"Rana Toad", ça se mange?

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lundi 31 octobre 2011

Parce que je me fous de tout. Même des marque-pages. Avant, j'avais toujours des jolis marque-pages, partout, dans mes carnets, les livres que je ne finissais pas, tous les trucs à pages que je feuilletais. Avant, je marquais les pages avec des vrais morceaux de papiers colorés et faits pour ça. Maintenant, c'est des morceaux de paquets de clopes, des tickets de caisse. J'ai même une capsule de bouteille de bière coincée dans mon Larousse pour ne pas perdre une définition. Alors que même la définition, je m'en fous.

A contre-jour, Charline Quarré, Les éditions Baudelaire.
C'est un de ces types prosaïques qui n'a aucun sens de l'humour. Il prend sur l'étagère le volume A de l'encyclopédie et colle son nez dedans. Il y a environ six mois, il a décidé de s'instruire. Au lieu de gaspiller son temps et son argent à suivre des cours à l'université, il a décidé de se payer l'Encyclopedia Britannica de A jusqu'à Z.
Il est très fier de lui d'avoir découvert le moyen de devenir un génie et un érudit pour seulement douze versements mensuels de 99,95 dollars. Le problème, c'est que ça fait plus d'un semestre et qu'il n'en est qu'au tiers du premier volume. Il est maintenant un expert sur les aaléniens, l'acupuncture et John Adams, mais il sera depuis longtemps à la retraite avant de pouvoir dire ce qu'est un zygote.

Richard n'apprécie pas trop la compagnie de Doug, mais il est convaincu qu'il arrivera à lui apprendre à lui parler. Quand je rentre, je le trouve parfois attablé dans la cuisine devant l'oiseau perché sur le dos d'une chaise, qui lui dit des trucs du genre: "Allez, Doug, répète: bazooka. Ba-zoo-ka." Et Doug, imperturbable, muet comme une carpe, regarde les hirondelles filer devant la fenêtre. Richard prétend avoir lu quelque part que les vautours possèdent le même appareil vocal que les perroquets et qu'en usant de patience, il parviendra à faire de Doug un vautour qui parle. Jusqu'à présent, en tout cas, celui-ci n'a pas prononcé le moindre mot.



"Il se soûle profondément et fameusement", in Lâchons les chiens, Brady Udall, 10/18. Traduit de l'américain par Michel Lederer.

Un Parfum de Jitterbug de Tom Robbins

Avant de lire ce quatrième livre publié par les éditions Gallmeister, le peu que j'avais pu lire à propos de Tom Robbins avait suffi à m'intriguer. J'avais bien essayé de me procurer la version originale d'Une bien étrange attraction, mais je n'avais pas réussi à l'avoir et en avais du coup repoussé la lecture. Tom Robbins n'en est pas moins resté dans ma liste d'auteurs à lire plus tard.

Auteur culte aux Etats-Unis, il semble être passé inaperçu en France, malgré quelques apparitions chez Le Cherche Midi (Féroces Infirmes, Retour des pays chauds en 2001 et Villa Incognito en 2005) ou 10/18 (Même les cow-girls ont du vague à l'âme, 2004, Mickey Le Rouge, 2005). C'est Gallmeister qui a sérieusement envisagé d'éditer avec régularité son oeuvre méconnue. Jugez plutôt: un titre par an dans la collection "Americana" (Comme la grenouille sur son nénuphar en 2009, Une bien étrange attraction en 2010 et donc Un Parfum de Jitterbug cette année) et une réédition de Même les cow-girls ont du vague à l'âme en 2010 dans leur collection de poche "Totem". Si l'on fait attention aux dates de publications originales de ces quatre romans (respectivement 1994, 1971, 1984 et 1976), on se demande si Tom Robbins n'aurait pas été condamné, si Gallmeister ne s'était pas un peu mouillé, à la confidentialité (même 10/18 avait du retard pour Même les cow-girls... qui au passage était pourtant déjà passé par la case cinéma grâce à Gus Van Sant en... 1993).
Les premières pages d'Un Parfum de Jitterbug nous présentent des personnages contemporains à la date de publication (je ne dis pas "de nos jours", puisque beaucoup de choses ont changé depuis 1984) dans trois endroits différents. On se rend très vite compte qu'ils appartiennent au monde très fermé de l'industrie du parfum, chacun à leur échelle. A Seattle, Priscilla, serveuse parce qu'il faut bien gagner sa vie, mais aussi apprentie chimiste, rêve d'une autre condition. A la Nouvelle-Orléans, Lilly Devalier, reconnue dans le milieu, et son assistante V'lu Jackson (on découvrira, au cours du livre, la véritable raison de sa présence en ce lieu), sont enveloppées d'une certaine aura mystique dûe à leur relation avec le mystérieux Bingo Pyjama. Et, à Paris, les cousins Claude et Marcel LeFever sont à la tête d'une société dont les racines plongent loin dans le passé. Autre dénominateur commun à tous ces personnages, et là se trouve le fil rouge, the crux of the biscuit, roulement de tambour, un légume qui ne paie pas de mine: la betterave. En effet des specimens de ce légume sont mystérieusement livrés à Priscilla, V'lu et Marcel. Et si le roman fait un bond de plus de neuf cents ans en arrière, d'un coup comme ça, c'est moins pour nous surprendre que pour expliquer le pourquoi du comment.

