"Rana Toad", ça se mange?

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mercredi 31 mai 2017

Train Fantôme/Écarlates/Made In Hell de Charline Quarré

  Je me répète. Je suis sûr de l'avoir écrit plusieurs fois sur ce blog. J'adore les nouvelles. Ça vient certainement des recueils d'histoires policières regroupées dans ces anthologies signées Alfred Hitchcock (qui ont succédé de manière plutôt logique à mon engouement pour la série des Trois Jeunes détectives). Sans m'étaler plus longtemps, cette période, si j'ai bon souvenir, a précédé de peu ma découverte des romans d'épouvante. En effet j'ai eu l'opportunité de découvrir Stephen King aux alentours de mes 14 ans lorsqu'un cousin m'a donné une quinzaine de ses romans. Ont suivi Howard Phillips Lovecraft et Dean R. Koontz entre autres. J'ai également de bons souvenirs d'une collection d'anthologies publiées par Denoël, hélas épuisée, intitulée Territoires de l'inquiétude.
  La littérature d'horreur/épouvante est si peu représentée dans la production actuelle que les recueils de Charline Quarré m'ont agréablement surpris. Ses deux premières publications aux Éditions Baudelaire, deux romans, A Contre-Jour et Pas ce soir (dont vous trouverez les chroniques en cliquant sur les titres) ne s'inscrivaient pas du tout dans ce genre. Mais ces trois recueils, constitués au total de 17 nouvelles, m'ont également replongé dans cette ambiance qui a fasciné mon adolescence. Ce n'est pas destiné à être un compliment, c'est un vrai ressenti. Je dis ça pour ceux qui ont lu mes chroniques sur les deux romans et qui savent que Charline Quarré est une amie dont je suis le parcours.

  Made In Hell est une nouveauté toute fraîche avec son odeur de pain tout chaud mais je vous présente Train Fantôme (2015) et Écarlates (2016) avec beaucoup de retard. Ce qui n'est en soi pas une mauvaise chose, puisque que pour faire les choses bien, j'ai du les relire avec attention et enchaîner avec Made In Hell. A titre informatif, les recueils sont constitués respectivement de 9, 5 et 3 nouvelles, résultat manifeste d'une envie d'étoffer, de densifier les récits.
 Comme présenter les recueils et leurs nouvelles dans l'ordre ne me satisfait pas vraiment, j'ai décidé de le faire sous forme de classement. Je tiens à préciser qu'il est juste le reflet de mes préférences et celles qui m'ont moins plu ne sont en aucun cas mauvaises. C'est juste ma façon de rester critique.
  Chacun des résumés sera agrémenté d'un extrait de la nouvelle en question. J'ai choisi de ne pas citer des passages trop révélateurs, plutôt des éléments d'ambiance, des traits de caractère etc. Je me suis parfois lâcher à dire le pourquoi de mes choix.
  Ce sera au lecteur d'avoir le plaisir de découvrir les horreurs que Charline Quarré a concoctées. Mais ce n'est pas tout... Car non seulement Charline elle-même m'a autorisé à les recopier, mais, les lui ayant soumis, elle a gentiment accepté de les commenter.

17."Sacrifices" (Made In Hell)

  Après une soirée arrosée, une jeune femme à la superficialité assumée, se réveille dans une cellule avec son chien. Encore un arrêt chez les flics, rien d'absolument grave, pense-t-elle... Commence une aventure incroyable qu'il faut lire avec beaucoup de second degré.

  "C'est sûr que je suis plutôt partante pour m'évader mais merde, je fais comment!? Je sais même pas où on est. Je ne sais déjà pas ce qu'il y au bout de ce foutu couloir.
  Elle songea à ce que faisaient les prisonniers illégaux dans les films. En général, ils tapaient partout comme des sourds en beuglant "laissez-moi sortir". Invariablement. Et pour ce qu'elle en savait, curieusement, cette méthode ne fonctionnait jamais."

  Charline Quarré: "Ce passage n’a failli jamais exister, je l’ai rajouté après avoir écrit l’histoire en entier. J’aime bien tourner certains clichés en ridicule. Ils sont faits pour ça d’ailleurs."

16."Berlin" (Train Fantôme)

  Cette nouvelle suit la frénésie du "Moulin à purée". Elle nous prend donc à contre-pied avec son minimalisme bizarre ou sa bizarrerie minimaliste, c'est vous qui voyez. Une jeune fille en visite dans la capitale allemande ignore le type de rencontre que l'on peut y faire dans ses hôtels.

