"Rana Toad", ça se mange?

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dimanche 27 novembre 2011

Il est évident que tout être raisonnable choisirait l'arrestation d'un meurtrier plutôt que le sauvetage d'un tableau de Klimt mis en péril par un stockage inadéquat. De la même façon qu'on serait prêt à effacer d'un trait de plume tous les opéras de Mozart si l'on pouvait par là éviter deux guerres mondiales. Mais que vaudrait l'humanité (...) sans Mozart et sans Klimt?

Requins d'eau douce, Heinrich Steinfest, Carnets Nord. Traduit de l'allemand (Autriche) par Corinna Gepner.
Je fais toujours exprès de bien marcher dans la boue. Je cherche les tas de boue pour y imprimer mes semelles avant de les claquer dans les flaques d'eau. Je monte même sur les tas de fumier. Ca sert à quoi, sinon, les bottes en caoutchouc? Oui, je suis parisienne. Oui, j'organise mes promenades en fonction de là où je peux salir mes bottes rien que pour le plaisir de constater que mes chaussettes restent bien sèches. On dit bien que la campagne, c'est des plaisirs simples, non? Parce que quand j'étais petite, j'avais lu un roman pour enfant où l'héroïne exprimait un gros chagrin en disant qu'un éléphant s'était assis sur son coeur. Et moi aujourd'hui, c'est un animal beaucoup plus lourd qui s'est vautré sur le mien. Un dinosaure, au moins. Alors j'ai bien le droit de les dégueulasser, mes bottes.

Et je retourne au travail, ce matin. Mon parapluie s'est cassé à cause du vent, le bout de mes chaussettes est tout humide à cause des flaques d'eau. On n'est plus à la campagne. Pas de boue, pas de bottes en caoutchouc. Mais des parapluies qui se cassent et de l'eau dans les chaussettes. Rien ne me met de plus mauvaise humeur que de l'eau dans mes chaussettes. L'eau dans les chaussettes, c'est encore plus désagréable qu'une dispute, qu'un mauvais film, qu'un sac de courses qui se troue, qu'une poignée de main molle. Et j'y ai droit dès que j'arrive au bureau, aux poignées de mains molles dans mes chaussettes mouillées. Une journée qui commence bien.

A contre-jour, Charline Quarré, Les éditions Baudelaire.

jeudi 24 novembre 2011

Rouge Connemara de Seamus Smyth

Voilà un titre qu'il est parlant. Ajoutez-y un enfant roux (je ne réussi pas à déterminer si c'est un garçon ou une fille) comme illustration de couverture (pas très évocatrice du contenu par contre, la photo) et vous comprenez très vite que, oui, ça se passe en Irlande. Sauf que le titre original, moins parlant, c'est sûr, c'est Red Dock, le nom du personnage principal. Pourquoi faire dans la redondance? L'auteur souhaite intituler son roman d'après son personnage et on le trahit en l'adaptant pour dire "hey public français, ça se passe en Irlande, on voulait vous le préciser au cas où vous ne finiriez pas par le piger à la lecture de ces pages".

Enfin, bref, je vais pas vous chier une pendule (juste une petite montre). Parlons plutôt de Red Dock, ce vieux filou. Il nous paraît rapidement comme pas très fréquentable. Narrateur à la première personne, Red imprègne ses pages d'une froideur calculée teintée de sarcasme. Il nous embarque dans ses crimes avec le ton de celui qui n'a rien à perdre, déterminé dans un objectif de vengeance.

Une vengeance dirigée contre le constable Chilly Winters et contre sa propre famille (celle de Red) qui plonge ses racines dans ce que lui et son frère jumeau Sean ont subit dans un orphelinat à l'irlandaise. Cette vengeance a débuté par l'enlèvement de la fille tout juste née de Winters. Et elle va continuer selon un plan bien huilé.

Enfin jusqu'au moment ou un tueur en série se prétendant artiste s'immisce malgré lui dans cette machination. Surnommé Picasso (son cubisme à lui est un peu particulier), Cornelius Hockler, tout aussi fréquentable que Red (c'est bien pour ça qu'on aura aussi son point de vue en direct), se laissera mener par le bout du nez mais seulement en apparence, il est bien plus intelligent que ne le suspecte Red. Une coopération entre deux criminels, pleine de rebondissements, qui noue les tripes (littéralement du côté du sympathique Corn) et qui réussit à fasciner son lecteur tout en le mettant mal à l'aise.

Un roman noir, amer et tourmenté qui s'inspire de faits réels, pas dans l'intrigue, mais concernant les enfants maltraités dans ce qui fut baptisé les "goulags irlandais" (voir le petit préambule avant de commencer). Destiné aux amateur de polars nerveux et impitoyables.

