"Rana Toad", ça se mange?

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dimanche 2 mai 2010

Les héritiers d’Homère

Cette anthologie réunie 18 nouvelles sur le thème de la mythologie grecque. Pour ce faire, Nathalie Dau et Jean Millemann ont sélectionnés 3 types de textes. D’abord, ceux qui mettent en scène les personnages dans le monde d’aujourd’hui. Dans ce cas, les textes sont souvent empreint d’humour (mais pas toujours). On retrouve par exemple Persée en motard et Andromède en gothique (Pierce’s track : the Maid & the highway de Nicholas Eustache) ; Eurydice en junkie et Hadès en patron de boîte de nuit (La descente aux Enfers d’Orphée et d’Eurydice d’Anthony Boulanger) ; Dionysos en patron de bar (La Bouteille, le barbu et le sens du monde de Franck Ferric) ; Oreste en habitué mélancolique des bars (Aube d’Eliane Aberdam) ; Héraclès, son épouse Déjanire et la lessive Ponux (La mort d’Héraclès de Claire Jacquet) (texte qui ne se passe pas à notre époque mais la lessive et la narration apportent un côté moderne).

On trouve ensuite des textes qui, tout simplement, mettent en scène les personnages dans leur contexte. Notamment Hécate et son lien avec l’union de Perséphone et Hadès (Le pacte d’Hécate de Sophie Dabat) ; Nyctalê, fillette qui souhaite servir Athéna (Nyctalê de Samothrace de Fabrice Chotin) ; un centaure qui refuse le chemin qu’il doit suivre (La caverne des centaures mâles de Marie-Catherine Daniel) ; Chryséis, une artiste qui défit Athéna (Cet éternel orgueil de Nadège Capouillez).

Enfin, on trouve une 3ème catégorie de récits ; ceux qui traitent du thème de façon lointaine ou suggérée. Ils sont toute fois peu nombreux. Tout en reconnaissant la qualité de certains de ces textes, je dois avouer que ce sont ceux qui m’ont le moins intéressé, compte tenu du thème de l’anthologie. Ainsi, le mythe de Narcisse est traité en fond, en parallèle à une autre trame (Prisonnier de son image de TK Ladlani) ; il en est de même pour Jason et Médée (Mayday de Jeanne-A. Debats).

Parmi tous ces récits, certains m’ont particulièrement séduit. D’abord Le syndrome de Midas de Jess Kaan qui m’a beaucoup plu par l’intelligence du scénario et des personnages très bien développés, tant au niveau des émotions que des réactions . L’esprit de l’Hellespont d’Olivier Boile, qui met en scène un roi Perse qui tente d’envahir le Grèce avec sa flotte puissante, fut passionnante à lire. Aussi passionnant, L’Hospitalier de Yan Marchand où l’on retrouve les dieux de l’Olympe qui mettent à l’épreuve le pauvre Agathon. Enfin, Les sept derniers païens de Romain Lucazeau m’a beaucoup plu. Ici, un guerrier celte se voit proposer une mission particulière ; entre paganisme et chrétienté.

Le gros plus de ce type d’anthologie est de vous faire(re)découvrir des mythes. Vous vous retrouvez plongé dans des dictionnaires (même si un glossaire bien pratique se trouve à la fin du livre) ou sur Internet à faire des recherches pour en savoir plus sur les personnages. Une lecture, donc, doublement passionnante, qui m’a beaucoup plu.

Anthologie dirigée par Nathalie Dau et Jean Millemann, Argémmios éditions, 2009, 359 pages, 22€.

vendredi 8 janvier 2010

Contes Myalgiques I - Les Terres qui rêvent


Dernière en date dans ma randonnée en contrée Griffe d'Encre (je m'étais procuré un Guide du Routard en prévision, tout est dans l'organisation), voici une étape que je n'aurais en toute franchise peut-être pas parcourue sans avoir au préalable pris connaissance de la qualité proposée par l'éditeur. Je ne me permets pas ici de critiquer le travail graphique du recueil, n'interprétez pas mon propos de cette façon. Je veux juste dire que si j'ignorais tout de Griffe d'Encre, je ne me serais très probablement jamais arrêté sur la couverture. Réaction strictement personnelle et injustifiée qui m'aurait fait passer à côté de quelque chose d'unique.