  "Je n'ai pas senti la réceptionniste se placer derrière le comptoir, juste derrière moi. Elle me sourit. Elle porte une atroce chemise à grosses fleurs et n'a pas vraiment d'âge. Un long duvet gris sur la commissure de ses lèvres. Je réprime un haut-le-coeur, très vite, je fais comme si j'avais rien regardé. Je demande les clés de ma chambre en anglais. La 518. Il ne doit y avoir qu'une quinzaine de chambre, ici. Pourquoi 518? Après tout je m'en fous, c'est leur problème, s'ils ne savent pas compter."

  Charline Quarré: "Le sentiment de malaise en entrant dans un hôtel a quelque chose de déplacé, il n’a rien à faire ici. Le propre du genre "horreur" se joue bien souvent sur des choses ou des sensations qui ne sont pas à leur place." 

15."Le Chant des Baleines" (Écarlates)

  Appoline est la petite-amie d'August, un chanteur, véritable objet de culte de nombreuses adolescentes. "Le Chant des Baleines" voit le quotidien de son héroïne se dégrader. Devient-elle paranoïaque, est-elle victime d'hallucinations ou est-ce qu'un piège lovecraftien est réellement en train de se refermer sur elle?

  "Elle ne cessait de penser à ces gens qui la reconnaissaient parfois dans la rue, qui la dévisageaient avec ces yeux...Ils lui inspiraient un profond malaise qui n'était pas seulement dû au fait qu'elle se sentait épiée. C'était leur façon de la regarder, les yeux étranges avec lesquels ils la fixaient. A de nombreuses reprises, elle avait tenté d'en parler à August, de lui donner des coups de coude quand cela se produisait, mais il n'avait jamais semblé s'en rendre compte, ni voir ce qu'elle voyait."

  Charline Quarré: "Le doute plane tout au long de cette nouvelle. Les choses que l’héroïne voit sont trop perturbantes pour êtres réelles, et paraissent à l’inverse trop réelles pour relever de l’invention."

14."Hécatombe" (Train Fantôme)

  "Hécatombe" est un subtil jeu constitué de dialogues nous informant des déboires d'une jeune femme nommée Hécate. A travers les jalousies et les médisances se profile quelque chose qui glisse du bizarre au sinistre pour enfin révéler son hideux bout de nez avec le point de vue de la principale intéressée.

  "En effet. Qui étranglerait un labrador? Drôle d'idée...
  -Je suis bien d'accord. Mais elle en était persuadée. D'après le vétérinaire, la pauvre bête est morte par asphyxie. Enfin, d'après Hécate qui rapportait les propos du vétérinaire. Elle disait que quelque chose avait étranglé son chien pendant la nuit.
  -Comment ça, quelque chose?
  -Oui, elle soutenait que ce n'était pas un être humain, mais elle n'était pas plus précise que cela. Elle devait être vraiment perturbée par sa fausse couche, tout s'éclaire..."

  J'ai choisi cet extrait surtout pour la dernière phrase qui allie médisance et psychologie à deux balles pour expliquer l'absurdité de l'incident rapporté. Personnellement, ça vaut une baffe, mais j'dis ça, j'dis rien...
  
  Charline Quarré: "Je trouve terrifiante l’idée d’un chien assassiné à la manière d’un être humain. Ça n’a rien de logique, c’est parfaitement insoutenable à imaginer."

13."Verre brisé à Dallas" (Train Fantôme)

  Édouard, installé à Dallas, Texas, appelle ses parents en France, une soirée de violent orage. Réveillée en pleine nuit, Nathalie ne comprend pas ses angoisses et son charabia. Pourquoi est-il si tourmenté par de simples photos encadrées et inoffensives?

  "Une fois diplômé, Édouard s'était éloigné d'un océan en s'installant à Dallas. "Dallas, comme le feuilleton", se vantait souvent Nathalie lorsqu'elle évoquait son fils devant des inconnus. A son grand regret, elle ne pouvait pousser l’orgueil à en dire plus car elle ne comprenait strictement rien à la profession de son fils. Elle ne pouvait pas non plus évoquer un futur mariage avec une ravissante Américaine car pour ce qu'elle en savait, Édouard était sans doute encore célibataire. Elle se contentait donc d'imaginer des héroïnes de romans à l'eau de rose se battre pour son fils jusqu'à ce que l'une d'elles remporte sa préférence."

  Je trouvais ces lignes parfaites pour donner consistance au personnage de Nathalie, son monde imaginaire et l'attachement inflexible pour son fils.

