétez pas mon propos de cette façon. Je veux juste dire que si j'ignorais tout de Griffe d'Encre, je ne me serais très probablement jamais arrêté sur la couverture. Réaction strictement personnelle et injustifiée qui m'aurait fait passer à côté de quelque chose d'unique.

C'est peut-être la première anthologie publiée par l'éditeur, Ouvre-toi! (on ne le dira jamais assez), qui fut la case à franchir pour se débarrasser de tout préjugé sur le genre de fiction a priori illustré là, en haut à droite. Je ne raffole pas de la fantasy pour tout vous dire. Mon premier contact avec la prose de Nathalie Dau, donc, "Le Goût de miel", était convaincant grâce à ses phrases espiègles et si bien tournées. La quatrième de couverture des Contes Myalgiques ne promet pourtant pas le même style d'histoires. Me suis laissé tenter.

Récompensées par le Prix de la Nouvelle aux Imaginales 2008, les onze nouvelles n'étaient pas toutes inédites, une bonne partie, cinq pour être précis, avaient déjà eu l'honneur d'apparaître (à deux reprises pour certaines) dans diverses revues spécialisées, véritable creuset que je n'ai malheureusement pas l'opportunité de feuilleter très souvent. Ces premières publications s'échelonnent entre 2002 et 2007, juste pour culpabiliser eux qui ne découvrent Nathalie Dau que maintenant (hum...).

On voyage beaucoup dans ce recueil. Grossièrement, trois genres de destinations se distinguent. C'est forcément réducteur (les données temporelles sont très floues), mais c'est plus pratique et ça m'aide à construire une chronique qui m'évite le trop facile listing des nouvelles dans leur ordre d'apparition.

Tout d'abord en des lieux issus de l'imaginaire personnel de Nathalie Dau, qui échappent donc aux coordonnées conventionnelles. Le poème est une forme littéraire qui ne m'a jamais inspiré et "Chicanerie" ne fait pas exception. Conscient tout de même qu'un tel travail demande autant d'effort et mérite autant d'attention qu'une nouvelle, je soulignerai tout de même un lien bien arbitraire et interne à ce blog (voir article précédent, là juste en bas, si vous êtes sur la page d'accueil, s'entend). "Nous blessent les curieux qui soulèvent la terre/Pour lui dérober son sourire". Avec un titre qui se révèle quelque peu ironique, "Bonne année !" est une perle de concision. L'espoir apporté par la cérémonie rituelle, le tout raconté par un enfant qui est sur le point de devenir adulte... pour finir sur une note tragique inattendue. Dans une veine féministe, "Désespérée", raconte un être blessé pour qui ne reste que rancoeur et vengeance. Dernière de ces escapades hors de notre monde, "Faux Pas" joue sur le procédé du manuscrit trouvé et sujet à controverse (est-ce un canular?) "Issu du folklore de la race trolle", cette nouvelle contient un humour complètement assumé et m'a personnllement fait pensé à La Famille Addams pour l'apect inversé des perceptions: tout ce qui est répugnant pour un humain est un bonheur pour les trolls.

On se rapproche (un poil) avec des cadres exotiques et primordiaux. "La femme, la sorcière et l'amour" se déroule en Inde et surprend par ses deux actions parallèles qui se rejoignent malgré les restraintes temporelles. On peut qualifier de magie cette façon de faire couler les mois et les années en si peu de lignes. La connaissance des rites indiens de l'auteure est impressionnante. Autant que celle qu'elle a d'un mythe sibérien revisité dans "Vale Frater". Une narration plus traditionnelle aux contes.

La proximité géographique des cinq nouvelles restantes est trompeuse, mais on va pas chipoter pour si peu. Dans ce que je suppose être une France moyenâgeuse (un petit côté Chrétien de Troyes, un peu distordu), "Lucine" repose paradoxalement sur une forme, très moderne (et plus subtile qu'autre part), de féminisme mais aussi sur la sensualité de certaines scènes déséquilibrée par la perversion de la figure paternelle et royale. "Aenor" oppose quant à elle une Bretagne mélancolique à un Midi guerrier. La puissance des sentiments des protagonistes donne un souffle épique à la nouvelle. Nathalie Dau convainc ses lecteur qu'on peut encore émerveiller avec des contes de fées. Du côté lorrain, j'ai du mal à dire ce qui est le plus agréable à la lecture du "Violon de la fée" (Prix Merlin 2006). La façon d'amener le conte ("Il était une fois une histoire qui s'amusait à chatouiller la langue des conteurs...") ainsi que le conte en lui-même démontre si bien la capacité de l'auteure à enchanter son public que les références historiques ne suffisent pas à nous ramener les pieds sur terre. "Le Siestophage" et son atmosphère à la Jean Ray est un conte original où le respecté se révèle dangereuse nuisance pour 'harmonie méridoniale et l'hideux qu'on évite est, au-delà des apparences, salutaire. "Demain les Trottoirs" (v'voyez le clin d'oeil?) est très certainement ma préférée. De très belles pages à la fois brutales et fantaisistes. Une variation d'un Gavroche dans les rues d'un Aubervilliers atemporel. La subtilité repose sur notre appitoiement trompé. Le Gavroche devient maire d'une cité imaginaire. Mais quel prix donne-t-il au pouvoir?