Rouge Connemara, Seamus Smyth, Fayard, coll. "Fayard Noir", 19,90€. Traduit de l'anglais par Catherine Cheval et Marie Ploux.
Le tourbillon
J'écoute Vic Chesnutt en donnant le biberon du matin
à mon fils. C'est le dernier album qui est sorti avant
qu'il se suicide. Il y a comme une contradiction entre
ces deux éléments, Vic Chesnutt et le biberon du matin.
Il y a comme une contradiction entre toute cette vie entre
mes bras et toute cette mort dans la musique. Mais ce n'est
pas une contradiction qui pose plus de problème que ça.
Je veux dire, elle se résout toute seule, dans la lumière
du soleil levant qui filtre à travers la vitre. Ce type à genoux.
La défaite de sa voix. Et la petite main de mon fils
qui caresse mon bras en s'enquillant une double dose
de lait. Il y a le soleil dehors, et le gel qui fait un peu plus
briller les choses en les tuant doucement. Il y a la poussière
dans les rayons. Tout ça s'accomode malgré tout,
dans le même tourbillon de vie et de mort, de peine
et de lumière, d'os et de jouets d'enfant, qui constitue
le délicat chaos de nos vies.

Nos Cheveux blanchiront avec nos yeux, Thomas Vinau, Alma.
Je me retourne pour envoyer valser mon mégot dans le caniveau avec une pichenette, et comme d'habitude, ça rate. Comme d'habitude, le mégot s'éjecte de mes doigts, fonce droit à la verticale sans s'éloigner de moi, et retombe lamentablement à côté de mes bottes. Je soupire, parce que je ne comprends pas qu'il y ait sur terre tellement de gens qui savent faire ça correctement mais pas moi. Ca paraît si simple pourtant, et ils le font avec tellement de naturel que c'en est scandaleux.

A Contre-jour, Charline Quarré, Les éditions Baudelaire.

lundi 21 novembre 2011

Salon international de bibliophilie contemporaine

Par simple curiosité culturelle, ou pour les fans de Henri Michaux, vous pouvez passer à ce salon du 25 au 27 novembre.

Salon international de bibliophilie contemporaine

A voir:
Une expo spéciale sur Henri Michaux
et plein d'éditeurs que l'on distribue pas forcément dans nos librairies !

Espace Charenton
327,rue de Charenton
75012 Paris

vendredi 25 novembre de 14h à 22h
samedi de 11h à 20h
et dimanche de 10h à 19h

voir le site Internet

dimanche 20 novembre 2011

Dans le terrier du lapin blanc de Juan Pablo Villalobos

Sans l'avoir programmé, j'ai attaqué Dans le terrier du lapin blanc immédiatement après avoir terminé Room d'Emma Donoghue. Je précise cet enchaînement car ce premier roman de Juan Pablo Villalobos présente comme caractéristique commune avec Room d'être raconté à la première personne par un enfant. La comparaison s'arrête là. Quoique Tochtli, comme Jack, est reclus, coupé du monde. Mais pas pour les même raisons.

Tochtli est le fils d'un parain de la mafia mexicaine. Il vit donc dans un palace où un précepteur féru de sagesse japonaise lui donne des cours zen, où les domestiques sont muets pour les raisons que l'on devine. Très intelligent, Tochtli collectionne également les chapeaux et fait une fixette sur les hippopotames nains du Liberia. D'autres thèmes l'obsèdent et reviennent moins comme leitmotiv que comme running jokes, mais je vous en laisse la découverte et donc toute la saveur.

Le roman est très court. Je ne l'ai lu en deux fois que parce que des obligations professionnelles m'ont empêché de le finir d'une traite. Encore une fois, un roman qui se sert de la naïveté d'un enfant pour décrire le monde adulte. Sauf que là vous avez une farce sarcastique, imprégnée d'humour noir à laquelle on peut décerner une mention spéciale pour le nombre d'éclats de rire qu'elle peut déclencher.

Vraiment très drôle mais l'on peut tout de même y déceler une dénonciation de la violence humaine condamnée à se répéter. Une scène un peu plus glauque, que je m'abstiendrai de vous raconter, contient beaucoup moins d'ironie. Cette scène, Tochtli en ressent tout la violence contrairement à celle qu'il nous raconte, mine de rien, sans en réaliser la demesure, tout du long des pages.