  Charline Quarré: "Ça illustre, sans aucune intention de le critiquer méchamment, le contraste entre les niveaux intellectuels de la mère et de son fils. Littéralement ici, c’est un fossé large comme l’océan."

12.Sans Issue (Train Fantôme)

  "Sans issue" raconte comment, en sortie de boîte, à quatre heures du matin, une jeune fille comme Laetitia, peut toujours être victime de noctambules un peu trop louches. Avant d'être sauvée de leurs griffes par un chauffeur de taxi bien urbain qui ne manquera pas de la ramener chez elle. Car le pire a été évité, non?

  "Je rentre seulement maintenant", écrivit-elle. Elle ajouta "La soirée s'est bien passée." Puis elle effaça le message. Trop sec. Ou trop banal. Ou trop informatif. Elle ne savait pas. Elle réfléchit un instant pour finalement le réécrire mot pour mot en concluant par "J'espère que mon message ne t'aura pas réveillé." Satisfaite, elle envoya le message."

  Je fais partie de ces gens qui réfléchissent trop avant d'envoyer un texto. Et comme j'ai un portable largement dépassé (il fait même pas la photo!), je mets un quart d'heure pour écrire ce que d'autres écrivent en dix secondes. C'est aussi un élément important dans la nouvelle.

  Charline Quarré: "A ce moment là de l’histoire, le personnage a encore du temps à perdre. Elle peut se permettre le luxe d’hésiter sur des mots futiles car dans les minutes qui suivront elle ne tapera sans doute plus jamais un texto de sa vie."

11.Fait Divers (Train Fantôme)

"Fait divers" est la suite de "Sans issue", non pas du point de vue de Laetitia, mais celui des deux agresseurs dont le coup a raté. On les retrouve le lendemain, encore déçus de leur échec. Auront-ils plus de chance avec cette petite bourgeoise qu'ils repèrent dans le métro? Quelqu'un va pouvoir se défouler, mais qui?

  "Une pluie irrégulière arrose le quartier. La jeune fille martèle le sol de ses talons. Pas avec le déhanché d'une femme fatale mais à petits pas nerveux. Des pas presque maladroits, encore un peu adolescents, pas encore rodés aux talons hauts. La neige dégueulasse qui a fondu lui renvoie son reflet déformé sur le trottoir.
  La rue est déserte, à peine éclairée par les lampadaires aux halos paresseux. Elle projette son ombre sur les murs de graffitis sans se retourner. Eux font bien attention à ne pas faire de bruit derrière elle et à garder la distance qui laisse place au doute."

  J'aime bien ces détails sur sa démarche, ça lui donne une attachante innocence. "Elle projette son ombre", par contre, n'est pas là par hasard...

  Charline Quarré: "Si ce genre de scène ne pouvait être que fiction … Mais non, de jour ou de nuit une femme dehors est toujours une proie potentielle, c’est une bien triste réalité."
 
10.Train Fantôme (Train Fantôme)
 
  Train Fantôme débute avec la nouvelle éponyme, dans laquelle Olivier amène ses enfants Chloé et Lucas à la fête foraine. Sa femme s'est absentée et cette petite sortie est déstabilisante pour la paternité d'Olivier, lui qui n'a pas l'habitude de s'occuper seul de ses enfants. Lucas est très attiré par l'attraction du train fantôme qui lui donnera à coup sûr des cauchemars, et Olivier est déterminé à lui refuser. Un malaise diffus et progressif s'installe à mesure que l'agaçant caprice de Lucas se mêle à une inquiétude tout aussi insistante pour Olivier, provoquée par des personnages inquiétants.

  "Chloé et Lucas jouaient bruyamment dans l'étroite cabine de Plexiglas. Ils s'étaient mis en tête de courir autour des jambes de leur père malgré le manque d'espace. [...] Chloé s'accrocha au tee-shirt de Lucas. Il repoussa sa sœur qui alla se cogner la tête contre la paroi. Elle attendit naturellement quelques secondes en silence, le temps de décider s'il fallait pleurer ou non. Elle opta pour les larmes et commença à geindre.
  "Ça suffit!" s'énerva Olivier qui souleva Chloé pour l'asseoir sur l'exemplaire corné des Pages Jaunes de la tablette métallique."

  Ceux qui ont connu cette fameuse cabine téléphonique à pièces, ne me contrediront pas si je leur dis que ce passage fait remonter les souvenirs avec efficacité. C'est une des choses qui m'a accroché dès le début dans ta manière de raconter. Ça touche une corde sensible.

