"Rana Toad", ça se mange?

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samedi 2 janvier 2010

Plumes de chats

Il s’agit d’une anthologie de nouvelles fantastiques entièrement dédiées aux chats ! Dirigée par Charlotte Bousquet, cette anthologie voit ses droits reversés à l’association Sauve, qui s’occupe de chats abandonnés, maltraités, torturés ou destinés à l’euthanasie. Douze très chouettes nouvelles dans lesquelles le mystère, toujours, se tisse autour de nos compagnons félidés. Cyril Carau, Lucie Chenu, Sophie Dabat, Eric Gilard, Philippe Halvick, Thomas Hervet, Sandy Julien, Jess Kaan, Emmanuelle Maïa, Menolly, Sylvie Miller, Philippe Ward et Estelle Valls de Gomis ; autant de plumes amoureuses des chats qui nous narrent des histoires tour à tour drôles et émouvantes.
M’ont particulièrement plu : « N’est pacha qui veut », coécrit par Sylvie Miller et Philippe Ward, mettant en scène un drôle de détective ayant pour mission de retrouver le chat de la déesse Sekhmet, très drôle et divertissant. « Passeur de vie » de Sophie Dabat, basé sur un fait réel, à savoir l’existence d’un chat aux Etats-Unis, capable de sentir la mort venir prendre des patients d'un centre. Aussi, le talent de conteuse d’Estelle Valls de Gomis est apprécié dans sa nouvelle « Trépassez devant, je vous suie… », qui nous conte l’histoire d’un gentil petit chat victime d’un individu plein de haine envers la gente féline. Mais la vengeance n’est pas loin…
Notons aussi l'élégante couverture signée Fabien Fernandez.

Anthologie proposée par Charlotte Bousquet, Black Coat Press, Rivière Blanche, 2009, 188 pages, 17€

mardi 29 juin 2010

Malpertuis I

Cette première anthologie, pensée comme annuelle par l'éditeur, regroupe 22 auteurs confirmés et débutants dans le but d'explorer tous les grands thèmes de la littérature fantastique.