Le mot "myalgique" m'intriguait mais je n'ai pas pris le temps de fouiller un peu pour éclaircir ce mystère avant de finir le recueil. A vrai dire la réponse est dans la postface très instructive, mais alourdie par trop de citations, de Jean Millemann. Oui, il est compréhensible que l'on ait envie de faire partager un si musical agencement de phrases (d'ailleurs, les traducteurs étrangers doivent/devraient avoir beaucoup de mal à rendre tout ça dans leurs langues respectives), mais il faut savoir doser, surtout quand les extraits sont hors contexte. Excepté ce petit reproche gratuit (je me rattraperai en lisant ses textes), Jean Millemann est une personne mieux placée que moi pour parler pertinemment des écrits de Nathalie Dau et 4 pages (dont une et demi de citations, nyarknyarknyark, dis-je en me frottant les mains) lui suffisent pour mettre l'essentiel en lumière.

Pour ceux qui n'éteignent jamais leur lecteur DVD sans avoir vu les bonus, j'ai trouvé une longue interview passionnante (qui date d'octobre euh 2007, scuzez le retard) sur Martlet, un blog confrère: http://martlet-blog.blogspot.com/search/label/interview. Si le recueil vous plaît, c'est une bonne occasion d'en savoir plus sur l'auteure elle-même: on y découvre que ses activités sont loin de s'arrêter à l'écriture de nouvelles, et qu'elle s'inscrit bel et bien dans le monde réel. Indispensable. Pour creuser encore plus: http://www.argemmios.com/.

Bon cette petite randonnée dans Les Terres qui rêvent m'ont épuisé et j'ai besoin d'un booon baaiin dans une booonne aubeeerge avant de repartir A la Recherche de Robert Johnson...


Contes Myalgiques I - Les Terres qui rêvent, Nathalie Dau, Griffe d'Encre, 12€. Collection "Recueil" dirigée par Karim Berrouka & Michel Fontayne (que j'ai déjà croisé et que je recroiserai très certainement en contrée Griffées). Merci encore à Magali Duez.

mardi 18 janvier 2011

Contes Myalgiques II

Me voici de nouveau avec entre les mains un recueil de nouvelles ayant pour thème général le Diable et ses démons. Ce n'est pas la première fois et ce ne sera sans doute pas la dernière donc il va y avoir fort à faire pour renouveler le sujet.

Je commence donc ma lecture avec curiosité. J'espère qu'un point de vue féminin sur un thème plus souvent abordé par la gent masculine (du moins d'après l'expérience de mes précédentes lectures) permettra de renouveler le sujet . Et j'avoue que je ne fus pas déçu. Ce roman est une mine de diversité ... On y trouve un peu de tout ... Parfois pour le meilleur et parfois pour le pire -j'exagère mais la formule était trop tentante ... Disons que certaines nouvelles ne sont pas au niveau de leurs voisines- .
En effet certaines nouvelles sont de petites perles, relativement originales et bien ficelées (GPS, la peau du diable, ...), d'autres sont touchantes et bourrées d'émotion (Pour Camille, ...), d'autres sont d'agréables hommages à divers auteurs (Notre-Dame des Algues pour Lovecraft, ... ).

Mais à côté de cela on trouve d'autres textes de moindre qualité dont la naïveté apparente ou la trame banale n'apporte pas grand chose à cette collection de nouvelles.Par chance c'est loin d'être la majorité.
Et il est une chose que l'on ne peut que reconnaître, c'est l'excellent travail de Nathalie Dau sur les différentes atmosphères que l'on rencontre au fil de nos lectures. En effet, Nathalie Dau a su retranscrire avec talent les petits détails qui permettent de rendre une ambiance réaliste et une lecture vivante. Les spécificités des différentes populations et les particularités des lieux qu'elle met en scène donnent un véritable relief aux scènes dépeintes.

Une mention toute spéciale pour "Knock, knock, knocking on hell's door" qui transporte le lecteur directement au sein des corons. On se croirait revenu dans Germinal tant l'odeur du charbon se fait forte lorsque l'on découvre ce petit bijou.

En conclusion une lecture agréable qui contient quelques très bonnes surprises. Je lirai certainement lorsque l'occasion s'en présentera le premier volume des contes myalgiques.

Enjoy ^^


Les Contes Myalgiques II : Les atouts du Diable - Nathalie Dau - Éditions Griffe d'Encre - Octobre 2010

dimanche 2 mai 2010

Les héritiers d’Homère

Cette anthologie réunie 18 nouvelles sur le thème de la mythologie grecque. Pour ce faire, Nathalie Dau et Jean Millemann ont sélectionnés 3 types de textes. D’abord, ceux qui mettent en scène les personnages dans le monde d’aujourd’hui. Dans ce cas, les textes sont souvent empreint d’humour (mais pas toujours). On retrouve par exemple Persée en motard et Andromède en gothique (Pierce’s track : the Maid & the highway de Nicholas Eustache) ; Eurydice en junkie et Hadès en patron de boîte de nuit (La descente aux Enfers d’Orphée et d’Eurydice d’Anthony Boulanger) ; Dionysos en patron de bar (La Bouteille, le barbu et le sens du monde de Franck Ferric) ; Oreste en habitué mélancolique des bars (Aube d’Eliane Aberdam) ; Héraclès, son épouse Déjanire et la lessive Ponux (La mort d’Héraclès de Claire Jacquet) (texte qui ne se passe pas à notre époque mais la lessive et la narration apportent un côté moderne).