C'est peut-être la première anthologie publiée par l'éditeur, Ouvre-toi! (on ne le dira jamais assez), qui fut la case à franchir pour se débarrasser de tout préjugé sur le genre de fiction a priori illustré là, en haut à droite. Je ne raffole pas de la fantasy pour tout vous dire. Mon premier contact avec la prose de Nathalie Dau, donc, "Le Goût de miel", était convaincant grâce à ses phrases espiègles et si bien tournées. La quatrième de couverture des Contes Myalgiques ne promet pourtant pas le même style d'histoires. Me suis laissé tenter.

Récompensées par le Prix de la Nouvelle aux Imaginales 2008, les onze nouvelles n'étaient pas toutes inédites, une bonne partie, cinq pour être précis, avaient déjà eu l'honneur d'apparaître (à deux reprises pour certaines) dans diverses revues spécialisées, véritable creuset que je n'ai malheureusement pas l'opportunité de feuilleter très souvent. Ces premières publications s'échelonnent entre 2002 et 2007, juste pour culpabiliser eux qui ne découvrent Nathalie Dau que maintenant (hum...).

On voyage beaucoup dans ce recueil. Grossièrement, trois genres de destinations se distinguent. C'est forcément réducteur (les données temporelles sont très floues), mais c'est plus pratique et ça m'aide à construire une chronique qui m'évite le trop facile listing des nouvelles dans leur ordre d'apparition.

Tout d'abord en des lieux issus de l'imaginaire personnel de Nathalie Dau, qui échappent donc aux coordonnées conventionnelles. Le poème est une forme littéraire qui ne m'a jamais inspiré et "Chicanerie" ne fait pas exception. Conscient tout de même qu'un tel travail demande autant d'effort et mérite autant d'attention qu'une nouvelle, je soulignerai tout de même un lien bien arbitraire et interne à ce blog (voir article précédent, là juste en bas, si vous êtes sur la page d'accueil, s'entend). "Nous blessent les curieux qui soulèvent la terre/Pour lui dérober son sourire". Avec un titre qui se révèle quelque peu ironique, "Bonne année !" est une perle de concision. L'espoir apporté par la cérémonie rituelle, le tout raconté par un enfant qui est sur le point de devenir adulte... pour finir sur une note tragique inattendue. Dans une veine féministe, "Désespérée", raconte un être blessé pour qui ne reste que rancoeur et vengeance. Dernière de ces escapades hors de notre monde, "Faux Pas" joue sur le procédé du manuscrit trouvé et sujet à controverse (est-ce un canular?) "Issu du folklore de la race trolle", cette nouvelle contient un humour complètement assumé et m'a personnllement fait pensé à La Famille Addams pour l'apect inversé des perceptions: tout ce qui est répugnant pour un humain est un bonheur pour les trolls.

On se rapproche (un poil) avec des cadres exotiques et primordiaux. "La femme, la sorcière et l'amour" se déroule en Inde et surprend par ses deux actions parallèles qui se rejoignent malgré les restraintes temporelles. On peut qualifier de magie cette façon de faire couler les mois et les années en si peu de lignes. La connaissance des rites indiens de l'auteure est impressionnante. Autant que celle qu'elle a d'un mythe sibérien revisité dans "Vale Frater". Une narration plus traditionnelle aux contes.

La proximité géographique des cinq nouvelles restantes est trompeuse, mais on va pas chipoter pour si peu. Dans ce que je suppose être une France moyenâgeuse (un petit côté Chrétien de Troyes, un peu distordu), "Lucine" repose paradoxalement sur une forme, très moderne (et plus subtile qu'autre part), de féminisme mais aussi sur la sensualité de certaines scènes déséquilibrée par la perversion de la figure paternelle et royale. "Aenor" oppose quant à elle une Bretagne mélancolique à un Midi guerrier. La puissance des sentiments des protagonistes donne un souffle épique à la nouvelle. Nathalie Dau convainc ses lecteur qu'on peut encore émerveiller avec des contes de fées. Du côté lorrain, j'ai du mal à dire ce qui est le plus agréable à la lecture du "Violon de la fée" (Prix Merlin 2006). La façon d'amener le conte ("Il était une fois une histoire qui s'amusait à chatouiller la langue des conteurs...") ainsi que le conte en lui-même démontre si bien la capacité de l'auteure à enchanter son public que les références historiques ne suffisent pas à nous ramener les pieds sur terre. "Le Siestophage" et son atmosphère à la Jean Ray est un conte original où le respecté se révèle dangereuse nuisance pour 'harmonie méridoniale et l'hideux qu'on évite est, au-delà des apparences, salutaire. "Demain les Trottoirs" (v'voyez le clin d'oeil?) est très certainement ma préférée. De très belles pages à la fois brutales et fantaisistes. Une variation d'un Gavroche dans les rues d'un Aubervilliers atemporel. La subtilité repose sur notre appitoiement trompé. Le Gavroche devient maire d'une cité imaginaire. Mais quel prix donne-t-il au pouvoir?

