"Rana Toad", ça se mange?

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mardi 26 juillet 2011

Le nouveau livre de Frédo

C'est bien beau d'écrire une diatribe sur le livre numérique et de défendre 100 livres et auteurs que vous avez aimés. Oui, beaucoup m'étaient inconnus (je sais rester humble) et vos présentations sont bien écrites (votre humour, votre sensibilité et votre passion pour la littérature en ressortent indéniables). Mais avez-vous conscience que:

1.votre liste étant forcément arbitraire, vous le reconnaissez complaisamment, c'est aussi une façon de parler de vous et de vos choix aux dépends de ceux que vous avez ignorés ou détestés?

2.il faut acheter votre livre avant de découvrir votre top 100?

3.votre notoriété ne suffisant peut-être pas, toute l'énergie qui sera consacrée à promouvoir votre livre dans les émissions, journaux et magazines littéraires ne le sera, du coup, pas à promouvoir d'autres livres, d'autres auteurs de la rentrée littéraire approchante?

4.que votre livre prendra une place importante et presque obligatoire sur les tables et vitrines des librairies, privant d'une place tel ou tel ouvrage (un premier roman, par exemple) qui mérite au moins la même chance d'être visible?

Je ne suis pas un auteur dont vous n'avez pas lu le manuscrit ou dont vous n'avez jamais parlé. Et je suis certain que vous n'êtes pas aussi prétentieux que vous le laissez paraître (quelqu'un qui vous a côtoyé directement me l'a assuré, et je le crois sur parole).

Je ne citerai ni votre nom ni le titre de votre livre, aussi intéressant soit-il (j'ai retenu quelques noms, je nai pas été complétement imperméable à vos convictions), le peu de personnes qui liront ces lignes les connaîtront bien assez tôt. Contrairement aux titres qui seront relégués en-dessous des tables.

vendredi 22 juillet 2011

Iron Council/Le Concile de fer de China Miéville

Après la croisière épique des Scarifiés, China Miéville distribue des tickets pour une randonnée ferroviaire avec Le Concile de fer. Tiens ça me fait penser aux films avec Steven Seagal, Piège en Haute mer ("Un simple petit cuisinier...", et le terme de "navet" auquel on peut l'y associer) et Piège à grande vitesse. Piège en trottinette décapotable était en projet, mais les scénaristes se sont demandés pour quel motif des terroristes prendrait une trottinette et son propriétaire en otage. Mais les fans de Steven Seagal m'excuseront, je ne fais ce rapprochement qu'à des fins humoristiques (c'est à se taper le cul par terre).

Situés dans le même univers, j'avais évoqué le fil ténu entre Perdido Street Station et Les Scarifiés. Dans Le Concile de fer, nous n'aurons qu'une fugace allusion au "cauchemar" vécu par New Crobuzon dans Perdido et une guerre lointaine et interminable dont il est déjà question dans Les Scarifiés, il me semble. Les trois romans sont donc indépendants. Je les ai lu dans l'ordre juste par purisme.

Le roman débute par la recherche d'un des personnages principaux, Cutter (traduit par Le Faucheur), à travers des territoires hostiles, d'on ne sait pas trop qui ou quoi. Une sorte de légende. Il est accompagné de toute une bande hétéroclite, et le groupe semble être suivi de très près par un être mystérieux, qui garde contact avec eux sans se dévoiler.

Une vingtaine d'années antérieure au début du roman, nous apprenons qu'un puissant magnat, Weather Wrightby (ou Valentin Mistral si vous lisez la version française), s'est lancé dans un projet ferroviaire grandiose et dangereux: une traversée constituée de prostituées, de "Recréés" (criminels dont la punition est une mutilation chirurgicale monstrueuse) et autres travailleurs surexploités. Judah Law (traduit par Judas Bezaille), embauché dans cette aventure comme éclaireur, a découvert des autochtones camouflés dans une sorte de jungle, les Stiltspears (je ne sais pas comment le terme a été traduit en français). C'est avec une profonde tristesse qu'il préviendra, en vain, ce peuple qui l'a accueilli et lui a appris à fabriquer des golems. En effet l'avancée du projet ne se fera pas sans dommage pour eux. D'autre part, les conditions imposées aux participants ne sont pas au goût de tout le monde et une rébellion s'est déclenchée jusqu'à la prise du train lui-même par les ouvriers. C'est ce qui deviendra le Concile de Fer.