On trouve ensuite des textes qui, tout simplement, mettent en scène les personnages dans leur contexte. Notamment Hécate et son lien avec l’union de Perséphone et Hadès (Le pacte d’Hécate de Sophie Dabat) ; Nyctalê, fillette qui souhaite servir Athéna (Nyctalê de Samothrace de Fabrice Chotin) ; un centaure qui refuse le chemin qu’il doit suivre (La caverne des centaures mâles de Marie-Catherine Daniel) ; Chryséis, une artiste qui défit Athéna (Cet éternel orgueil de Nadège Capouillez).

Enfin, on trouve une 3ème catégorie de récits ; ceux qui traitent du thème de façon lointaine ou suggérée. Ils sont toute fois peu nombreux. Tout en reconnaissant la qualité de certains de ces textes, je dois avouer que ce sont ceux qui m’ont le moins intéressé, compte tenu du thème de l’anthologie. Ainsi, le mythe de Narcisse est traité en fond, en parallèle à une autre trame (Prisonnier de son image de TK Ladlani) ; il en est de même pour Jason et Médée (Mayday de Jeanne-A. Debats).

Parmi tous ces récits, certains m’ont particulièrement séduit. D’abord Le syndrome de Midas de Jess Kaan qui m’a beaucoup plu par l’intelligence du scénario et des personnages très bien développés, tant au niveau des émotions que des réactions . L’esprit de l’Hellespont d’Olivier Boile, qui met en scène un roi Perse qui tente d’envahir le Grèce avec sa flotte puissante, fut passionnante à lire. Aussi passionnant, L’Hospitalier de Yan Marchand où l’on retrouve les dieux de l’Olympe qui mettent à l’épreuve le pauvre Agathon. Enfin, Les sept derniers païens de Romain Lucazeau m’a beaucoup plu. Ici, un guerrier celte se voit proposer une mission particulière ; entre paganisme et chrétienté.

Le gros plus de ce type d’anthologie est de vous faire(re)découvrir des mythes. Vous vous retrouvez plongé dans des dictionnaires (même si un glossaire bien pratique se trouve à la fin du livre) ou sur Internet à faire des recherches pour en savoir plus sur les personnages. Une lecture, donc, doublement passionnante, qui m’a beaucoup plu.

Anthologie dirigée par Nathalie Dau et Jean Millemann, Argémmios éditions, 2009, 359 pages, 22€.

dimanche 6 septembre 2009

What's the secret word for tonight?: Ouvre-toi! (Anthologie)

J'ai un peu de retard. Cette anthologie a été publiée il y a un peu plus de deux ans. Mais ce qu'elle représente mérite ce petit coup de projecteur tardif. Autant manifeste qu'acte de naissance, Ouvre-toi! est une étape primordiale. Son titre, formule magique amputée d'un mot (qui aurait dû donner une toute autre résonance, si Griffe d'encre n'avait pas eu à changer de nom) , désigne ainsi le thème autour duquel tournent les seize nouvelles mais aussi l'exhortation triomphante des éditions Griffe d'Encre.

Je dois consacrer quelques lignes à la conception particulière de l'anthologie. L'appel à texte ouvert, qui imposait comme figures obligatoires (pas forcément en tutu ni patins à glace) d'attaquer la nouvelle avec les deux mots du titre et "que l'ouverture métaphorique ou littérale joue une rôle important dans la nouvelle", dixit l'anthologiste elle-même, constitue en effet avec la lecture des 111 nouvelles et la séléction des 16 happy-fews, une période de grossesse avant l'accouchement de ce premier bébé. Reitéré pour les anthologies qui ont suivi (à une exception près), l'appel à texte ouvert a donc permis un large éventail assez divers et équililbré pour "donner un échantillonnage de ce [Griffe d'Encre allait] proposer, une idée de la ligne éditoriale", selon les propres mots de Magali (sans "e") Duez.

Les ressorts typiques de la science-fiction sont utilisés dans une perspective grave à trois reprises. Exercice très périlleux puisqu'il a pour but de questionner, peut-être plus que de divertir, sur la condition humaine. Fable futuro-linguistique, "Les Graines perdues" de Loïc Henry, se déroule en 2458 et, malgré une rencontre du troisième type que je trouve un peu téléphonée, possède la qualité de se soucier de la disparition, au fil des siècles, des langages humains, inversant ainsi la légende de la Tour de Babel. La diversité des langues n'y est plus une punition mais une nécessité, un combat. "L'Autre" de Livia Galeazzi, évoque la quête pour le rajeunissement de l'individu, la chance de revivre, de se créer d'autres souvenirs, mais confronte aussi deux soeurs scientifiques aux éthiques opposées. Quant à Marie-Lé Camille ("Le Temps de l'exil"), elle nous propose une solution à la surpopulation inévitable qui semble nous attendre: pourquoi donc ne pas déporter vingt-cing milliards d'individus à travers les périodes préhistoriques afin de créer une dynamique alternative reposant sur la survie des groupes? Une nouvelle entre Ray Bradbury et Jacques Sternberg.

Antoine Lencou, dans "Ah, La Porte!", préfère, lui, décliner ironiquement le pouvoir que les machines finissent par exercer sur les humains. Dans "Suzanne on line" de Don Lorenjy, l'inversement des rôles final prête à sourire, mais il ne faut pas être allergique aux bondieuseries. D'autres expériences personnelles troublantes sont de la partie dans "Les Larmes rouges" de Saholy Gonga, conte fantastique contemporain dont l'aspect un peu trashy et confus m'a quelque peu rebuté, ou dans la très subtile "Cinq fois" de Fred Le Berre, au style très exigeant. Il est plus question d'un parcours initiatique dans "Tsuyan" (Nicolas Cluzeau), une mini-épopée imprégnée des légendes nord-eurasiennes, où la femme qui donne son nom à la nouvelle s'arme de courage pour retrouver l'homme qu'elle aime. C'est, par contre, en quête de son identité et de son passé que la femme de "Miroitements" (Michaël Fontayne) tâtonne à travers une structure narrative habilement éclatée.