  Charline Quarré: "J’ai une vraie nostalgie des années 80/90. Je transpose mes histoires à ces époques dès que c’est possible. Cela permet d’évoquer des objets qui sont aujourd’hui proche de la relique. Ici la cabine téléphonique et l’exemplaire des Pages Jaunes. D’ailleurs, dans Made In Hell, aucune histoire ne dépasse l’an 2000."

9.Écarlates (Écarlates)

  Cette nouvelle éponyme est particulière à plusieurs niveaux. On retrouve tout d'abord l'esprit des romans A Contre-Jour et Pas ce Soir, c'est-à-dire cette veine réaliste, centrée principalement sur les relations compliquées entretenues par un groupe de jeunes gens. Deuxième point, au gré d'une bande-son dont on appréciera la variété (faites attention à certains titres... ils pourraient avoir un sens caché dans la cohérence du récit), quelque chose plane au-dessus de la nouvelle, quelque chose d'indicible mais d'inévitable qui forcent les personnages aux confidences, aux réconciliations, aux épiphanies. Et la fin brutale peut être lue de plusieurs façons. On peut la lire telle qu'elle apparait, brute, sans concession et inexplicable, comme une nouvelle d'horreur en fin de compte. Et on peut aussi y voir la résonance à une préoccupation contemporaine bien trop réelle.

  "Tout ce monde s'agite sous leurs yeux, aussi superficiel que profond, chargé de vivre et enivré de promesses. Une foule dense habitée de névroses et de rêves, d'âmes dures et de cœurs fragiles, de petites misères égotistes et d'élans fraternels, elle bouge comme un rythme cardiaque, un un sursaut de vie furieux. Et cela s'agite, la sueur dans les cheveux, les volutes de Marlboro, les fatigues essoufflées sur la piste, les éclats de rires, les éclaboussures et les bousculades involontaires."

  Je n'aime pas la foule et encore moins les boîtes de nuit. Mais en observant ce genre de scène, je ressens parfois une affection envers tous ces gens que je peux croiser sans jamais leur parler ni les revoir.

  Charline Quarré: "Si on cherche bien, on retrouve ce genre d’ambiance, parfois, dans des lieux ou des moments superficiels. C’est rare mais ça arrive."

8."Itinéraire Bis" (Écarlates)

  On ne sait jamais où mènent les déviations, demandez à David Vincent et à Jess, l'héroïne d'"Itinéraire Bis". Après une visite à ses grands-parent, le long chemin de retour est ponctué de petites galères qui se transforment progressivement en de monstrueuses visions.

  "La petite Fiat rouge de Jess s'éloignait sur le chemin de graviers tandis que ses grands-parents agitaient leurs mains depuis le perron de la vieille maison disparaisse du champ de vision de ses aïeux. Comme à chaque fois, il fallait agiter la main jusqu'au bout. Cela faisait partie des règles non écrites auxquelles tout manquement aurait été considéré comme un outrage."

  Tout comme la scène de la cabine téléphonique dans "Train Fantôme", ces lignes sont comme un voyage dans mon passé. Elles m'évoquent les fins de week-end dans un patelin du Loiret, quand mon père faisait une manœuvre pendant laquelle mes grands-parents et nous mêmes nous disions au revoir de la même façon. Enfant, je ne la voyais pas comme une contrainte. C'était comme un jeu.

  Charline Quarré: "C’est une coutume familiale d’agiter le bras jusqu’à disparition totale de la voiture lorsqu’on s’en va. Et, parait-il, pas uniquement dans ma famille. On ne sait pas quand on se reverra, alors il devient indispensable de faire tout ce cirque."

7."Pas dans un train vide" (Train Fantôme)

  Pour ceux qui connaissent la vie en banlieue parisienne, le RER ne manque pas de sujets d'inquiétudes: celle d'être chopé par les contrôleurs pour les fraudeurs, celle d'arriver en retard à sa destination, celle d'être l'une des malchanceuses victimes d'un attentat aveugle... "Pas dans un train vide", ce sont quelques minutes de quelques tranches... de vie, pour lesquelles un agaçant tunnel un peu trop long n'est que le début du cauchemar.

  "Le fraudeur, resté debout, ressort le téléphone de sa poche. Toujours pas de réseau. Le message à son frère n'est pas parti dans la foulée. Pourvu qu'il n'y ait pas d'agent à sa station, pourvu qu'il ne se prenne pas une saloperie d'amende. Et putain, qu'est-ce qu'il est long, ce RER de merde. Il approche le visage de la vitre pour estimer la vitesse de la rame. Le train roule pourtant à vive allure. Énervé, le fraudeur s'impatiente, tape frénétiquement du pied par terre."