Paranoïa pour La Porte de Jean-Michel Calvez: on après la mort aussi violente qu' accidentelle de sa femme à un homme qui va bientôt se sentir persécuté par toutes les portes et leur air supposé vindicatif.
Voyeurisme et vampirisme pour V comme... de Benoît Guiseppin: Un voyeur mate un pédophile aborder une fillette, puis l'amener dans une ruelle. Mais la victime ne sera pas la personne à qui l'on pense au premier abord et le voyeur a un rôle bien particulier. Une nouvelle malsaine au retournement de situation juste jouissif!
Affrontement avec une harpie dans Ceux du marais de Sylvie Miller: un enfant maltraité des pires façons par une mère folle et un père violent se réveille un beau matin au milieu des carcasses de tout le troupeau familial. Mais lui sait qu'il n'est pas le coupable. Qui est la mystérieuse créature qui le venge jusqu'à l'irrémédiable? Que veut-elle?
Détournement du mythe du Golem dans Golem de dancefloor de Laurent Fétis: Un golem narre en 5 actes sa naissance absurde et les rencontres déterminantes qui l'on forgé au sens propre ainsi que son recrutement forcé par un SS pour exécuter les plus viles taches dans un camps, les viles travaux effectués dans les mines d' Afrique qui l'ont rendu riche, comment il a employé cet argent pour continuer à être forgé par les plus grands spécialistes et payer leur silence et enfin la touche final...
Recette viticole particulière pour AOC Dealu-Mare de Romano de Vlad Janulewicz: un œnologue réputé par à la recherche d'un cru bien particulier dans un château qui aurait accueillit Vlad Tepes en personne. Mais il découvrira à ses dépends des techniques de fabrication hors norme.
Découverte d'une cité merveilleuse et légendaire pour La Cité de neige de Nicolas Kempf: un alpiniste se retrouve perdu au milieu de nulle part dans la montagne et attend avec espoir les secours. Mais souhaitera-t-il être sauvé quand il aura découvert toutes les merveilles de cette cité? Le lecteur se demandera s'il s'agit d'une nouvelle sur la folie ou si le personnage est vraiment là où il pense. Un thème moult fois exploité dans la littérature fantastique et dans des séries comme La Quatrième dimension au point que je n'ai pas eu particulièrement le sentiment que l'auteur apportait une réelle innovation ou réinvention.
Lien avec l'au-delà et amour paternel dans Le Miracle du fusain de Patrick Eris: ou quand un don et des images particulières semble non seulement être légués mais aussi transmises au fur et à mesure de leur création supposée par le fils.
Fantôme et retour au pays de l'enfance pour Les Disparus de Saint-Bosc de Lucie Chenu: une mère recherche désespérément sa petite fille. Mais ni la police ni son entourage ne retrouvent trace de l'existence de l'enfant. Elle rêve alors d'un monde enfantin dans lequel le fantôme d'un petite fille attire d'autres enfants pour avoir de la compagnie tout en dénigrant la pédagogie éducative des parents et effaçant la moindre trace de leur existence dans le monde réel. La mère parviendra-t-elle malgré cette emprise à délivrer sa fille afin de la ramener à la réalité? Une évocation poétique et cruel du fantôme qui a besoin de compagnie à tout prix qui n'est pas sans rappeler le film Dark Water mais en inversé.
Dans L' Appel de la lune de John Everson j'avoue ne pas avoir bien tout compris...
Version revisitée de Faust avec un pacte avec une fée prêt de ses comptes dans Comme une étoile filante de Clara Williams: un chanteur qui n'intéresse personne passe un pacte avec une fée pour atteindre rapidement la gloire. Mais à quel prix? Sera-t-il prêt à en assumer toutes les conséquences?
Naissance d'un ange de la mort dans Noirescence de Sophie Bataille: une femme se rend à un mariage mais ne s'attend pas à y faire de bien curieuses et dangereuses rencontres qui la mèneront à une transfiguration aussi inattendue que douloureuse.