On peut déceler des similarités avec "Miroitements" dans "La Petite Fille au coeur de marbre" (Li-Cam) et "Dans le noir" (Chloé George) mais l'enfermement (donc espoir d'ouverture) n'a pas la même cause ni la même issue dans chacune d'elles. La première commence comme un conte de fantasy et surprend par sa descente (un peu trop explicitement à mon goût, la fin aurait pu être un peu plus percutante) dans le réel. La seconde, qui mérite qu'on s'y attarde, est plus joliment ambigüe. Nouvelle qui conclut stratégiquement, présence du chat oblige (vous avez vu le logo de la maison d'édition, créé par l'illustratrice Magali Villeneuve?), et en beauté l'anthologie, "Dans le noir" a été écrite par Chloé George alors qu'elle n'avait que quinze ans. Doté d'une telle maîtrise de l'atmosphère, ce soupçon, un peu plus sombre, de Lewis Carroll force l'admiration. Aura-t-on un jour l'occasion de voir publiés d'autres récits de la même plume? On croise les doigts.

L'enfance continue à imposer sa présence dans "Réhabilitation" de Nathalie Salvie qui, sensible et attachante, évite le prêchi-prêcha dans lequel il est facile de tomber quand il est question d'exprimer le goût de la lecture. C'est impressionnant d'y parvenir en si peu de pages. Et que dire, sinon du bien, de la rencontre entre le passé profondément triste auquel Guillaume essaie de se soustraire par "Le Goût du miel" (Nathalie Dau) et l'espièglerie magique d'une petite fille? C'est par cette dernière que l'humour s'avance à petits pas, pour se révéler retentissant et halluciné dans la première publication de "L'Apocalypse selon Huxley" (Jérôme Noirez), dont j'ai déjà dit beaucoup de bien quelque part sur ce même blog (et je ne vois pas pourquoi je changerais d'avis); parodico-anachronique dans "Jassîm ibn Menollah, victime des statistiques" (Timothée Rey), où les trente-neuf voleurs et leur chef, dépassés par une entrée de caverne récalcitrante, font appel à un sorcier comme on le ferait pour un serrurier; ou satirique et anti-militariste dans "Logique d'ensemble" (Anthelme Hauchecorne), chute cartoonesque d'un parachutiste où l'on peut deviner l'influence probable d'un Robert Sheckley ou d'un Terry Pratchett (tout comme la nouvelle de Timothée Rey, d'ailleurs).

Petit bonus amusant: chaque auteur a eu carte blanche pour écrire une petite auto-bio à la troisième personne en fin de nouvelle. Un petit exercice ludique, souvent drôle et toujours plein d'humilité. Une rubrique "Coulisses", je suppose constante aux publications futures, divulgue quelques informations toujours bienvenues sur l'anthologiste, l'illustratrice de couverture (une chrysalide donnant naissance à une fée sur fond d'un vert sombre, dont on peut aussi voir un croquis), les circonstances de cette génèse ainsi que les traditionnels remerciements.

Si cette introduction à l'imaginaire de Griffe d'Encre avait pour but de partager une envie d'émerveiller et d'être émerveillé, tout en restant lucide et avide de questionnement sur ce que nous sommes, le pari est réussi. Je ne suis pas encore très familier à leur catalogue, mais je suppose que deux ans ont été suffisant à l'expansion d'un univers ouvert à toutes les possibilités. Quelque chose me dit que je vais m'y aventurer un peu plus, en espérant que vous en ferez de même (par exemple, en ne laissant pas votre exemplaire prendre la poussière pendant des mois sur une étagère). Mais ne me suivez pas, suivez votre propre chemin, il y aura tant de façon de s'y perdre.

Ouvre-toi!, Anthologie dirigée par Magali Duez, Griffed'Encre, 16€.

lundi 28 mars 2011

Le Livre des théophanies de Jonas Lenn

Me voici renouant avec la production passée de Griffe d'Encre. J'avais déjà terminé Le Livre des théophanies il y a quelques mois mais je n'avais pas pris le temps d'en parler. Par la suite, entre procrastination, moult bouquins et autres circonstances aléatoires, l'article a été repoussé dans un futur indéfini. J'ai donc, enfin!, décidé de relire ce recueil afin de rendre compte précisément de son contenu. Que voulez-vous, quand on a signé un pacte de sang virtuel avec l'éditeur, il faut s'y tenir.

Je regrette beaucoup, par contre, d'avoir laissé passer l'opportunité, dans l'intervalle, de chroniquer Les Contes Myalgiques II de Nathalie Dau (http://ranatoad.blogspot.com/2011/01/contes-myalgiques-ii.html) ainsi que la première anthologie consacrée aux proverbes (http://ranatoad.blogspot.com/2010/12/proverbes-i.html). J'ose espérer que les auteurs des chroniques ne m'en voudront pas si un jour je publie un second avis sur ces livres. Je ne considère pas les supports de nouvelles chez Griffe d'Encre comme un terrain absolument réservé, mais je tiens à rester exhaustif dans ce que je me suis fixé.