  Charline Quarré: "C’est trivial, un trajet en transport en commun. Comme beaucoup de choses dans mes histoires. Mais c’est justement lorsque l’horreur intervient dans le quotidien et l’ordinaire qu’elle fonctionne le mieux." 

6."Les Bleus" (Train Fantôme)

  Dans "Les Bleus", c'est une mère, Jeanne, qui en l'absence de son mari, s'occupe seule de sa fille Claire. De sournoises ecchymoses font leur apparition sur la peau de la fillette et Jeanne pense toute de suite que le problème vient de l'école. Vous savez, les enfants sont parfois cruels entre eux. Il est inconcevable de croire Claire quand elle affirme que Candice est la coupable. Ce n'est qu'une poupée offerte par une vieille tante... 

  "Laissée seule, elle s'approcha de la tente et fut copieusement dévisagée par une dizaine de femmes élégantes. Elle leur adressa un timide bonjour en plissant les yeux à la recherche d'Isabelle. Elle se sentait mal à l'aise, ne pouvait s'empêcher de se comparer. Henri avait beau la mettre à l'abri du besoin, il ne le faisait apparemment pas au même niveau que les époux de ces femmes pour qui l'opulence paraissait être la moindre des choses. Certes, Jeanne martyrisait ses pieds dans ses escarpins Chanel, mais elle n'en avait qu'une paire qu'elle ne sortait que pour les grandes occasions. Elle se sentait aussi honteuse d'avoir elle-même cousu sa robe à partir d'un modèle découpé dans le Figaro Madame l'an dernier. Elle avait peur que cela puisse se deviner. Et de paraître ridicule."

  Ce sentiment de ne pas être à sa place m'est tellement familier que j'en éprouve une forte empathie pour ce personnage qui n'est pas au bout de ces soucis.

  Charline Quarré: "C’est une sortie de zone de confort progressive avant une perte de contrôle en bonne et due forme."

5."Démonstration" (Écarlates)

  "Démonstration", récit majoritairement réaliste, voit Claude Boulay, un employé de bureau un peu insipide et bonne poire se retrouver tout seul dans son entreprise pour un caniculaire mois d'août. Dans son isolement, la douleur de son divorce et la perte de ses filles tourne dans esprit. Une folie créatrice soudaine va s'emparer de lui, tel un baron Frankenstein moderne. Avec comme point fort la description de cette progressive descente de cet anti-héros pathétique dans une démence irréversible. Ce qu'il y a d'également remarquable c'est cet élément du dénouement que l'auteure oublie volontairement d'expliciter, d'où une ambiguïté qui laisse, comme pour "Écarlates", l'interprétation ouverte.

  "Un bruit de chasse d'eau, un bruit de verrou. Il manquait juste le bruit du robinet entre les deux. Et quelques secondes plus tard, ce fut Franck, l'un des commerciaux, qui s'arrêta devant l'encadrement de la porte. Claude eut le temps de penser que si son bureau n'avait pas été situé à côté du cabinet de toilettes du fond du couloir, il serait fort probable qu'il passe tout à fait inaperçu dans cette petite entreprise."

  Charline Quarré: "Cette dernière phrase pose à elle seule le statut du personnage dans la société où il travaille. Un élément de décor, ou presque, car il n’a pas un physique particulièrement attrayant. Bref personne n’a envie d’être à sa place."

4."La Fuite" (Écarlates)

  La multiplicité des points de vue de "Pas dans un train vide" et la frénésie du "Moulin à Purée" fusionne dans la dernière nouvelle du recueil Écarlates. Fort d'une narration étoffée qui donne au texte une ambiance à la Amytiville, "La Fuite" est l'une de ces variante hybride entre maison hantée et slasher, authentique défouloir que les aficionados d'horreur classique apprécieront.

  "Il ouvrit la porte des toilettes qui grinça comme un rire de sorcière et referma la porte derrière lui. Il avait toujours trouvé cette pièce étrange, illogique. Le siège trônait tout au fond d'un étroit rectangle. Il fallait bien avancer de cinq ou six pas pour l'atteindre une fois la porte fermée. "C'est dommage, cet espace perdu", avait-il entendu chuchoter sa mère lors de leur seconde visite de ce nouvel appartement."

  Charline Quarré: "J’ai voulu rendre les dimensions illogiques car ce genre de perte de repères dans l’espace est assez dérangeant et ici, prépare bien le terrain pour ce qui va se passer ensuite."