Le mot "myalgique" m'intriguait mais je n'ai pas pris le temps de fouiller un peu pour éclaircir ce mystère avant de finir le recueil. A vrai dire la réponse est dans la postface très instructive, mais alourdie par trop de citations, de Jean Millemann. Oui, il est compréhensible que l'on ait envie de faire partager un si musical agencement de phrases (d'ailleurs, les traducteurs étrangers doivent/devraient avoir beaucoup de mal à rendre tout ça dans leurs langues respectives), mais il faut savoir doser, surtout quand les extraits sont hors contexte. Excepté ce petit reproche gratuit (je me rattraperai en lisant ses textes), Jean Millemann est une personne mieux placée que moi pour parler pertinemment des écrits de Nathalie Dau et 4 pages (dont une et demi de citations, nyarknyarknyark, dis-je en me frottant les mains) lui suffisent pour mettre l'essentiel en lumière.

Pour ceux qui n'éteignent jamais leur lecteur DVD sans avoir vu les bonus, j'ai trouvé une longue interview passionnante (qui date d'octobre euh 2007, scuzez le retard) sur Martlet, un blog confrère: http://martlet-blog.blogspot.com/search/label/interview. Si le recueil vous plaît, c'est une bonne occasion d'en savoir plus sur l'auteure elle-même: on y découvre que ses activités sont loin de s'arrêter à l'écriture de nouvelles, et qu'elle s'inscrit bel et bien dans le monde réel. Indispensable. Pour creuser encore plus: http://www.argemmios.com/.

Bon cette petite randonnée dans Les Terres qui rêvent m'ont épuisé et j'ai besoin d'un booon baaiin dans une booonne aubeeerge avant de repartir A la Recherche de Robert Johnson...


Contes Myalgiques I - Les Terres qui rêvent, Nathalie Dau, Griffe d'Encre, 12€. Collection "Recueil" dirigée par Karim Berrouka & Michel Fontayne (que j'ai déjà croisé et que je recroiserai très certainement en contrée Griffées). Merci encore à Magali Duez.

lundi 15 novembre 2010

Contes de villes et de fusées - Contes défaits, contes refaits...

Pour leur seconde publication après Les Pilleurs d'âmes les toutes jeunes éditions Ad Astra publie une anthologie de contes de Grimm, Andersen ou autres remaniés à la sauce Sf, space opéra, futuriste, cyberpunk ou à l'humour noir ou décalé. On y retrouve, entre autres, des auteurs bien connus de ceux qui suivent les éditions Griffe d'encre, Malpertuis, Du Riez ou Argemnios. Le petit jeu consistant bien sûr à reconnaître le, ou les contes, histoire de compliquer l'affaire.