Une autre rébellion fomente dans New Crobuzon, où nous découvrons Ori, un jeune révolutionnaire frustré par les grands discours sans mise en pratique des milieux qu'il fréquente. Il finira par faire son trou jusqu'à Toro, un personnage casqué et mystérieux, ennemi public numéro un dont l'action radicale semble plus proche de ses aspirations. Une aide précieuse et improbable lui sera fournie par Spiral Jacobs, un clochard apparemment sénile qui dessine des symboles à la craie tout au long de ses non moins énigmatiques errances (ceux qui ont lu Date d'expiration de Tim Powers comprendront alors pourquoi Miéville cite cet auteur en référence dans ses remerciements en début d'ouvrage).

Ces trois lignes narratrices sont bien entendues liées et finiront par se rejoindre. Car Cutter et ses compagnons sont à la recherche du Concile de Fer, qui lui est poursuivi opiniâtrement et sans pitié par la milice envoyée par les autorités de New Crobuzon. Mais je vais m'arrêter là en ce qui concerne l'intrigue, très dense comme vous pouvez le constater. Tout comme Les Scarifiés, il faut un certain temps pour s'immerger totalement dans cet univers et s'habituer au style très touffu de Miéville. Un vocabulaire riche (une pensée pour la traductrice), des créatures toutes plus originales les unes que les autres et des batailles spectaculaires que l'on peut visualiser s'il l'ont connaît le bordel qu'un jeu de stratégie peut provoquer sur un écran d'ordinateur (je n'ai pas approfondi la chose mais le terme d'"Iron Council" semble aussi être associé à un de ces jeux), tout cela contribue à la fascination qui nous emporte au plus profond dans la lecture. Tout comme dans les romans de Tim Powers, les choses ne sont pas expliquées d'emblée et les révélations sont distillées en temps voulu, effets dramatiques toujours efficaces.

Plus qu'un roman de SF moderne (Miéville est rangé, en tant que successeur présumé de Lovecraft, dans la catégorie Weird Fiction), Iron Council intègre des éléments le plus souvent inhabituels dans le genre. On peut ainsi déceler une ambiance de pionniers, de traversée propres aux western et des idées politiques (en fouillant un peu, on peut lire que Miéville est très impliqué de ce point de vue là, dans le mouvement socialiste anglais, tendance marxiste) ne manquent pas d'y être mises en scènes. Une sexualité évoquée sans complexe peut choquer les lecteurs trop conservateurs (Cutter et Judah sont amants, et des ébats entre races différentes sont parfois légèrement imposés, chose que l'on pouvait déjà lire dans Perdido Street Station). Cela n'a pas empêché China Miéville d'emporter deux prix prestigieux du milieu SF (l'Arthur C. Clarke Award et le Locust Award du meilleur roman Fantasy en 2005) et d'avoir été nommé au non moins célèbre Prix Hugo.

J'avais un peu rongé mon frein et laissé passer quelques mois avant d'attaquer Iron Council. J'ai eu l'opportunité de me procurer la quasi intégralité (j'ai laissé pour l'instant de côté le tout récent donc un peu plus cher Ambassytown) de l'oeuvre de China Miéville. Préparez-vous donc à ce que je vous reparle prochainement de cet auteur. Le prochain bouquin de lui que je chroniquerai sera Looking For Jake, un recueil de nouvelles non traduit en français. Pour l'instant, avec les romans que j'ai cité dans mes chroniques, à savoir cette "trilogie" et Le Roi des Rats, seul Un Lun Dun, à ranger plutôt dans la littérature jeunesse (ce qui ne m'empêchera pas de le lire et d'en parler ici) a bénéficié d'une traduction française, Lombres (Au Diable Vauvert, 20€. Traduction de Christophe Rosson). Croisons les doigts pour que cela soit pris en considération pour les autres (Looking for Jake, The City & The City, Kraken et Ambassytown).



Iron Council, China Miéville, Pan Books, première édition Macmillan (2004). Le Concile de Fer, Fleuve Noir, 2008, 22€. Traduit de l'anglais par Nathalie Mège.

dimanche 10 juillet 2011

The Imperfectionists/Les Imperfectionnistes de Tom Rachman

Ceux qui me connaissent personnellement savent que, ces derniers mois, j'ai été radicalement déconnecté de la production du monde littéraire. La seule façon concrète de me tenir au courant des sorties était (internet excepté) de visiter les librairies les plus achalandées. J'y ai passé ainsi plusieurs heures à fouiller les rayons qui m'intéressaient le plus. C'est lors d'une de ces errances que je suis tombé sur Les Imperfectionnistes.