Quatre des huit nouvelles constituant Le Livre des théophanies ont déjà bénéficié d'une parution que je mentionnerai entre parenthèses. La sortie du recueil en 2008 fut l'occasion pour l'auteur d'une révision de chacune.

Je commence avec "La Leçon de ténèbres" (Galaxies n°29, 2003) où Nick, étudiant aux Beaux-Arts, crée un cité virtuelle sur son ordinateur. Un cité qui prend vie sous les yeux du lecteur. La narration se partage en effet entre scènes dialoguées du créateur avec sa compagne, Mesle, et des séquences où figurent Elem, conscience avide de réponses qu'elle demande à Ikn. Ce dernier, vieil homme à la longue barbe blanche, n'est autre que l'avatar qu'utilise Nick pour contrôler cette simulation de vie. Une nouvelle qui ne m'a pas convaincu malgré les thèmes universels qu'on y sent abordés (la création, le libre-arbitre...) et une fin ouverte sur le devenir de la cité virtuelle. L'interface à la Second Life est aussi utilisé dans "Ariane à Naxos", transposition de la mythologie grecque dans un monde futur. Une Ariane enceinte et délaissée par son compagnon demande l'aide d'une Assemblée virtuelle dirigée par Athéna et constituée des figures féminines mythologiques. Leur sentence est d'humilier l'offenseur lors de sa participation à un jeu de "tridiréalité", Le Défi des Amazones. Ariane se retire sur Naxos, une île virtuelle, préférable à la Réalité. Elle sera assistée par une Sappho trop intéressée. Abordant des idées intéressantes sur l'interaction entre psychée humaine et le plan virtuel, c'est une nouvelle d'une richesse grisante, très colorée et à la sensualité très prononcée où transparaît en filigrane l'épisode du Minotaure et de son dédale. Une autre incursion de cet épisode se retrouve dans "Un Grain de légende". Alfred, 10 ans, est en vacances chez ses grands-parents. Parti chercher de l'origan pour Puce, sa grand-mère, il rencontre un gitan, Melquiades, qui lui offre un tesson de céramique. D'une écriture linéaire, sans véritable surprise, et desservie par quelques clichés, l'atmosphère campagnarde et l'échappée nocturne d'Alfred restent agréables sans être inoubliables.

Truffée également de références à la mythologie grecque, mais pas seulement, "Le Maître de céramique" (Faeries n°12, Nestiveqnen, 2003) met en scène Erwan, étudiant aux Beaux-Arts, Erwan, parti à la recherche de son projet de fin d'études: William Baker, artiste qui semble s'être retiré au faît de sa gloire. L'exploration de l'atelier de Baker, source de joie exacerbée, n'est pourtant pas la seule surprise qui attend Erwan. La nouvelle est une variation très explicite sur le mythe du golem. Encore plus imprégnée d'histoire et de mythologie, puisqu'elle a pour personnages principaux rien moins qu'Aristote et Alexandre le Grand, "Le Sang des Titans" (initialement "Le Sang des Titanides", Faeries n°6, Nestiveqnen, 2002) voit le futur conquérant en pleine session de plongée sous-marine avant l'heure. Sensée se dérouler avant l'édification de son Empire, cette exploration de l'élément cher à Poseidon a pour Alexandre l'objectif de trouver l'arme idéale pour exaucer ses voeux de stratège. La force évocatrice des premières pages, épiques, opère mais laisse malheureusement la place à une confrontation grandiloquente et une fin auxquelles j'ai peu adhéré. Malgré cela, je n'omets pas de signaler que cette nouvelle a obtenu le Prix Imaginales en 2002.

On change de décor avec "Les Noces d'orage" (Anthologie Jour de l'an 1000, Nestiveqnen, 1999) qui nous emmene en pays Viking. Igma raconte à une enfant, Sifa, comment le jeune guerrier Wutan gagna sa préférence plutôt que Sustr, rustre auquel les traditions la destinait. Wutan aidé de Galma, vieux magicien fou des marais, jetèrent un maléfice contre Sustr. Un récit à la première personne, tel un long monologue, remarquable par son sens de la tragédie. A noter qu'une version lue peut être écoutée sur la webradio Utopod (en 2 fois: http://www.utopod.com/2007/04/28/utopod-004-les-noces-dorage-de-jonas-lenn-1-sur-2/ et http://www.utopod.com/2007/05/05/utopod-005-les-noces-dorage-de-jonas-lenn-2-sur-2/). Utopod a cessé d'émettre mais les podcasts sont toujours disponibles.

Les deux nouvelles restantes, à l'instar des deux premières citées plus haut, entrent dans la catégorie science-fiction pure et dure. Même si "L'Heure du maître" se teinte des Mille et une nuits, le cadre physique se situe sur Aleph, une cité minière de Saturne. Haroun en est le maître absolu et possède un contrôle absolu sur ses sujets. Il détient même le pouvoir de glisser son âme dans leur corps. C'est ainsi qu'il ne se prive pas, après un mariage, d'échanger son corps avec l'époux afin de se tailler "la part du lion". Le récit, très court, se concentre sur les pensées amères et désespérées de la narratrice, sans laisser une intrigue véritable se développer. En ce qui concerne "Les élytres du temps" la hard science cotoîe avec réussite le mystique. Une mission scientifique est organisée depuis des années par Sanjiu Biologicals sur la planète marécageuse de Zhaoze (ou Shuilong). Suite à l'échec d'une expédition dix ans plus tôt, le narrateur, Zi, hybride mi humain mi autochtone, fut mystérieusement confié à l'équipe humaine par une créature Shuilong. Zi, immunisé naturellement contre l'infection qui a tué trois humains sur quatre (le dernier est porté disparu et considéré mort), retourne à ses origines. Une expérience chamanique lui révelera les raisons mystérieuses de la collaboration des Shuilong. Un récit bien mené bien que légèrement desservi par son vocabulaire hard science un peu trop cérébral.