Rencontres avec des extraterrestres qui liquéfient végétaux et humains dans un trou perdu dans Merlignies de Jess Kaan: une nouvelle très amusante par son côté rencontre avec des red-necks stupides.
Jeu d'enfant sadique et inconscient dans La Poupée crucifiée de Brice Tarvel: un enfant ne se souvient pas bien du jour où il entraîna une petite fille qu'il aimait bien dans une grange pour y crucifier sa poupée. Laquelle a-t-il tué? Qui croira en un accident de jeu inconscient? Une nouvelle un peu longue qui aurait mérité un traitement plus court pour éviter au lecteur le sentiment de tourner en rond sans bien comprendre les tenants et aboutissants de histoire.
Dans L'Erdre et le loup d' Ophélie Bruneau un groupe d'humains tente de sauver un jeune loup-garou de sa fronde contre son clan. Une nouvelle intelligente que l'on qualifierait aujourd'hui de Bit-Lit mais plus fouillée.
Obsession dans Les Chemins de Khtâr de François Fierobe: un universitaire croit voir e partout dans les arts l'évocation de la cité de Khtâr. Une description de la perte d'objectivité scientifique nécessaire à tout chercheur qui n'est pas sans rappeler le film PI.
Intrusion subtile de zombie dans La Petite fille au mort de Claude Mamier: une petite fille ramène un mort auquel elle a l'air de beaucoup tenir dans sa belle maison. Les parents aimants isolent la belle maison du dehors afin que cela ne se sache pas ou pour éviter la contamination de l'extérieur ou de l'intérieur? Mais la mort va bientôt se répandre autour de la petite fille au goût morbide ainsi qu'à l'extérieur... Une nouvelle sur la fin d'un monde au ton de poésie douce comme une comptine enfantine.
Petite fille guérisseuse et psychopompe gitane dans Je guéris le cancer de Guillaume Suzanne: guérison miraculeuse d'un riche vieil homme plus que sceptique dans un coin mal famé.
Évocation du mythe de Circé dans Chien de garde de Jacques Fuentealba: un homme protège comme un chien de garde une magnifique femme des regards inquisiteurs des voisins vigilants de ce décor pavillonnaire.
Chasseur de peaux jeunes pour femmes riches sous fond de tourisme sexuel dans Peau douce, peau froide de Jean-Pierre Planque: sans conteste l'une de mes nouvelles préférées par le ton arrogant de son héros prie à son propre business! Très courte et très efficace par les effets de surprises abruptes.
Sacrifice très égoïste d'une femme de la vie d'un ange anonyme contre la vie de son mari dans Plume d'ange ( Annonciation, court-bouilon, putréfacton) de Sophie Dabat: un détournement jouissif des valeurs.
Vampire aux attentes bien particulières dans Ekphasis de Léo Henry: un jeune homme rencontre un vieil vampire aux manières bien élégantes dans un supermarché. Ayant perdu le goût et ne pouvant bien sûr boire que du sang celui-ci lui propose un pacte bien particulier, décrire de la façon la plus évocatrice possible le goût de tout ce qu'il lui fera goûter. Le jeune homme se prendra vite au jeu au point d'en oublier sa vie sociale et sa copine. Mais que se passera-t-il s'il ne trouvait plus l'inspiration? Et qui ont-été les esclaves blafards et peu causant du vampire? Une de mes nouvelles préférées par ses invocations poétiques, son goût des bonnes choses et un vampire aux attentes hors-norme.
Enfin évocation d'une secte aux valeurs bien particulières dans Béni soit le péché de Brian Hodge: une jeune fille visite son père à l'agonie mais celui-ci à une demande bien particulière, qu'elle accepte de le tuer pour obéir au dernier précepte de la secte que la famille fréquente de gré ou de force depuis des années. Car le père est depuis longtemps Hédoniste: une secte qui revendique suivre les péchés capitaux à la lettre. Mais parviendra-t-elle à aller jusqu'au bout de son initiation sans douter lorsque les Diacres lui commande de faire passer à la question un hérétique? Une nouvelle passionnante sur l'extrémisme religieux, la confiance et fidélité aux parents et le doute personnel.