Le roi Alobar est le personnage principal de toute cette curieuse intrigue. Dans son royaume nordique, le souverain est exécuté dès que se manifeste le moindre signe extérieur de vieillissement. C'est vous dire l'angoisse qui le tenaille à la vue de son premier cheveu blanc. Hélas pour lui, l'éxécution aura bien lieu. Mais il sera sauvé "post-mortem" par un subterfuge de Wren, la favorite de son harem. A partir de là débute le tour du monde de notre cher Alobar, et aussi sa traversée des siècles. Hé oui, il va vivre plus de neuf cents ans grâce à deux rencontres: l'une avec des moines Bandaloop et l'autre avec la femme qui l'accompagnera tout au long, ou presque, de son périple, Kudra, rencontrée en Inde. L'initiation avec les premiers sera sublimée dans son histoire d'amour avec la seconde. Pour ceux qui s'intéressent à la mythologie, le dieu Pan aura aussi son importance.

Voici résumées les grandes lignes d'Un Parfum de Jitterbug, sans aucun doute détenteur du record du plus grand nombre d'occurrence du mot "betterave" dans un roman. Si vous ne trouvez pas tout ça déjà hors normes, sachez que Tom Robbins en a fait une odyssée mystico-comique sexuellement décomplexée, pleine de théories scientifiquement discutables mais passionnantes au niveau romanesque. Ajoutez-y une multitude de métaphores burlesques, anachronismes et autres absurdités controlées et vous hésiterez à qualifier l'auteur soit de doux dingue soit d'iconoclaste. Ce sont de toutes façons les barges incompris qui font les oeuvres les plus intéressantes, celles qui sortent des sentiers battus.

Un Parfum de Jitterbug, Gallmeister, coll. "Americana", 24,90€. Traduit de l'américain par François Happe.

dimanche 23 octobre 2011

Parfois, sans s'en rendre compte, Nehemiah nous parle avec, posés sur sa langue, tous les livres qu'il a déchiffrés, et sa langue devient si lourde que ses paroles privées d'ailes tombent du nid avant de nous parvenir. Lui seul alors est capable de les ramasser. Pris d'un doute, il jette un oeil sur nos figures et s'aperçoit de son erreur. Il nous fait des excuses. Pour nous consoler de la science qui nous manque, il prétend que les maîtres comprendraient encore moins que nous ses discours. Qu'ils préféreraient, eux, mettre leur cervelle aux enchères, plutôt que d'avoir à les comprendre un jour. Et qu'ils sont pour finir, eux qui haïssent tant le noir, les esclaves volontaires de l'obscurité, les réels enfants de la nuit.