D'une qualité narrative parfois évidente ("Les élytres du temps", "Les Noces d'orage", "Ariane à Naxos"), parfois irrégulière ("Un Grain de légende", "Le Sang des Titans"), Le Livre des théophanies se compose de nouvelles suffisamment consistantes pour divertir et amener certaines réflexions. Surtout pour les amateurs de mythes créateurs, cosmogoniques où le divin et la parabole ont la part belle. On appréciera d'ailleurs, en début d'ouvrage, la vignette traditionnelle, figurant la mascotte des éditions (créée par Magali Villeneuve), détournement particulièrement savoureux pour ce recueil.

Pour ma part, le George Costanza qui sommeille en moi pousse un soupir et dit "It's not you, it's me." En des termes moins cryptiques, je trouve l'ensemble pâlichon, mais je n'en blâme pas pour autant l'auteur. J'ai peut-être trop d'exigences pour apprécier pleinement l'imaginaire qui est le sien. Sans vouloir paraître blasé, il manque probablement à ces nouvelles un ingrédient, un épice, susceptible de réagir plus favorablement à mes papilles gustatives. J'ai même réalisé, lors de cette seconde lecture, que certaines d'entre elles m'étaient sorties de l'esprit.

Je tiens pourtant à finir sur une note positive et accorder à Jonas Lenn la capacité de s'adapter à des formes différentes de littératures imaginaires et à créer de réelles passerelles entre mythologies (à dominante grecque) et science-fiction. En ce sens, je reste ouvert, même tenté, à la lecture d'autres de ses nouvelles, surtout grâce aux pages qui clôturent le recueil. Trois pages qui savent de quoi elles parlent (contrairement à moi), la postface ("Jonasland") de Philippe Gindre, mérite d'être citée, ne serait-ce parce qu'elle contrebalance mon avis mitigé. Axé surtout sur l'influence des formes et d'auteurs du passé ("respect assumé et revendiqué d'un héritage complexe, voire hétéroclite..."), l'argument de Philippe Gindre, arme défensive efficace contre les détracteurs, s'appuie sur une érudition que je ne possède pas. Qualifier les nouvelles de Jonas Lenn de "pastiches" suffit à rabattre mon clapet, car je n'ai à aucun moment été capable de les reconnaître comme telles. Une concise revue des genres auxquels l'auteur aime s'adonner, via une liste non exhaustive de ses écrits, a su me convaincre de ne pas prononcer un avis tranchant et définitif.

Je vous invite donc à vous faire votre propre opinion et à choisir votre camp. La meilleure façon est bien sûr de vous procurer un exemplaire du Livre des Théophanies. Par exemple, si vous habitez le coin ou y passez régulièrement, dans une librairie parisienne qui vient d'ouvrir au 142 rue du Chemin Vert (Métro Père-Lachaise). Taly qui vous attend dans son Antre-Monde, vous le commandera avec grand plaisir. Et puis en attendant l'arrivée du bouquin, vous pouvez toujours en acheter un autre.


Le Livre des théophanies, Jonas Lenn, ed. Griffe d'Encre, coll. "Recueil" (dirigée par Karim Berrouka), 14€. Illustration de couverture de Patrick Mallet. Encore merci à Magali Duez.

jeudi 18 février 2010

Les Sombres Romantiques

Ce premier recueil des jeunes Éditions Du Riez, après le roman La Loi du désert de Franck Ferric, est le fruit d'une belle rencontre entre Nathalie Dau, auteure des Contes Myalgiques, tome 1 chez Griffe d'encre et directrice des Éditions Argemmios, et l'illustrateur Mathieu Coudray dont naquit le défi de faire écrire une nouvelle par de jeunes auteurs émergents chacune inspirée par une de ses toiles.

Dans Tête de mort Philippe Halvick nous amène sur les pas d'un visiteur de "maison hanté" ayant relevé le défi de passer une nuit dans une demeure dans laquelle sévit un tueur amateur d'art culinaire. Mais ce visiteur est-il l'assassin lui-même ou un réel visiteur curieux? Question de point de vue...

Dans Objet de mon Amour Jess Kaan suit une jeune femme en deuil rongée par la culpabilité et prête à tout pour revoir son amour. La rencontre d'un antiquaire lui proposant une dernière rencontre par l'intermédiaire d'un sablier aux vertus magiques lui fera prendre conscience qu'elle ne peut que vivre avec ce deuil et non avec lui dans l'entre-monde. Une nouvelle au ton nostalgique et fantastique qui fait penser à un épisode de la Quatrième dimension.

Dans Ad Vitam Aeternam Céline Guillaume, auteure de Le Grimoire des ombres, aborde ce même thème sous l'angle de la lamentation d'une jeune veuve réconfortée par la croyance en la réincarnation.

Dans Le Corset de sang de Vanessa Terral une jeune femme se retrouve bien malgré elle au cœur d'une guerre entre humains et peuple de Féerie. Elle se découvre un statut de "fille-sève", quel est ce statut si spécial? Pourquoi est-il si essentiel dans cette guerre?

