"Rana Toad", ça se mange?

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mardi 24 mai 2011

Les gens du coin le considéraient comme un dandy, mais moi, je trouvais qu'il avait du style. Nous avions fait connaissance par le biais d'une longue série de violences conjugales. Omar et sa femme Myra tentaient régulièrement de s'entre-tuer, dans un feuilleton qui durait plus de huit ans et qui avait commencé avec des ustensiles de cuisine avant de se terminer, pour autant que je sache, avec une paire de .308 assortis - cadeau de mariage du fameux oncle. Ils étaient tous deux d'excellents tireurs et avaient eu une chance incroyable de se rater; ils ne pouvaient vivre l'un avec l'autre, ni l'un sans l'autre. En ce moment, c'était sans, et la situation était devenue bien plus calme à Rock Creek.

Little Bird, Craig Johnson, Gallmeister.

mercredi 11 mai 2011

Légendes! (Anthologie Céléphaïs)



C'est dans des circonstances tout à fait dues au hasard que j'ai pu mettre la main sur cette anthologie. Une simple visite amicale à une amie libraire (l'Antre-Monde, 142, rue du Chemin Vert, Paris, métro Père Lachaise) en plein rendez-vous avec un représentant, l'évocation de nouvelles et la vision d'une très belle couverture ont suffi. Entre deux chroniques sur les publications Griffe d'Encre (à venir: quatre recueils et, pour changer, un roman, y'a de quoi faire encore), voici donc une anthologie éditée par Céléphaïs.

Je ne l'ai appris que plus tard, mais le représentant évoqué plus haut n'était autre que Jacques Fuentealba, préfacier, directeur et co-traducteur de Légendes! Sa préface, très alléchante, présente brièvement la diversité thématique et l'origine trilingue (francophone, hispanique et anglophone) des auteurs qui y contribuent (voir les mini-biographies en fait d'ouvrage pour plus de détails). Un sommaire très équilibré que je me propose de développer. L'ordre n'est pas le même, je me laisse aller au gré de regroupements et de transitions totalement arbitraires.

Nicole Cavazza met en scène une errance, que l'on découvre peu à peu rédemptrice, d'un personnage tout en nuance. "Esprit des saules" surprend par cette épopée fluide et enchanteresse qui réussit à émerveiller les âmes les moins réceptives à la structure d'un conte classique.

Chronique en cinq épisodes, "L'ultime forteresse" de Gabriel Féraud excelle aussi à surpasser le canevas classique. Elle débute par quelques lignes que j'ai trouvées, avec un soupir, trop grandiloquentes, voires ridicules, trop typiques de ce que je n'aime pas dans la fantasy ("Jamais, de sa vie, une lame n'a entaillé sa chair. Il est le guerrier suprême. Il est Malter d'Arnagonde, le Surpuissant"). J'ai très rapidement été détrompé, car la grandiloquence se dilue dans une écriture maîtrisée. D'une enfance méprisée jusqu'à son statut de légende, la vie de Malter d'Arnagonde oscillera entre batailles et conspirations pour se conclure dans la découverte de ses origines. Les lignes finales sont d'un grandiose qui m'a pris à contre-pied.

Le chroniqueur qui nous livre son séjour à Lémeria, dans "Les fils du vent" ("Los hijos del viento", 1), assiste au rassemblement des autochtones dans une plaine ou, sept ans plus tôt, des enfants ont disparu. On ne saura pas vraiment ce qu'ils sont devenus même si, opposées à la croyance émotionnelle et populaire qui les veut toujours vivants, s'ajoutera le scepticisme d'un homme dans la foule. L'uruguayen Pablo Dobrinin signe une sorte de reportage sur le vif de quelques pages, graves et solennelles mais aussi colorées de belles descriptions.

Dans un esprit plus léger, Nicolas Chapperon ouvre le recueil en nous gratifiant d'une visite guidée dans une Rue des Temples qui rassemble toutes sortes de religions "turbulentes et minoritaires". Au bout à gauche, dans un temple tenu par une vieille, celle-ci raconte au lecteur le pari entre trois camarades musiciens. L'un d'entre eux est devenu légendaire grâce à une simple cuiller en bois. "Le Soldat à la cuiller" utilise la deuxième personne pour interpeller le lecteur et, agréable effet comique, joue avec lui à plusieurs reprises.