Blues, Alain Gerber, Fayard.
Un gars habillé en noir avec un drôle de chapeau vient me raconter sa vie. Je lui ai demandé, moi. Et il s'écoute parler, il fait le Cours Florent. Il y croit vraiment très fort. Je le trouve vraiment très con. Il a pas compris que se foutre un chapeau ridicule sur le tête et s'habiller en décalage n'a jamais transformé personne en artiste. Il utilise des mots compliqués qu'il a dû trouver super classes dans les trois textes de théâtre qu'il a été obligé de lire et qui représentent à eux seuls toute sa culture littéraire. Des mots dont il ne connaît même pas le sens à la façon dont il s'en sert, parce que ces mots, je les connais, et il ne les met pas dans les bonnes cases. Alors pour faire bien, je lui dis que je suis hypoglicémique, un autre mot compliqué. Mais il s'en fout et il continue à me parler de théâââââtre, parce que tu vois, Machine, le théâââââtre...Je baille en lui rétorquant que j'ai pas la télé, que je sors jamais de chez moi, et que je sais pas lire.
Je me tourne vers mon autre voisin de fenêtre, un mec avec des dreadlocks et l'oeil aussi vif qu'un poisson mort. Un mec qui a une aura qu'on peut voir, et sentir surtout, un gros nuage de shit. Il se plaint de la musique de la soirée parce qu'elle est trop commerciale à son goût. J'ose pas lui répondre que c'est lui qui est trop commercial, vu le succès avec lequel il vend du cliché. Je me contente de hurler dans ma tête mais qu'est-ce que je fous à moisir mon cerveau au milieu de ces gens foireux.

A Contre-jour, Charline Quarré, Les éditions Baudelaire.
Tormey pose un petit problème car il n'est pas très loquace. [...] Il a coutume de demeurer de longues périodes silencieux, puis de lâcher de but en blanc quelque terrible secret ou souvenir jailli de son passé. Ces pans de sa vie parfois horribles, parfois déchirants, il vous les dévoile à l'improviste et vous les assène comme autant de coups de poing à l'estomac. Après, il me faut en général des heures pour m'en remettre, pour recommencer à fonctionner normalement.
Je me souviens, un jour qu'on ramassait du petit bois au bord de la rivière, il s'est soudain tourné vers moi, le regard pour une fois vif, et m'a dit:
-J'ai tué mon fils.
-Quoi? me suis-je exclamé.
-J'ai tué mon bébé. Je l'ai étouffé dans son berceau avec un sac en plastique.
-Ce n'est pas vrai.
-Vous êtes si lâche, m'a-t-il dit, puis il a tourné les talons ey s'est dirigé vers la maison d'un pas lent et décidé, inexorable comme la neige qui tombe.


"Le Contraire de la solitude", in Lâchons les chiens, Brady Udall, 10/18. Traduit de l'américain par Michel Lederer.

samedi 22 octobre 2011

Lâchons les chiens de Brady Udall

Après vous avoir parlé il y a quelques mois du Polygame solitaire, j’ai l’opportunité, plus tôt que je l’avais imaginé de vous entretenir du recueil de nouvelles de Brady Udall, paru avant son premier roman, Le Miraculeux destin d’Edgar Mint. Paru en langue originale en 1997 et traduit en France en 1998 chez Albin Michel puis 10/18, Lâchons les chiens se compose de onze nouvelles.

Dans la nouvelle éponyme Goody Yates, mal en point suite à une douloureuse visite chez le dentiste se trimballe sur une route. Recueilli par un bon samaritain sosie du Colonel Custer, ils vont se raconter leurs petites contrariétés. Momentanément incapable de parler, Yates écrira sur les murs de Custer à l’aide d’un marqueur. Quoi, sur les murs ? Oui, peu importe, de toute façon, Custer a l’intention de foutre le feu à la baraque avant la fin de la nouvelle. Ah les chiens, Custer en possède dix-huit et comme il s’est absenté une bonne semaine sans les emmener chasser, ils sont sur les nerfs.

Jerry s'offre un"Raid nocturne" dans le but d'offrir une chèvre à son fils dont il a perdu la garde. En pleine nuit, il s’introduit dans le jardin de son ex-femme, casée désormais avec un homme plus vieux, mais plus riche. Il y fera connaissance avec Roy, petit chien sans race avec de faux airs de Marty Feldman.

Un jeune garçon voit d'un bon oeil l'arrivée de "Buckeye le Mormon", potentiel futur beau-frère, mais un mauvais garçon qui s'est converti mormon se battant contre de mauvaises habitudes.

"La ballade du boulet et de la chaîne" est une des meilleures nouvelles du recueil. Juan perd son équilibre mental par culpabilité. Ayant causé la mort d’un ami (la cause absurde, en est esquissée dans le titre) suite à l’enterrement de vie de garçon un peu arrosé comme on s’en doute, il va en permanence s’obstiner à s’infliger de petites souffrances. Racontée du point de vue de la compagne de Juan, le drolatique qui imprègne l’histoire est nuancé par un poignant désespoir.