Publié chez Grasset en février, ce premier roman semble avoir fait de belles vagues depuis sa parution en Grande-Bretagne l'année dernière. Mais ce qui m'a le plus attiré, c'est la promesse de lire un de ces trop rares romans dignes de bons souvenirs.

Tranches de vies croisées de onze figures orbitant autour du même journal anglophone basé en Italie, ce roman se découpe en onze chapitres intitulés comme des titres d'articles. Si tous ces personnages n'étaient pas liés, on pourrait les lire comme des nouvelles. En guise d'interludes, l'histoire du journal nous est racontée sur quelques pages (entre deux et quatre) en fin des chapitres. On comprend peu à peu qu'on assiste à ses derniers balbutiements.

Parmi les personnages les plus marquants, on trouve le freelance Lloyd Burko, correspondant à Paris, qui est peu à peu oublié par toutes les parutions auxquelles il a pu contribuer. Il va tenter de dégoter un scoop en se servant de Jérôme, son fils, censé travailler pour le ministère des Affaires étrangères. D'une relation plus que frileuse, père et fils finiront par se rapprocher.

Arthur Gopal lui s'occupe nonchalamment de la rubrique nécrologique pour petites et grandes célébrités. On lui confie l'interview d'une obscure féministe autrichienne, Gerda Erzberger, dont la mort est pressentie pour pas trop longtemps. Une rencontre est donc organisée et Arthur se rend en Suisse pour cueillir certaines informations de première main. Mais un coup de fil interrompt l'entretien.

Sur un ton plus comique, Winston Cheung postule pour le poste de correspondant international. Son premier reportage se situe au Caire, mais ce n'est qu'un test pré-embauche, il se voit malheureusement attribuer un concurrent de poids, Rich Snyder, vieux baroudeur à l'expérience écrasante. Si ce n'était que ça... mais Snyder en prend un peu trop à ses aises avec ce rookie. Des scènes hilarantes pour le lecteur mais éprouvantes pour le pauvre Winston.

Ornella de Monterecchi ne contribue en aucun cas au journal mais elle en est une fervente lectrice d'un genre très particulier. Elle le lit comme un feuilleton et elle a accumulé au fil des années un retard irrattrapable. Personnage le plus décalé du roman, autant au sens littéraire que temporel, Ornella rythme donc son existence sur ce journal et ne semble pas se rendre compte que les événements qu'elle pense d'une actualité brûlante font déjà partie de l'histoire...

Je finis cette présentation non exhaustive avec Oliver Ott, petit-fils du créateur du journal, Cyrus Ott. Avec Oliver, Tom Rachman a gardé son personnage le plus attachant pour la fin. On le croise déjà une fois mais brièvement et sous un point de vue trop partial. Ce dernier chapitre m'a beaucoup plu, je me suis senti très proche d'Oliver, auquel la direction du journal a été imposée contre son gré. Il est d'un tempérament maladivement timide au point d'ignorer tous les appels téléphoniques qu'il reçoit. Il laisse ça à son répondeur, dont le compteur reste bloqué sur 99. Il préfère lire des romans policiers en compagnie de son seul ami, Schopenhauer. Non pas le philosophe, son chien. C'est lui (Oliver, pas le chien) qui est malheureusement chargé d'annoncer l'ultime mauvaise nouvelle aux employés du journal.

Premier roman d'une intelligence impressionnante, Les Imperfectionnistes marque par son réalisme. Tout ces points de vue interagissent finement, leurs psychologies sont parfaitement dépeintes, multitude de caractères et de réactions qu'aucun lecteur ne manquera de reconnaître comme faisant partie de son quotidien (on excepte quelques excentricités, surtout celle d'Ornella).

Tiens, tiens, je me rends compte que je n'ai jusqu'ici pas fait de comparaison. Bon, toutes superficielles qu'elles paraissent et à la demande générale: Raymond Carver m'est venu à l'esprit, même si l'on peut en retirer le minimalisme excessif (joli oxymore, don't you think?), et y ajouter une écriture plus britannique, celle d'un William Boyd par exemple. En bref, dans une coquille de noix comme dirait les anglophones, une découverte qu'il aurait été dommage de manquer.
Bonus, petite interview de l'auteur: http://www.culture-cafe.fr/site/?p=2009&page=2


The Imperfectionists, Tom Rachman, Quercus Books. Les Imperfectionnists, Grasset, 20€. Traduit de l'anglais par Pierre Demarty.