3."Made In Hell" (Made In Hell)

  Tous recueils confondus, voici la nouvelle la plus longue. On peut même dire que c'est une novella, cette forme de récit entre la nouvelle et le roman. On y suit quatre ados à la personnalité marquée, réunies dans une amitié relative. A l'occasion d'une fête annuelle d'un village voisin, l'ambiance réaliste glisse progressivement vers une apocalypse à grand spectacle, très cinématographique. L'un des récits les plus prenants qui mérite largement d'être sur le podium.

  "Plus loin devant elle, une jeune femme se grattait le bas du dos en tenant son petit ami par la taille de sa main libre. Une autre, d'une cinquantaine d'années, griffait consciencieusement son épaule en regardant un groupe de jeune gens chanter faux devant un karaoké, un peu plus loin, la vendeuse d'un stand de jouets en bois soulageait une démangeaison sur son ventre. Tous se griffaient de concert, et dans l'indifférence générale. Adrien avançait sans rien remarquer. Est-ce que c'est moi qui invente? Elle jeta un coup d’œil à Linda qui se grattait des deux mains."

  A ce moment, il n'y a plus de retour possible, le pire est encore à venir et c'est irréversible.

  Charline Quarré: Ce genre de passage, s’il est facile à écrire dans les faits, est assez désagréable à devoir visualiser dans l’idée de le décrire avec des mots. Ici encore c’est soft, mais certaines scènes d’autres histoires ont été particulièrement éprouvantes à rédiger. Mais je ne me plains pas, sinon j’aurais choisi un autre genre de littérature. 

2."Le Moulin à purée" (Train Fantôme)

  Dans "Le Moulin à purée", Norman va faire connaissance de ses beaux-parents et de leurs goûts culinaires. Certainement la nouvelle la plus gore de Train Fantôme ou l'action et l'humour noir font bon ménage. Contrairement à celui que Norman s'imaginait en compagnie d'Emma. Ces pages sont si frénétiques que l'on ne serait pas contre une adaptation en court-métrage.

  "Parmi des épluchures d'oignons et d'échalotes, des morceaux de persils avaient été semés jusqu'au mixer ouvert dans lequel avait été broyée une mixture à base de légumes verts. Divers récipients de condiments entouraient la planche à découper sur laquelle était déposée une pièce de viande blanche que Norman n'identifia pas tout de suite. De loin, cela ressemblait à une cuisse de dinde, mais la forme était inhabituelle. Probablement une volaille rare et hors de prix achetée directement chez les grossistes qui fournissaient les nombreux hôtels de luxe de la région."

  Tout est normal dans cette description... à part le mot "inhabituelle"...

  Charline Quarré: "Je ne me suis pas foulée pour cette scène car c’est un cauchemar que j’avais fait. En revanche j’ai du inventer un autre personnage, ainsi que la suite de l’histoire."

  1."Les Itinérants" (Made In Hell)

  Aussi aboutie que "Made In Hell", bien que plus courte, "Les Itinérants" est une petite perle. Les horreurs du passé poursuivent Jacob et il craint pour sa petite fille qu'il doit emmener chez sa grand-mère pour des raisons pratiques. Un mélange entre l'ambiance angoissante des "Bleus" et la folie rampante de "Démonstration".

  "Rien n'avait changé, ici non plus. Les attractions étaient restées plantées aux mêmes emplacements. Çà et là, des panneaux de bois avaient été remplacés, des poteaux de portiques avait été renforcés et les jeux, repeints depuis son enfance, recommençaient à s'écailler à la surface. Il fit tourner la toupie. Elle grinçait toujours. Il parcourut des yeux le portique aux deux balançoires suspendues à des chaînes, les deux toboggans usés au milieu, là où des centaines d'enfants s'étaient laissés glisser des centaines de fois, la balance sous laquelle la terre était creusée à force d'impacts, les trois chevaux sur ressorts, et le bac à sable d'où émergeaient quelques brindilles."

  Charline Quarré: "C’est toujours à la fois très émouvant et très frustrant de revenir sur un lieu de son enfance. Je fais partie de ces personnes qui supportent mal les changements, du coup je les remarque immédiatement. Le héros de l’histoire aussi les remarque tout de suite, mais pour des raisons un peu plus obscures."