En introduction (Il était une nouvelle fois) Lucie Chenu, directrice de cette anthologie, explique le rôle fondamental et universel des contes et le choix d'en faire des versions détournées.
Dans Une Leçon de contes de fées Julien Fouret prend le parti pris d'imaginer la création d'un conte par le maître Perrault. Il explique comment un conte permet de "sublimer" ou plutôt travestir la réalité afin de créer un obstacle (si un petit garçon est heureux en famille et à l'école pas d'histoire), car sans cette étape fondamentale il ne peut y avoir conte!
Dans La Fée des glaces Jean Millemann imagine un conte initiatique et moral avec des fées à partir de La Reine des neiges d' Andersen.
Dans Histoire de désir Delphine Imbert imagine une naissance miraculeuse, dans un univers futuriste, grâce à l'intervention des FEES ("acronymes désignant les généticiens proscrits de la Fratrie pour une Elite Eugénique, dont les travaux ont été interdits par la Convention de Salem, et dont le credo était de créer une humanité nouvelle douée de toutes les perfections imaginables.")
Dans La Griffe et l'épine Pierre-Alexandre Sicart crée une version SF à base d'hologramme du mythe de Pygmalion et du conte La Belle et la bête en imaginant les relations d'un couple de scientifiques lorsque l'homme tombe amoureux de sa créature/hologramme mais cette relation contre nature se complique encore lorsqu'il se voit interdire de toucher une rose enfermée dans une tour avec un monstre toucher pendant un an.
Dans Recréation Antoine Lencou imagine une version futuriste d'un Pinnochio entouré par des robots et élevé par un humain.
Dans Un grain se sel et Bretelle Pierre Gévart imagine une version cybernétique d'Hansen et Gretel envoyés sur une planète pour éradiquer la publicité illégale et les infections de produits bizarres dans le sang.
Dans La Petite capuche rouge Nico Bally imagine une version particulièrement trash du Petit chaperon rouge. Avec lui le grand méchant se déguise en petit chaperon rouge afin de tuer la grand-mère de façon particulièrement pornographique et trash! Le vrai chaperon rouge subira-t-il pareil outrage lors de sa visite? Une vision aussi courte qu'efficace qui m'a particulièrement séduite, je l'avoue, par son côté abrupte et décalé! Qualités que j'ai trouvé aussi aux films Hard Candy et Freeway sur le même thème.
Dans Cover Girl Charlotte Bousquet suit en focalisation interne les pas d'un flic coincé dans un conflit entre fées et humains dans un monde d'humains. Une fée se faisant passer pour une humaine est arrêtée. Une rencontre entre monde de féerie et grisaille policière quotidienne.
Dans Le Pacha botté Sylvie Miller et Philippe Ward imaginent les embrouilles politiques et amours au Caire démêlées par un détective des mythes égyptiens.
Dans Un temps de cochon! Jean-Michel Calvez imagine la fin de trois frères empoissonnés par les émanations toxiques d'une usine dévastée par un cyclone. Le loup peut prendre bien des formes!
Dans Le Sang du large Lionel Davoust décrit les doutes d'un auteur de fantaisie sur une île isolée envoûté par le chant d'une sirène. Mais il doit sans doute avoir une explication rationnelle...
Dans La Mort marraine Sophie Dabat imagine que la femme d'un homme meurt et qu'une vieille lui ouvre le ventre afin d'en extraire leur enfant. Des jumelles naissent mais l'une appartient à la mort alors que l'autre est l'élixir de jouvence de son père et voit sa sœur mourir à petit feu. Une vision qui décrit magnifiquement le désespoir du père alterné avec la vision de la sœur morte.
Dans Pour Judith Jess Kaan décrit la quête d'un soldat pour retrouver sa femme et leur enfant en pleine épidémie meurtrière.
Dans Swan le bien nommé Mélanie Fazi un frère et une sœur doivent acceptée une belle-mère après la mort de leur mère. Mais la fille est persécuté par un fantôme, la Femme-oeil, malgré son départ de la maison familiale. Les révélations de ce fantôme la ramèneront à la maison pour sauver son frère transformé en cygne par la méchante belle-mère. Mélanie Fazi apporte au conte d'origine l'idée supplémentaire de la vengeance et choisit de ne pas raconter la fin du conte. Voir en bonus l'épisode magnifique de Monstres et merveilles, série de Jim Henson, consacré à ce conte (épisode 6).
Dans Poche et troncs Estelle Valls de Gomis décrit la vie d'un auteur alcoolique qui ne voit pas le temps passer et qui voit une gloire soudaine et inattendue.
Enfin dans Sacrifices, ma seconde version remaniée préférée, Léonor Lara imagine la lettre d'adieu de la femme de l'ogre du Petit Poucet et la vengeance du fantôme de ce dernier. Une fin extrêmement émouvante et sensible.

Une explication de l'auteur suit chaque conte dans laquelle il développe son choix thématique et stylistique. On trouve une biographie de chacun en fin d'ouvrage.

Éditions Ad Astra, septembre 2010.