Dans Le Choix de Fausta de Cyril Carau, auteur de L'Ange de Marseille aux Éditions Sombre Rets, dont je chroniquerai le premier recueil de nouvelles, et directeur de du fanzine Ananke dont je reparlerai aussi, nous suivons l'histoire des horreurs d'une famille à travers le temps et l'espace, de Mestre à Venise, ou le passage de l'amour à l'horreur.

Enfin dans Araf de Jacques Fuentealba on retrouve le personnage mythologique Orphée toujours à la recherche de son Eurydice. Parce qu'il a mangé la pomme de l'arbre de la connaissance il déclenche la colère de Dieu en rompant l'Araf avec sa lyre, membrane frontière entre le Ciel et l'Enfer à travers laquelle les damnés supplient le Ciel de les accepter. Précipité sur Terre il retrouve sa bien aimée bien changée... Leur amour survivra-t-il à quinze siècles de séparation? Orphée devra pour cela faire le deuil de l'image de sa bien aimée ainsi que de ses idéaux païens.
Une nouvelle magnifique qui mêle amour, deuil, mythologie, poésie et passage des croyances païennes aux croyances chrétiennes.

Un exercice de style novateur qui permet ne découvrir de nouveaux auteurs très actifs dans le domaine de la promotion des littératures de l'imaginaire.

Deux des tableaux à voir sur le site de l'éditeur

Éditions du Riez, collection Brumes Étranges, décembre 2009.

dimanche 9 mai 2010

Les débris du chaudron

Ce court roman est ici réédité sous une version remaniée. Les débris du chaudron a, en effet, déjà été publié dans l’anthologie Royaumes chez Fleuve Noir en 2000. Il explore la mythologie galloise autour des personnages Kerridwen et Kernunnos. Le début commence fort, avec une mise en scène en des temps qui ne nous appartiennent plus. Les deux protagonistes reviennent dans le monde des hommes afin d’y commencer un nouveau cycle. En parallèle, on suit le parcours de personnages de notre époque : une famille américaine d’origine galloise est poursuivie par une malédiction qui voit filles et garçons se faire tuer par un monstre marin.

Bien qu’intéressant pour son exploration des mythes celtiques, qui est un thème que j’apprécie particulièrement, le scénario, mais aussi l’écriture, m’ont quelques peu laissé de marbre. Si le début m’a séduit, j’ai vite déchanté avec la suite de l‘histoire. Les évènements s’enchaînent trop vite, et perdent ainsi en profondeur. Il en est de même pour les personnages qui, trop vite présentés, ne provoquent pas d’intérêt quant à leur destinée (hormis Kerridwen et Kernunnos). Bref, de nombreux éléments auraient mérités d’être développés.

Un autre aspect m’a fort déçu, il s’agit du grotesque de certaines situations. D’abord la scène d’inceste entre Kerridwen et son fils Affang. Je n’ai pas saisi pourquoi cette puissante reine se retrouvait sans pouvoir rien faire par la suite. J’en reviens au manque de développement des personnages qui m’auraient peut-être permis de mieux comprendre.

Autre situation grotesque, la fin du roman, où l’on retrouve Morvran (qui n’était, quelques pages plus tôt, qu’un jeune chanteur) combattant Affang, ici sous la forme d’un gros vers crachant de l’acide : « L’un des yeux de Morvran pend sur sa joue. Sa mâchoire est à nu. Ses disques vertébraux commencent à percer et la chair et la peau, parodiant la crête dorsale d’un dragon. ».
Il fut également dommage qu’à la fin, les personnages repartent aussi vite qu’ils nous ont été présentés, ce qui m’a laissé sur ma faim.

Aussi divertissante qu’est pu être cette lecture, de grosses déceptions qui apparaissent peu à peu ont faibli, voire annihilé, mon intérêt pour la suite. Reste l’aspect mythologique qui fut intéressant.

Nathalie Dau, Argemmios éditions, 2008, 207 pages, 13,50€.

lundi 31 mai 2010

Estampes sur eaux troubles de Marianne Lesage


Je n'avais rien lu de Marianne Lesage avant ce recueil. Et pour cause, depuis 2006, elle n'a été publiée que très rarement dans des revues spécialisées ou anthologies. Avec Estampes sur eaux troubles, publié chez Griffe d'Encre en novembre 2009, se présentait donc une occasion cohérente de la découvrir.
Parmi les neuf nouvelles proposées, trois d'entre elles avaient déjà connu publication.
"Fuathais" (j'ai laissé les italiques quand les titres sont présentés comme tel dans le recueil), déjà parue en 2007 dans Mort Sûre n°2, raconte le séjour en Écosse d'un couple marié à la passion depuis longtemps émoussée. Une histoire de fantôme (hé, c'est l'Écosse, fella!) moderne bien écrite mais qui joue sur des thèmes et ficelles déjà exploités et du coup la qualité de la nouvelle est nuancée par une impression de déjà-lu.
Quant à "Oeuvre au rouge" (parue sous le titre "Krassnaïa", terme russe traduit et expliqué dans la nouvelle, dans Monk n°1), histoire de femme fatale et mystérieuse, elle m'a surtout plu grâce au vocabulaire et aux références cinématographiques de la grande époque d'Hollywood. Un aspect vintage très réussi. D'un point de vue technique, une bonne idée stylistique que ce monologue destiné à des étudiants en cinéma complètement effacés face aux souvenirs du narrateur.
Initialement parue dans l'anthologie Contes & Légendes... revisités (édité par Parchemins & Traverses), "Voyageur" reprend de façon originale le conte de Barbe Bleue. Le narrateur récite son histoire à voix haute, quitte à paraître cinglé dans ce train qui l'emmène vers son château. Un choix difficile entre deux jolies soeur, des désirs irrépressibles et la jalousie, ingrédients indispensables à un conte gothique et macabre.