Bien sûr les esprits chipoteurs diront que toutes les nouvelles ne se valent pas, comme dans toute anthologie, mais Malpertuis I réserve de belles surprise bien sadiques comme il faut qui rappelle parfois les meilleurs récits des Contes de la cryptes (version comics comme épisodes de séries télévisés) !

A noter des biographies de toues les auteurs à la fin de l'ouvrage.

Anthologie dirigée par Thomas Bauduret, collection Brouillards, septembre 2009.

lundi 15 novembre 2010

Contes de villes et de fusées - Contes défaits, contes refaits...

Pour leur seconde publication après Les Pilleurs d'âmes les toutes jeunes éditions Ad Astra publie une anthologie de contes de Grimm, Andersen ou autres remaniés à la sauce Sf, space opéra, futuriste, cyberpunk ou à l'humour noir ou décalé. On y retrouve, entre autres, des auteurs bien connus de ceux qui suivent les éditions Griffe d'encre, Malpertuis, Du Riez ou Argemnios. Le petit jeu consistant bien sûr à reconnaître le, ou les contes, histoire de compliquer l'affaire.

En introduction (Il était une nouvelle fois) Lucie Chenu, directrice de cette anthologie, explique le rôle fondamental et universel des contes et le choix d'en faire des versions détournées.
Dans Une Leçon de contes de fées Julien Fouret prend le parti pris d'imaginer la création d'un conte par le maître Perrault. Il explique comment un conte permet de "sublimer" ou plutôt travestir la réalité afin de créer un obstacle (si un petit garçon est heureux en famille et à l'école pas d'histoire), car sans cette étape fondamentale il ne peut y avoir conte!
Dans La Fée des glaces Jean Millemann imagine un conte initiatique et moral avec des fées à partir de La Reine des neiges d' Andersen.
Dans Histoire de désir Delphine Imbert imagine une naissance miraculeuse, dans un univers futuriste, grâce à l'intervention des FEES ("acronymes désignant les généticiens proscrits de la Fratrie pour une Elite Eugénique, dont les travaux ont été interdits par la Convention de Salem, et dont le credo était de créer une humanité nouvelle douée de toutes les perfections imaginables.")
Dans La Griffe et l'épine Pierre-Alexandre Sicart crée une version SF à base d'hologramme du mythe de Pygmalion et du conte La Belle et la bête en imaginant les relations d'un couple de scientifiques lorsque l'homme tombe amoureux de sa créature/hologramme mais cette relation contre nature se complique encore lorsqu'il se voit interdire de toucher une rose enfermée dans une tour avec un monstre toucher pendant un an.
Dans Recréation Antoine Lencou imagine une version futuriste d'un Pinnochio entouré par des robots et élevé par un humain.
Dans Un grain se sel et Bretelle Pierre Gévart imagine une version cybernétique d'Hansen et Gretel envoyés sur une planète pour éradiquer la publicité illégale et les infections de produits bizarres dans le sang.
Dans La Petite capuche rouge Nico Bally imagine une version particulièrement trash du Petit chaperon rouge. Avec lui le grand méchant se déguise en petit chaperon rouge afin de tuer la grand-mère de façon particulièrement pornographique et trash! Le vrai chaperon rouge subira-t-il pareil outrage lors de sa visite? Une vision aussi courte qu'efficace qui m'a particulièrement séduite, je l'avoue, par son côté abrupte et décalé! Qualités que j'ai trouvé aussi aux films Hard Candy et Freeway sur le même thème.
Dans Cover Girl Charlotte Bousquet suit en focalisation interne les pas d'un flic coincé dans un conflit entre fées et humains dans un monde d'humains. Une fée se faisant passer pour une humaine est arrêtée. Une rencontre entre monde de féerie et grisaille policière quotidienne.
Dans Le Pacha botté Sylvie Miller et Philippe Ward imaginent les embrouilles politiques et amours au Caire démêlées par un détective des mythes égyptiens.
Dans Un temps de cochon! Jean-Michel Calvez imagine la fin de trois frères empoissonnés par les émanations toxiques d'une usine dévastée par un cyclone. Le loup peut prendre bien des formes!
Dans Le Sang du large Lionel Davoust décrit les doutes d'un auteur de fantaisie sur une île isolée envoûté par le chant d'une sirène. Mais il doit sans doute avoir une explication rationnelle...
Dans La Mort marraine Sophie Dabat imagine que la femme d'un homme meurt et qu'une vieille lui ouvre le ventre afin d'en extraire leur enfant. Des jumelles naissent mais l'une appartient à la mort alors que l'autre est l'élixir de jouvence de son père et voit sa sœur mourir à petit feu. Une vision qui décrit magnifiquement le désespoir du père alterné avec la vision de la sœur morte.
Dans Pour Judith Jess Kaan décrit la quête d'un soldat pour retrouver sa femme et leur enfant en pleine épidémie meurtrière.
Dans Swan le bien nommé Mélanie Fazi un frère et une sœur doivent acceptée une belle-mère après la mort de leur mère. Mais la fille est persécuté par un fantôme, la Femme-oeil, malgré son départ de la maison familiale. Les révélations de ce fantôme la ramèneront à la maison pour sauver son frère transformé en cygne par la méchante belle-mère. Mélanie Fazi apporte au conte d'origine l'idée supplémentaire de la vengeance et choisit de ne pas raconter la fin du conte. Voir en bonus l'épisode magnifique de Monstres et merveilles, série de Jim Henson, consacré à ce conte (épisode 6).
Dans Poche et troncs Estelle Valls de Gomis décrit la vie d'un auteur alcoolique qui ne voit pas le temps passer et qui voit une gloire soudaine et inattendue.
Enfin dans Sacrifices, ma seconde version remaniée préférée, Léonor Lara imagine la lettre d'adieu de la femme de l'ogre du Petit Poucet et la vengeance du fantôme de ce dernier. Une fin extrêmement émouvante et sensible.