"Basket à la casse", comme son titre l’indique, raconte des parties de basketball jouées en toute amitié dans une casse. Mais pas seulement. Le narrateur, Bach se prend d’affection pour Victoria, victime d’un « trouble du système nerveux au nom compliqué ». La présence imposée mais bienveillante, chez lui d’Hannah deviendra aussi une préoccupation pleine d’incertitude.

Dans "Le contraire de le solitude", le narrateur partage, démarche totalement altruiste, son habitation avec trois personnes « à autonomie limitée », physiquement sans problèmes mais mentalement déficients. Les personnalités hors norme des attachants Tormey, Hugh et Iris finira par détromper sa meilleure amie Ansie mal à son aise en leur présence.

"La perruque" fait seulement deux pages. Un père et son fils dans leur cuisine. Le fils s’est affublé d’une perruque blonde et sale (écho d'un chapeau ridicule que Juan a trouvé dans le garage de son ami décédé dans "La ballade du boulet et de la chaîne"). Le père tout d’abord irrité en comprendra vite (je vous l’ai dit, seulement deux pages) la portée symbolique.

"Vernon" est le nom du trou où vivent Louis, Waylon et le jeune narrateur. Une amitié ponctuée d’insolite, de distractions et d’espoirs contrariés par les coups du sort.

Dans "Serpent", Cornelius et son père, narrateur de son état, son d’origine apache et se méfient des Blancs. Ils vont tout de même accueillir Bud, qu’ils prennent au premier abord pour un flic, et vont s’échanger des confessions aussi poignantes qu’inattendues. Une sorte de pacte symbolique et sanguinaire sera scellé dans une chasse, celle d’un serpent qui s’est faufilé dans la maison. Charlotte et Peaches, les deux petites filles de Cornelius ponctuent la nouvelle de leurs éclats de rire.

Les deux garçons en galère de "La Beauté" vont se prendre d’une fulgurante amitié avec un jeune rencontré après la panne de leur vieille bagnole. Green, de caractère taciturne, se déridera devant les yeux étonnés de son ami narrateur.

Dans "Il se soûle profondément et fameusement", un jeune vacher aux problèmes comportementaux se met en tête de venger son père mort à la suite d’une rixe, bien des années plus tôt. Sa rencontre avec le meurtrier prendra une tournure très différente de ses intentions.

Rien à jeter. Avant d’écrire deux excellents romans, Udall avait extrait de son imagination onze excellentes nouvelles, condensés d’humanité où le tragique se mêle d’absurde (une cuillère Donald Duck coincée dans un broyeur à ordure dans une nouvelle préfigure ainsi la raquette de tennis qui cause le décès accidentel d’un adolescent dans une autre) et où les personnages en appellent, en quelques lignes, à la compassion, malgré leurs défauts, leurs maladresses. Les amours bancales (les divorces et les séparations sont omniprésents) ou détruits par le destin, la profonde amitié qui lient les êtres, les petits bonheurs qui subliment un quotidien trop incolore, y forment un subtil mélange de contradictions, de hauts et de bas, de ceux qui bâtissent une vie.



Lâchons les chiens, Brady Udall, 10/18, 7€. Traduit de l'américain par Michel Lederer.

jeudi 20 octobre 2011

A Contre-jour de Charline Quarré

L’auteure de ce livre connaît personnellement plusieurs contributeurs de ce blog. Et vice et versa. Agréablement étonné, dans un premier temps, par le fait même que Charline avait écrit un premier roman, les extraits que j’avais pu en lire, dans un second temps, se sont révélés être d’une prose plus qu’encourageante pour une prochaine lecture. C’est chose désormais faite.

Margot se dévoile en trois fois, en trois âges, jeune fille angoissée et introvertie. Beaucoup de contrariétés de la plus quotidienne à la plus existentielle qui s’accumulent avec une écriture simple mais attachante, un humour pudique, presque innocent. Une personnalité rejetant le clinquant, le superficiel, le faux et se démarquant par une mélancolie et un naturel qui pourrait prendre à contrepied le plus cynique des lecteurs.
Les préoccupations de Margot ne sont pourtant pas si inhabituelles chez une jeune adulte. Il y est question d’amour bien sûr, d’être avec quelqu’un qu’elle aime. Mais il ne faut pas s’attendre à de la bluette sans intérêt. Charline Quarré prouve qu’il n’est pas indispensable de faire dans le pompeux ni dans la légèreté forcée pour placer un premier roman chez un éditeur.