Dans le terrier du lapin blanc, Juan Pablo Villalobos, Actes Sud, 12,80€. Traduction de l'espagnol (Mexique) par Claude Bleton.
En réalité, il n'était pas politique mais musical. Pas musical au sens du Dr Paul, qui faisait naître à l'aide de ses chaussures et de son corps un son inaudible de triangle. Non, musical de façon très concrète. Après avoir quitté Eisenstadt, sa ville natale, pour Vienne, Lukastik avait en effet étudié la musicologie et commencé un mémoire sur l'influence des techniques atonales de composition sur la musique de film dans les années soixante et au début des années soixante-dix. Son inscription à un cours de criminalistique avait été dans un premier temps un acte où le défi se mêlait à la dérision. D'une part, parce qu'il n'arrivait plus à avancer dans son travail de théorie musicale et qu'il voulait faire quelque chose de complètement différent pour ne pas devenir fou.

Requins d'eau douce, Heinrich Steinfest, Carnets Nord. Traduction de l'allemand (Autriche) par Corinna Gepner.

jeudi 17 novembre 2011

Mais un jour, je l'ai eu, quand j'avais cinq ans. J'avais pas été sage. Il m'a rabattu les oreilles tout l'après-midi avec le gros bonhomme qui allait être obligé de venir me chercher pour m'emmener loin d'ici, dans un endroit avec d'autres enfants pas sages, où j'allais être très très malheureuse. Alors je me suis résignée. Je suis montée sur un tabouret pour attraper une valise dans un placard. J'ai mis mon pyjama et des jouets dedans, prenant bien soin de planquer mes préférés dans les poches latérales pour pas que le gros bonhomme me les confisque. Puis j'ai volé des Carambars dans la cuisine et les ai mis dans la poche de mon manteau. J'avais mis deux manteaux par-dessus ma salopette, parce que j'arrivais pas à me décider, et j'ai attendu devant la porte d'entrée que le gros bonhomme vienne me chercher. Ca a fait pleurer ma mère, et mon père s'est fait traiter avec des gros mots.

A Contre-jour, Charline Quarré, Les éditions Baudelaire.

Room de Emma Donoghue


Une mère et son fils de cinq ans sont enfermés dans une pièce, d'où le titre, you know. Aucun rapport avec le monde extérieur. Jack, le fils, né dans dans cette pièce, ne peut se représenter le monde que par cette espace clos. Seule ouverture, cette porte codée qui s'ouvre le soir et laisse entrer le Grand Méchant Nick (Old Nick, en v.o., ce qui, il me semble, dites-moi si je me trompe, est un des nombreux surnom du diable dans les pays anglo-saxons). C'est lui qui leur apporte de quoi se nourrir, de quoi jouer. Mais on apprend vite que c'est un bel enfoiré de première. La mère, que l'on ne connaîtra que sous le nom de Maman (ou Ma en v.o.), son prénom ne sera jamais énoncé par Jack, enferme son gamin dans le placard en présence de cet être inhumain. Cette mère finira par expliquer à Jack leur situation, et échafaudra un plan pour sortir, s'échapper de ces quatre murs.

Il est difficile d'en dire plus à partir de là. Je continuerai donc en disant simplement que, parmi mes lectures de la dernière rentrée littéraire, c'est certainement la plus mémorable et la plus attachante. Pour faire dans la métonymie (ne me demandez pas d'expliquer, je ne sais pas ce que ça veut dire), c'est surtout Jack pour qui je me suis pris d'affection, ce narrateur pour qui le réel se résume à si peu de choses et de personnes. Une télé, son amie Dora l'exploratrice, quelques livres, quelques jouets et surtout sa mère.

Le lecteur, conscient de la véritable situation, est partagé entre la compassion pour la mère et l'amusement que déclenchent les remarques naïves du gosse, parfois sujet aux caprices car il n'appréhende pas totalement la gravité ou l'enjeu de ce qui l'entoure.

Dans la veine de Le bizarre incident du chien pendant la nuit de Mark Haddon, Extrêmement fort et incroyablement près de Jonathan Safran Foer ou d'autres, Room s'inscrit donc dans cette vague d'enfants narrateur décrivant une réalité dure avec des mots simples, candides.

A sa façon particulière, Emma Donoghue a réussi à reprendre cette forme et proposer un autre fond que ses congenères écrivains. Le roman semble être très documenté sur la neuropsychiatrie enfantine et elle a très bien pu s'inspirer d'un de ces trop nombreux faits divers et imaginer comment un enfant né d'une horreur peut grandir et développer sa conscience.

Relation ne manquant pas de complexité ni de paradoxes, vous ne pourrez pas rester de marbre devant cet amour filial, viscéral, fusionnel et sans concession. N'attendez surtout pas une adaptation cinématographique avant de lire ce roman unique et poignant.


Petite vidéo de présentation, attention, c'est en anglais: http://www.youtube.com/watch?v=T8rj2otXNfM&feature=player_embedded


Room, Emma Donoghue, Stock, coll. "Cosmopolite", 21,50€. Traduction de l'anglais par Virginie Buhl.