A l'autre extrémité du recueil, on trouvera "L'histoire de l'Aigle Royal" ("The Tale of the Golden Eagle, 9) de David D.Levine, conclusion intemporelle et d'une originalité rare qui assume aussi directement sa forme racontée ("C'est l'histoire...", "Tout commence..."). Le cerveau d'un aigle royal, appelé Nerissa est transplanté dans un vaisseau spatial afin d'en améliorer les capacités. Quand les vaisseaux oiseaux tombent en désuétude ne reste que Nerissa. Retransformée en machine humanoïde à raconter des histoires, elle attirera l'attention de Denali Eu, prince déchu et couvert de dettes.

Kristine Kathryn Rusch nous propose la nouvelle la plus courte du recueil avec "Le Goût du miracle" ("Taste of miracles, 8), interlude minimaliste. Hayes et Trish sont dans un cargo, en mission de routine Terre-Lune aller-retour. Ils évoquent Noël et l'époque où les terriens n'en étaient qu'aux balbutiements du voyage spatial. Quatre pages mélancoliques dans lesquelles Trish est si bien cernée que les plus exigeants regretteront quelques pages de plus.

On fait un bond d'une bonne vingtaine de siècles en arrière avec "Ceux qui écoutent" ("Listeners", 2) de Nina Kiriki Hoffman qui semble se dérouler dans l'antiquité greco-romaine. Nysa, esclave de 14 ans, est vendue pour une nuit. Le souvenir de sa soeur morte en couches, conséquence d'une transaction du même genre, la plonge dans le désespoir. Elle se tournera alors vers la statut d'Hermès et priera, offrande en bonus, pour que son sort soit différent. Une nouvelle un peu longue mais suffisamment réussie pour susciter l'empathie envers Nysa.

Autre intervention d'une figure folklorique, le protagoniste de "L'Hiver de Belen" (Olivier Pietroy), Eltran est prévenu par une Banshee, Aurinia: sur son Île de Schitilly va se dérouler une bataille sanglante. Les différentes cités de l'île convaincues par sa bonne foi, s'allieront pour combattre les envahisseurs. Suit la bataille proprement dite et son carnage. Un récit à la première personne, assez classique mais où les sentiments et les tourments d'Eltran apportent une profondeur psychologique.

"Seul l'innocent" ("Solo el inocente", 1) de Luis Astolfi exposera (pun intended) aussi un esprit torturé cette fois-ci par l'influence d'un tableau supposé apocryphe de Léonard De Vinci. Aldo Carioti se rend à Florence pour découvrir ce que son père lui a léguer pour héritage. Un personnage antipathique et prétentieux qui changera complètement à grâce au dit tableau. La prise de conscience radicale d'Aldo est un peu surfaite. Du Edgar Allan Poe inversé qui m'a peu convaincu.

La fantaisie et le comique ont aussi leur place dans le recueil. Timothée Rey ironise avec un titre trompeur et signe avec "Rencontre avec... un petit homme vert" une nouvelle courte et efficace. Un vieil homme aborde le narrateur et l'intrigue avec une étrange théorie sur les feux de signalisation. Dans la lignée de ce qu'a pu écrire Fredric Brown ou Jacques Sternberg, c'est-à-dire un fantastique qui s'insinue poétiquement dans le quotidien.

On trouve par contre une vraie rencontre du troisième type dans "Changement d'itinéraire" ("Changed Itinerary", 7) de Mary Robinette Kowal. Entre deux conférences pour promouvoir son livre, Salvador Nolan est enlevé par des extraterrestres. Un dialogue étrange va s'installer. On peut déceler quelques raccourcis et invraisemblances, mais, après tout, le but de cette histoire décalée et sympathique étant de divertir, ces défauts sont excusables et la chute finale, sans être originale, reste satisfaisante.

Dans un cadre plus réaliste, la nouvelle de Lewis Shiner qui, à défaut de casser des briques, ravira les zicos avec ses références musicales."Jeff Beck" (Idem, 4), l'idole de Felix, apprenti guitariste fauché qui sous l'effet d'un trip d'acide va liquider ses ultimes économies dans une guitare, est une variation musicale sur le thème, sans lanterne magique ni génie, du voeu accordé... ou non.

Variation également inhabituelle, sur le thème du vampire cette fois, "Matin de peu" ("Empty Morning", 1) de Melanie et Steve Rasnic Tem confronte une vampire et un Van Helsing vieillissant en pleine déchéance. Elle le cherchait dans un but précis et l'affrontement crade et halluciné s'achève sur une scène touchante. Original et intimiste.