  Vous trouverez des détails supplémentaires de la part de l'auteure car les trois recueils s'achèvent avec quelques notes sur chaque nouvelle. On y apprend surtout que celles-ci sont inspirées de cauchemars, d'épisodes vécus ou de certaines angoisses ou peurs personnelles. Mais une des démarches de Charline Quarré est aussi de rendre hommage en toute humilité aux auteurs d'horreur/épouvante qui incarnent la littérature d'épouvante/horreur. Et de les remercier d'avoir bousculer son imaginaire au point de l'avoir poussée à s'être lancé dans l'écriture. Elle cite directement Dean R. Koontz, Graham Masterton, Stephen King et Howard Phulips Lovecraft mais les connaisseurs penseront également à Fredric Brown, Richard Matheson ou Clive Barker.
  Les mordus, les initiés du genre ne peuvent qu'arborer un sourire gentiment ironique en retrouvant les ficelles du genre. Il serait faux d'affirmer qu'on ne décèle aucun défaut. Certaines phrases en trop peuvent parfois nuire légèrement à la chute ("Train Fantôme" et "Sans issue" par exemple) et la fin du "Chant des baleines" peut être contestée pour d'autres raisons. Plus subjectivement, les lecteurs masculins peuvent être agacés par les teintes girlie que prennent parfois les intrigues ("Hécatombe", "Le Chant des Baleines" ou "Sacrifices").
  Mais à part ces petits chipotages, l'auteure réussit à donner assez d'originalité pour à la fois éviter le déjà-vu et écrire avec sincérité, de ne pas s'imposer à coups de phrases alambiquées destinées à impressionner. Cette même sincérité, qui imprégnait déjà ses deux romans, consiste à dissimuler, derrière ses phrases trompeusement simples, une observation perspicace du quotidien. Se manifeste alors la maîtrise d'une angoisse qui s'annonce, fait mine de s'estomper pour laisser des dégâts inattendus. Oh ne vous inquiétez pas, le sang éclabousse bien les pages. Vous éprouverez les mêmes petits frissons qu'à l'époque où vous mentiez à vos parents ("mais non, ça ne fait pas peur!") lorsqu'ils vous interdisaient de vous plaindre d'être tourmentés par des cauchemars et de n'en plus pouvoir dormir.

  Train Fantôme, Écarlates et Made In Hell sont donc de très bons dosages de suspense psychologique et de gore assumé. Il ne peut fonctionner que si l'on donne corps à une ambiance où le réalisme menace de voir son cadre où il est confiné se fissurer progressivement, laissant pernicieusement pénétrer le bizarre, l'horrible et tous leurs cousins. Et il n'y a pas le temps de se demander pourquoi, pas d'explication tout court, d'ailleurs.
  Charline Quarré, tout en mélangeant les époques (avec les références culturelles qui vont avec) dépeint le quotidien de ses personnages par petites touches reconnaissables, des attitudes de gens normaux, des détails dans lesquels on se reconnait et qui peuvent même agir comme des madeleines de Proust pour certains... l'attachement avec les personnages est du coup d'une efficacité indéniable, surtout quand il s'accompagne parfois de légers traits humoristiques. Le lecteur est autant pris au piège que les victimes de chaque histoire... avec moins de conséquences fâcheuses... quoique... elles pourraient jouer sur les esprits trop influençables...
  
  Cet article n'est pas terminé: je suis content de vous soumettre en bonus une série de question à laquelle Charline Quarré a eu la gentillesse de répondre:
  
1.Quand et comment t'es venue l'idée d'écrire et de te lancer dans la publication? 

  Charline Quarré: J’écris depuis que je sais tenir un crayon, c'est héréditaire. Mon grand-père à écrit une vingtaine d’ouvrage sur l’art, mon père quelques uns sur la stratégie, et c’est finalement assez naturellement que j’y suis venue, mais en faisant de la fiction. J’ai toujours écrit, mais je le faisais pour moi, dans mon coin. Ce sont des proches qui m’ont encouragée à publier, je crois que je n’y avait pas pensé toute seule et avec le recul, ça me parait absurde. 

2.Tes recueils sont radicalement différents de tes premiers romans. Pourquoi un tel choix? 

  Charline Quarré: Mes deux premiers romans étaient assez proches de l’auto-fiction. Je pense que j’ai du avoir besoin de me débarrasser de choses et d’autres pour avancer et passer à la fiction pure et dure.  

3.Comment décrirais-tu la façon dont ton écriture a évolué au fil des trois recueils?