Autre détournement plus ou moins transparent, "La nuit, ma chambre est pleine de diables", est à rapprocher de "Voyageur" en ce qu'elle rappelle très fortement le conte traditionnel. De cette "réécriture" de "La belle au bois dormant" se dégage une sensualité exacerbée et se retrouve modernisée par quelques lignes franchement porno et par une scène lesbienne (Damo, arrête donc de saliver et tiens-toi mieux, enfin!). Peut faire aussi penser aux nouvelles de Nathalie Dau, bien que dans un style d'écriture différent. J'attendais autre chose à la lecture d'un si joli titre.

J'ai le regret d'annoncer également ma déception avec "Art is a Hammer" qui ouvre le recueil. Un artiste particulier qui pense avoir trouvé le matériau parfait pour une prochaine œuvre. Une chute très prévisible pour un texte victime, il est vrai, d'un concours de circonstances défavorable. Après avoir lu (dans un cadre pas si éloigné d'ailleurs, mais chut...), pas très longtemps avant, une intrigue suivi d'une chute similaires, il faut avouer que toute surprise tombe à l'eau. Vaut tout de même son pesant de caramels mous (si tu me lis, Ingrid...) grâce à la psychologie calculatrice et cynique du narrateur.

Seule nouvelle purement S-F, "Saturna Regna", sous forme de journal intime d'une jeune fille, nous décrit une sorte d'empire cosmique totalitaire et idéologiquement contestable. La jeune fille sera emmenée dans le Jardin, là où sont exécutées des expériences douteuses. Ne me laissera pas un souvenir impérissable, mais la dégradation spirituelle et physique, ainsi que le lavage de cerveau dont elle est victime fait froid dans le dos. Interroge sur la question de la perfectibilité physique de l'être et des extrémités utilisées pour la finaliser.

"Home is where it hurts", encore un joli titre (serait-ce une référence?), relate les retrouvailles annuelles d'une bande de potes qui a tourné la page des abus et de la débauche. On apprendra à la fin la raison principale de cette accalmie. La narratrice, un peu isolée dans la bande retrouve dans un plaisir aviné un fantasme aux contours flous, Alex. La chute n'est pas trop mal amenée, mais encore une fois c'est avec un procédé utilisé des centaines de fois. Il reste toutefois au lecteur le choix ambigu de l'interprétation entre l'imagination troublée de la narratrice et l'option surnaturelle.

"Odissi" diffuse son atmosphère particulière par une description précise de cette Inde coloniale, fascinante mais hostile. Par contre le chemin emprunté par la narration a trop souvent été piétiné. Ceci dit la nouvelle aborde la domination arbitraire d'un peuple sur un autre.
Autre nouvelle historique, "Oeil de nacre dans la serre" prend la forme d'une correspondance romancée d'un couple séparé par la guerre 14-18. Pas nouveau comme point de départ, mais Marianne Lesage s'en tire avec quelques idées brillantes et la fin est bien amenée, tout en douceur.

Dans l'ensemble un recueil plutôt bon et honnête. Il manque pourtant à la plupart des nouvelles, je ne sais pas, quelque chose de plus (de l'humour par exemple?). Marianne Lesage intègre quelques bonnes idées (notamment dans la forme de narration ou la manière dont les chutes sont amenées) sur des trames classiques, voire surexploitées. J'ai trouvé que seules "Œil de nacre dans la serre" et "Œuvre au rouge" réussissent vraiment à se détacher de ces trames. J'ai eu l'impression déstabilisante que dans les autres, la narration n'allait pas dans la direction de mes attentes ou que les bonnes idées n'était pas développées à mon goût. Espérons que des esprits moins blasés y trouveront meilleure satisfaction.


Estampes sur eaux troubles, Griffe d'Encre, coll. "Recueil", 13€. Collection dirigée par Karim Berrouka. Merci, une fois n'est pas coutume, à Magali Duez

samedi 14 février 2009

Le crépuscule des loups

Il s’agit d’une anthologie consacrée au loup et sa disparition de nos paysages, particulièrement en France. On y retrouve des auteurs connus et d’autres moins comme Lucie Chenu, Estelle Valls de Gomis, Nathalie Dau ou encore Jean de la Fontaine avec Le Loup et Le Chien. Au total, 17 nouvelles fantastiques engagées qui démolissent le mythe du loup sanguinaire et destructeur. On rencontrera un monde où le loup n’est plus que virtuel, un jeune garçon lycanthrope, le retour des loups revenus se venger, une jeune fille et une louve rebelles unies contre tout, un cirque morbide, une jeune femme qui met bas chez les loups, les Devas hindous changés en meute et bien d’autres.
On note le choix judicieux de l’éditeur de boucler ce recueil avec l’excellente nouvelle de Nicolas Cluzeau.
Ces récits sont agréablement ponctués d’illustrations de Fabien Fernandez, Jijicé et Estelle Valls de Gomis.
Enfin, notons que les droits d’auteurs de cet ouvrage seront entièrement reversés au Parc Alpha du Mercantour.
L'on ne peut que regretter la fermeture proche de ce éditeur...

Anthologie dirigée par Charlotte Bousquet, Le Calepin Jaune Editions, 2008