Dans une proportion plus ambitieuse, "Le Dernier Testament" ("The Last testament", 6), de Brian Hodge, réussit en peu de pages à nous faire traverser les siècles. Une histoire de vampire hors normes, qui met en scène la figure littéraire et historique la plus attachée au mythe. Un présent uchronique où le Pape... Non je ne vais pas révéler ce détail... Raconté du point de vue d'Hugues de Bourgogne, lui aussi vampire immortel, ce récit sombre et violent ne peut laisser impassible.

Je me méfie des emprunts de personnages en littérature. Ils faut qu'ils soient subtils et ne doivent pas tomber dans l'ostentatoire name dropping et dans l'étalage d'allusions mal amenées. Yohan Vasse ne tombe ni dans l'un ni dans l'autre avec "London Faerie Blitz", enquête policière habilement écrite ayant pour cadre un Londres bombardé par les Allemands. Je ne vous en divulgulerai pas l'identité des protagonistes qui sortent de romans anglais archi-connus. Il faudra donc, pour le savoir, vous procurer un exemplaire de cette anthologie. Je fais ça pour votre bien, vous n'apprécierez cette pépite qu'en faisant la découverte par vous-même. Sourires entendus garantis.

Dans sa nouvelle au titre identique à l'anthologie (point d'exclamation en moins, soyons précis), Frank Derric se sert également du patrimoine imaginaire mondial et emprunte à l'histoire et à la mythologie. Là où "London Faerie Blitz" s'amusait purement et simplement, "Légendes" ajoute à l'exercice de style une dimension métaphysique. A travers Red, ce personnage solitaire devant son ordinateur, s'écrit toute seule une divertissante réflexion sur la création littéraire.

Si Gary Kilworth n'était pas crédité, j'aurais soupçonné Stephen King d'avoir écrit "Hamelin, Nebraska" (Idem, 3), autre exemple d'emprunt littéraire détourné. Un triple meurtre est commis dans cette petite bourgade, et ça commence donc comme une énigme policière. Est-ce la vengeance de cette famille dont les habitants ont refusé la présence quelques années plus tôt, à cause des enfants atteints de choléra? Mais, suis-je bête, la réponse se trouve dans le titre et l'inclusion même de cette nouvelle dans Légendes!, sinon à quoi ça sert que Ducros, il se décarcasse? Avec un petit côté Village des damnés pas du tout désagréable.

"La chirurgie du hasard" ("La cirugia del azar", 1) d'Alfredo Alamo est plutôt dérangeante. Gilbert Aridoff, outre le fait qu'il trimballe une odeur d'égout, représente John Faré un artiste d'un genre particulier. Aridoff rend de nombreuses fois visite au narrateur, prothésiste, et le paie grassement pour fabriquer des substituts métalliques à ce qui se trouve à chaque fois dans une boîte en carton. Nous mettons le doigt dans le même engrenage que le narrateur. On sait très bien qu'il ne devrait pas céder à la curiosité d'assister à une des performance (ça rappellera des souvenirs à Taly) de Faré et il nous est tacitement déconseillé de finir la nouvelle. Mais la fascination du macabre est bien trop forte, mes amis, et vous la finirez, cette nouvelle à l'atmosphère malsaine si bien entretenue. Petit détail que j'ignorais, les quelques lignes biographiques consacrées à l'auteur en fin d'anthologie laissent entendre que John Faré est une "légende urbaine".

"Legenda" de Jean Barin, raconte comment un jeune homme, las de la monotonie existentielle à laquelle il se sent condamné va créer de toutes pièces un faux super-héros. Cette forme plus contemporaine de légende urbaine va prendre une ampleur inattendue. Ramassée en quelques pages et bien écrite, "Legenda" a tout pour plaire. L'idée de départ semble toutefois furieusement similaire à un roman de Laurent Fétis, que je recommande chaleureusement au passage, intitulé Industrielle Romance (Après la Lune, coll. "Lunes Blafardes", 2006). Je cite cette ressemblance moins dans le but d'accuser Jean Barin de plagiat, je lui laisse sans hésiter le bénéfice du doute, que dans celui de faire ricocher l'intérêt de ceux qui aimeront sa nouvelle vers un texte plus long.

Santiago Eximeno s'attaque à une légende urbaine bien plus universelle dans "Du bon pied" ("Con buen pie", 1). Des personnages mutilés se retrouvent depuis des années, pour partager leur malheur et se tenir compagnie. Dans une atmosphère tamisée et étouffée, va se tenir une chasse bien particulière. Un fantastique sourd, aidé par une tension palpable, qui culmine dans l'horreur.