Une explication de l'auteur suit chaque conte dans laquelle il développe son choix thématique et stylistique. On trouve une biographie de chacun en fin d'ouvrage.

Éditions Ad Astra, septembre 2010.

dimanche 18 septembre 2016

"Il m'a fallu huit appareils pour faire ce livre, tu le savais? Les sujets en ont cassés six - celui de Mario a été le premier a y passer, j'en ai laissé tomber un dans l'Hudson et un chien en a bouffé un autre. Ce qui m'a plu, c'est qu'il s'en est pris à l'appareil, pas à moi. La photo de l'intérieur de sa gueule figure page trente-sept. Comme le chien a appuyé sur le bouton de l'obturateur, on lui a attribué la photo."

Dans la Peau de Sheldon Horowitz, Derek B. Miller. Traduit de l'anglais par Sylvie Schneiter.

dimanche 15 novembre 2015

  Le livre. "Le livre": le seul titre de gloire incontestable de Sheldon. En 1955, toujours un peu paumé après la guerre et n'ayant pas très envie qu'on le retrouve, il avait eu l'idée de devenir photographe.. Et ça lui avait valu une certaine notoriété. Longtemps avant que les beaux-livres à thème ne soient à la mode, Sheldon décida de voyager et de faire des portraits. Malheureusement, en dépit de son talent, il manquait d'un minimum de savoir-vivre - ce qui posait quelques problèmes vu la nécessité d'avoir des sujets consentants.
  A la décharge de Sheldon, il réussit à tourner cela à son avantage en photographiant des sujets récalcitrants. Il se révéla d'ailleurs plutôt doué. Ainsi, le projet fut intitulé "Photos de sujets récalcitrants".
  En 1956, Sheldon avait rassemblé exactement six cent treize photos de gens dans un état de fureur apoplectique à son égard, prises dans douze villes de cinq pays différents. Plus de deux cents figuraient dans le livre. Le reste était conservé dans des cartons qu'il surveillait, cachait et refusait de montrer à qui que ce soit. Personne ne soupçonnait qu'il y en avait davantage jusqu'à de ce que Saul l'évoque dans une conversation. Sheldon ne changea pas d'avis pour autant.
  Le livre mettait en vedette des femmes qui hurlaient, des hommes qui brandissaient le poing, des enfants hystériques et même des chiens en plein saut, crocs découverts. D'une inélégance caustique, l'album trouva un éditeur respectable et un public conséquent. Son titre: Quoi?
  Lors d'une brève interview au Harper's Magazine, on demanda à Sheldon comment il s'était débrouillé pour que tous ces gens sortent de leurs gonds.
  "J'ai fait feu de tout bois, répondit-il J'ai tiré des cheveux, taquiné des gosses, tourmenté des chiens, renversé des cornets de glace, bousculé des personnes âgées. Je me suis cassé de restaurants sans payer. J'ai sauté dans des taxis sans attendre mon tour, lancer des vannes, piqué des bagages, insulté des épouses, agressé des serveurs, resquillé dans des queues, fait tomber des chapeaux et n'ai jamais retenu la porte d'un ascenseur pour qui que ce soit. La meilleure année de mon existence."
  Saul était sur la première page. Sheldon avait pris une photo de son fils avec un flash juste après lui avoir ôté des mains un bonbon, provoquant la rage du petit garçon. Et la fureur de Mabel, qui, du coup, avait gagné le droit de figurer en deuxième page.
  Un exemplaire du livre se trouve dans le séjour de Rhéa. Elle l'a montré à Lars. La photo qu'ils préfèrent est inspirée par celle de Doisneau, Le Baiser de l'Hôtel de Ville, qui venait d'être publiée dans le magazine Life. Sheldon avait eu l'intuition qu'elle deviendrait le symbole d'un instant volé dans une époque de chambardements. Sur la sienne, deux amoureux en train de s'embrasser ont été dérangés. Ils s'agrippent au garde-fou en fer forgé d'un pont et la femme balance une bouteille de vin vers l'appareil photo (donc, vers Sheldon). Il faisait tellement lumineux ce jour-là qu'il avait utilisé une faible ouverture pour avoir une grande profondeur de champ, si bien que presque toute la scène était nette. La photo en noir et blanc - une composition superbe - avait capté non seulement le visage furieux de la jeune femme (sa main toujours tendue par le lancer, ses traits convulsés, son corps un peu penché sur la rambarde comme si elle se jetait en personne sur l'appareil), mais aussi le millésime de la bouteille (1948, château Beychevelle, Saint-Julien). Un chef d'œuvre. En 1994, quand Doisneau avait reconnu que sa photo était un montage (la jeune fille l'avait traîné en justice et exigé des dédommagements au bout de quarante ans, ce qui l'avait obligé à avouer qu'il l'avait embauchée, rompant le charme), Sheldon s'était monté le bourrichon et autoproclamé le seul maître.
  "L'original était un faux, le faux un original!"


Dans la Peau de Sheldon Horowitz, Derek B. Miller. Traduit de l'anglais par Sylvie Schneiter.

vendredi 21 avril 2017

  -Donny, je ne pige pas cette invasion. Je ne pige pas cette guerre. Je ne comprends pas ce qu'on est censé faire. Qu'est-ce qu'on fout ici?
  [...]-Tu débarques du bateau, répondit-il. Tu zigouilles des Coréens. Tu remontes dans le bateau. Qu'est-ce qui te chiffonne?
  -La deuxième partie, expliqua Mario, la première aussi, remarque, maintenant que j'y pense.
  -Et la troisième?
  -Non, celle-là coule de source.
  -Et les deux premières?
  -Mes motivations. Quelles sont mes motivations?
  -Ils te canarderont.
  -Et les leurs?
  -Tu les canarderas.
  -Et si je ne le fais pas?
  -Ils te tireront tout de même dessus parce que d'autres tireront sur eux et qu'ils ne feront pas la différence. Comme tu auras envie qu'ils s'arrêtent, tu riposteras.
  -Et si je leur demande de s'arrêter?
  -Ils sont trop loin, et puis ils parlent coréen.
  -Donc, je dois m'approcher et avoir un interprète.
  -Tout juste. Sauf que c'est impossible.
  -Parce qu'ils me tirent dessus.
  -Tout le problème est là.
  -Voyons c'est absurde.
  -Absolument.
  -Ça ne peut pas être vrai.
  -La plupart des choses sont à la fois vraies et absurdes.
  -Ça aussi, c'est absurde.
  -Et pourtant...?
  -Peut-être que c'est vrai aussi. Nom de Dieu, Donny, je ne vais pas fermer l’œil de la nuit!

Dans la Peau de Sheldon Horowitz, Derek B. Miller. Traduit de l'anglais par Sylvie Schneiter.