Alors, bien sûr, je ne peux m’empêcher de râler contre certaines ficelles du monde littéraire où l’on ne parle que des grands éditeurs et des livres qui se vendent déjà trop bien pour qu’on se sentent obligés d’en remettre plusieurs couches (aux dépens d’autres textes), où de soi-disant nouveaux Prousts sont déguisé en BHL et où notre ami Frédo n’aime un livre que sur la façon de s’habiller de son auteur (est-il vraiment sérieux là-dessus ?). D’ailleurs, en parlant de Frédo, son livre prétentieux, comme prévu, se vend très bien et les lecteurs suivent comme des moutons. Dis Frédo pourrais-tu parler d’A Contre-jour dans ton second compte-rendu après la fin du monde ou quelque soit l’intitulé de ton prochain essai (t’as plus d’inspiration pour un roman et ton éditeur te demande un livre par an, c’est ça ?). Bon c’est un peu hors-sujet mais je n’ai pas pu m’empêcher de m’indigner.

Charline a d’ors et déjà un deuxième manuscrit terminé (refusé par un grand éditeur, comme c’est étonnant) et j’attends qu’il sorte pour en dire forcément du bien. Remercions l’éditeur Baudelaire de lui avoir donné sa chance pour le premier. On pourra me taxer d’être furieusement partial. Je justifierai donc ma défense d’A Contre-jour en disant qu’il m’a simplement touché. Le personnage de Margot m’a tout d’abord beaucoup rappelé quelqu’un, une amie qui ne lira pas ces lignes, une de ces amies que je n’ai pas perdues mais dont la présence me manque terriblement. D’autre part, il me semble avoir perçu chez Margot, bien qu’elle ne soit pas un reflet autobiographique (dixit l’auteure), des traits caractéristiques de Charline elle-même. En d’autres termes une personne sincère, drôle et authentique. Ce qui peut aussi s’appliquer à son roman.

A Contre-jour, Charline Quarré, Les éditions Baudelaire, 14€.

jeudi 6 octobre 2011

Les erreurs ne surviennent pas lors d'un instant isolé, décisif, elles se déploient lentement tout au long d'une vie. Elles poussent, invisibles, sous la surface, se développent des années durant dans le noir comme les filaments d'une patiente moisissure jusqu'au jour où quelque chose fait irruption en surface, une masse lisse, humide, féconde, emplie de spores noires qui se répandent au vent et voyagent sur des kilomètres, altérant tout ce qu'elles touchent.

Scintillation, John Burnside, Métailié, coll. "Bibliothèque écossaise". Traduction de l'anglais par Catherine Richard.
Dans le jardin d’à côté, des gens commencent à faire du raffut, à s’éclabousser dans leur piscine, à souffler comme des phoques et à chanter des extraits de vieilles chansons de Sinatra avec des voix à vous écorcher les oreilles. Au bout d’un moment, je ne peux plus le supporter et, Roy sur mes talons, je me dirige vers la clôture. Elle est trop haute pour qu’on voie par-dessus et je dois donc me contenter de crier :
-Vous ne pourriez pas mettre une sourdine ?
-Qui parle ?
A sa voix, je dirais que le type doit avoir l’âge de la retraite et qu’il a un peu forcé sur la bière.
-Moi, je réponds.
-Vous êtes mon voisin ?
-ça se pourrait.
-Pourquoi vous criez ?
-Pour que vous fassiez moins de bruit.
-Je crois que vous êtes simplement jaloux de ma piscine. Vous êtes le seul foutu habitant de ce foutu quartier à ne pas en avoir une. Tout le monde le sait.
Je n’ai rien à répondre, aussi je me tais.
-Alors pourquoi ? il reprend.
-Pourquoi quoi ?
-Pourquoi vous n’avez pas de piscine ?
Je réfléchis un instant.
-Parce que je suis un crétin.
-Exactement, conclut-il.

"Raid nocturne", in Lâchons les chiens, Brady Udall. Traduction de l'anglais par Michel Lederer.