Jack McDevitt, lui, n'explicitera rien dans "Deus Tex" (Idem, 5), où un trio de cambrioleurs s'attaquent au musée personnel de leur victime décédée. Ils découvrent de trop belles pièces pour être si facilement dérobées sans le recours à une alarme. Un fantastisque en sourdine qui laisse le droit au lecteur d'imaginer ce qu'il lui chante.

Je n'avais pas l'intention de présenter les 21 nouvelles du recueil, mais j'ai pris le pli depuis mes chroniques sur les recueils et anthologies de Griffe d'Encre. Quitte à montrer du doigt celles qui me plaisent le moins. Légendes! ne fait pas exception, certaines histoires sont un peu en-dessous des autres. Mais ne vous laissez pas tromper par son titre très générique (son choix est brillamment justifié dans la préface), l'illustration de couverture, même si elle n'est associée à aucune nouvelle, fascine par ses couleurs nuancées, tout comme l'anthologie se révèle un solide melting-pot de genres, d'humeurs et d'atmosphères.

Une si bonne anthologie à 12 euros, ça vaut largement un tour ou un détour par L'Antre-Monde, quelques exemplaires y sont encore disponibles. J'espère lire prochainement l'opinion de Carméline sur le site de La Lune Mauve.



Légendes!, Céléphaïs, 12€. Anthologie dirigée par Jacques Fuentealba. Illustration de couverture par Olivier Derouetteau. Traduction: Jacques Fuentealba (1), Céline Brenne (2), Maxime Le Dain (3), Pénélope Labruyère-Snozzi (4), Anaël Verdier (5), Thomas Bauduret (6), Jody Hartmann (7), Jérôme Charlet (8), Maud Froidevaux (9).
Je bus une gorgée de café, posai le dossier sur le comptoir et commençai à lire le journal. "Dans l'aube grise et glaciale de ce 28 septembre..." Dickens. "... Sur un rivage humide, la vie de Cody Pritchard prit fin de manière ignominieuse..." Faulkner. "Interrogeons la société, posons cette question simple: pourquoi?" Steinbeck. "Mort." Hemingway.
Ernie avait étudié la littérature anglaise à l'université du Wyoming avant de décrocher le boulot d'unique employé et rédacteur en chef du Durant Courant en 1951.


Little Bird, Craig Johnson, Gallmeister. Traduit de l'américain par Sophie Aslanides.

dimanche 8 mai 2011

Blues d'Alain Gerber

Il m'a été inutile de me renseigner outre mesure pour savoir qu'Alain Gerber sait beaucoup de choses sur le jazz. Tout juste si j'ai écouté une de ses émissions à la radio en intégralité. Je le regrette beaucoup. J'ai du tomber une fois sur un de ses envoûtants monologues à un moment où le jazz ne m'intéressait pas. Cependant j'ai immédiatement apprécié sa façon unique de raconter une vie, une époque. Je le savais spécialiste du jazz avant de le savoir romancier. Son livre sur Billie Holiday (Lady Day: Histoires d'amour, 2005, Fayard), que je n'ai toujours pas eu l'occasion de lire, me semble être indispensable dans le genre. Donc, vous avez compris, j'étale ma quasi ignorance des travaux de ce monsieur, ne me basant que sur sa réputation. Beaucoup d'amateurs ne la contrediront pas, me trompe-je?
Ce roman publié en 2009, avec pour titre un seul mot mais épais de 650 pages, est une longue chronique du Sud des Etats-Unis post abolition. Racontée par le biais de trois voix principales, elle débute toutefois sur des pages assez cryptiques et hallucinatoires qui déroutent et le lecteur espère que le roman ne continuera pas avec une prose si difficile. Il apprendra plus loin que ce sont les divagations d'Aloysius, un esclave de la plantation Devereaux qui a perdu la boule.

Heureusement, donc, le style devient beaucoup plus accessible avec la première intervention de Nehemia. Le temps de la narration se situe après la fin de la guerre, mais cela n'empêche pas les retours en arrière. Nehemiah a remplacé Aloysius au statut d'homme de confiance auprès de "Maître Luc", le propriétaire et cette position lui a permis de s'éduquer en autodidacte. C'est lui que les autres esclaves écoutent lors de certains rassemblements nocturnes. Après la Guerre de Sécession, Luc Devereaux a perdu une bonne partie de sa main d'oeuvre et surtout son fils Jean, exécuté par les Yankees. Nehemia reste cependant à son service quitte à être utilisé avec condescendance comme singe savant auprès de voisins aussi déchus que son maître. Car Nehemia est cultivé et a appris la musique dont son ami Silas lui a donné le goût. C'est une distraction qui offre à Devereaux une place prestigieuse en plus de sa contribution aux Chevaliers du Blanc Camélia, société aussi secrète et tout aussi puante que le Ku Klux Klan. Les Chevaliers tolèrent à peine Nehemia et si ce n'était la "protection" de Devereaux, ils se feraient un plaisir de le lyncher. L'hésitation n'est donc plus une option quand celui-ci assassassine son maître, il doit fuir.