  Charline Quarré: Quand j’ai décidé d’écrire Train Fantôme, je ne savais pas du tout où j’allais. J’étais assez angoissée. Je ne savais pas si j’étais capable d’écrire de l’horreur. Je ne savais pas si j’étais douée avec la fiction pure. Je n’avais jamais écrit ni de nouvelles, ni de textes au passé simple. J’avais peur de perdre mes lecteurs qui m’avaient connue avec un genre bien différent. De plus, j’avais choisi un genre littérature parfaitement méprisé en France. Si la littérature d’horreur est un genre à part entière et est respecté dans les pays anglo-saxons, il est un sous-genre du fantastique en France, car nous avons la littérature contemporaine prétentieuse. Alors pour prendre le moins de risques possibles, j’ai opté pour de nombreuses histoires courtes, de façon à ce que les lecteurs puissent passer de l’une à l’autre si cela s’avérait être un fiasco. Et à l’inverse de mes craintes, Train Fantôme a été un succès. Forte de cette petite victoire et mise en confiance, j’étais plus à l’aise pour continuer avec ce genre, écrire des nouvelles plus longues et plus denses. La différence entre la rédaction d’Écarlates et celle de Train Fantôme aura été l’épaisseur de mes doutes. Cependant, ils ne disparaitront jamais vraiment ! Quant à Made In Hell, je ne me suis quasiment pas vue l’écrire, tant l’exercice a été facilité par ses deux prédécesseurs. La différence est que les nouvelle sont plus denses encore.

4.Que penses-tu de mon classement?

  Charline Quarré: C’est toujours subjectif, mais je suis ravie de constater que dans les quatre premiers, on retrouve au moins une histoire de chaque recueil. De mon côté, on m’a le plus souvent cité "Le Moulin à purée" , «"Écarlates", "La Fuite" et "Sacrifices" comme les histoires les plus marquantes.

5.Question purement technique, ces recueils ne sont disponibles que sous forme numériques? Où se les procure-t-on (un peu de pub!)? J'ai mis tout ce temps à écrire un article sur Train Fantôme parce que je suis un lecteur "à l'ancienne". Seront-ils un jour publiés en format papier?

  Charline Quarré: Ces trois derniers livres ne sont effectivement disponibles que sous le format numérique. On peut les acheter sur Kindle (Amazon), Kobo (Fnac) et iBooks (Apple). Il faut que je m’occupe de la sortie papier parce qu’on me le réclame régulièrement.  

(Je me permets de rajouter que chaque recueil ne coûte que 0,99€. Moins de 3€ pour 17 nouvelles, c'est un investissement qu'il serait dommage de ne pas envisager de la part des mordus d'épouvante.)

6.D'autres projets en tête? Vu que les nouvelles se rallongent de plus en plus, penses-tu à un roman d'horreur, t'en sens-tu capable? ou la forme de la nouvelle te correspond le mieux?

  Charline Quarré: Oui, celui de continuer dans cette veine. Concernant un hypothétique roman d’horreur, cela a failli être le cas avec la nouvelle "Made In Hell". J’y pense, je suis prête, mais je n’aime pas parler de ce qui n’est pas encore fait.

7.Exceptée l'horreur/épouvante, de manière plus générale quels sont les trois auteurs qui t'ont le plus marquée ? 

  Charline Quarré: Valérie Valère, Tom Sharpe et Victor Hugo. 

8.Quels sont tes trois romans préférés (hors épouvante)?

  Charline Quarré:  Outrage public à la pudeur de Tom Sharpe, Les misérables de Victor Hugo et « Rien de grave de Justine Lévy

9.Quels sont les romans d'épouvante qui t'ont le plus marquée?
  
  Charline Quarré: La nuit des cafards de Dean R. Koontz, Hel de Graham Masterton, Salem de Stephen King, car c’est par ce roman que je l’ai découvert, bien avant son prodigieux Ça, qui est un monument de littérature d’horreur 

10.Tes films d'horreur préférés?

Charline Quarré:  Il est revenu de Tommy Lee Wallace, The Eye de Danny Pang,  Ne vous retournez pas de Nicolas Roeg, Suspiria de Dario Argento, Dagon de Stuart Gordon, Shining de Stanley Kubrick, It Follows de David Robert Mitchell et Rosemary’s Baby de Roman Polanski 

11.Si on te donnait tous les moyens pour le faire, quelles sont les trois nouvelles dont tu aimerais voir une adaptation en court-métrage (tu as le droit à deux mentions spéciales si tu as du mal à choisir)?

  Charline Quarré: Les nouvelles que je pense le mieux adaptables à l'écran sont "Le moulin à purée" de toute évidence. Viendraient ensuite sans doute "La Fuite" et "Le chant des baleines". En mentions spéciales, je dirai "Démonstration" et "Hécatombe". Je n'ai qu'une évidence cinématographique, c'est "Le moulin à purée". Le reste n'est pas très objectif, ce sont plutôt des préférences. Quoi que "Made in Hell" ou "Sacrifices" pourraient être également de gros gros délires à l'écran!

Merci mille fois, Charline!

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