C'est aussi Nehemia qui sert de trait d'union entre le couple formé par les deux autres voix principales du roman, Cassie et Silas. Il écrit pour Cassie et lui lit les réponses que lui envoie Silas, parti pour d'autres horizons grâce à une abolitionniste qui agit dans la clandestinité. Enrôlé pour un moment par l'armée du Nord, Silas finira par errer dans ce Sud si violent à la recherche de Cassie et de Loretta, fruit des abus de "Mastah Jean", mais qu'il considère comme sa fille. Le contact est rompu après la disparition de Nehemiah et Cassie se résigne aussi à partir sur les routes avec Loretta.

Ils racontent tous les trois leur parcours avec leurs propre mots. Réflétant une époque que les livres d'histoire continuent à colorer joyeusement mais qui n'a rien changé en profondeur pour la condition noire américaine, ces trois discours qu'Alain Gerber s'est appliqué à tisser sont syntaxiquement différents (vous remarquerez notamment la double négation...) et furieusement crédibles.

Dans un monde cruellement contraire à leur espoirs, ils rencontreront toutefois d'autres personnages sympathiques, dont la compagnie sera souvent, hélas, compromise par de tristes circonstances. Gator Sam, chasseur excentrique et bagarreur, divertira Nehemiah pendant quelques mois bienheureux dans la chaleur de Louisianne. Jeb et Silas formeront une paire d'associés, camaraderie cimentée par des notes d'harmonica. Cassie et Loretta seront hébergées par le modeste Fred McPhee dont la lucidité se détériorera, victime de l'alcool.

Alain Gerber a choisi un titre poétiquement sobre. Un mot de cinq lettres qui condense à lui seul une condition, une douleur, une musique. Résignée, réaliste dans ses paroles réinventées le long des routes, cette musique s'inspire des joies et des malheurs mais aussi de superstitions (grigris, mojos, Diable tentateur, sujets d'ouvrages que l'on peut dénicher à la librairie l'Antre-Monde, 142 rue du Chemin-Vert, métro Père-Lachaise) et de personnages devenus légendes folkloriques (l'insertion de John Henry dans le roman en est le parfait exemple et l'on est en droit de se demander si d'autres épisodes n'ont pas également des origines véridiques).

Blues est un long roman qui se lit plus rapidement qu'il n'y paraît, effet certainement du à l'empathie que le lecteur éprouve envers les protagonistes et leur monologue. Alain Gerber a réussi à transposer en roman une musique, antérieure à toute technologie d'enregistrement, où chaque intervention débute par ces mots si typiques, associés instinctivement au blues au fil des générations: "Je me suis levé ce matin" (en français dans le texte).


Blues, Alain Gerber, Fayard, 25€.

lundi 2 mai 2011

Memories of Retrocity

Il y a des romans graphiques qui redonnent envie de chroniquer, surtout quand on n'a plus le temps parce que l'on vient d'ouvrir sa librairie!



Résumé:


"À la veille de l’hiver 2004, William Drum, ex-inspecteur de la police criminelle de Chicago, est exilé par ses supérieurs à Retrocity.

Retrocity, la Cité déchue, fermée sur elle-même, que l’on tente de faire disparaître des consciences depuis plus d’un demi-siècle.

À l’aide d’une machine à écrire trouvée dans son appartement, William se lance dans la rédaction de son journal de bord, et s’enfonce dans la ville.
Une ville hors du temps, que les citoyens ont depuis longtemps désertée.
Une ville où la mécanique remplace les organes humains.
Une ville malade et rongée par un étrange virus.
Une ville de laquelle on ne revient pas."

Une ambiance suffocante, polar années 50 et steampunk règne sur une ville dans laquelle le peu d'êtres humains encore présents ont fusionné avec leur objet fétiche. Le héros va se donner comme mission de percer le mystère de l'omniprésente société de mécanique Hover en essayant de ne pas tomber lui-même dans la folie. Mais il est sous surveillance et "on" ne le laissera pas échapper aussi facilement à la maladie qui ronge la ville.

Une plongée aussi envoutante que perturbante qui explore la question de l'instinct de survie humain.
A conseiller aux fans de Lovecraft et Blade Runner, le film.

Une interview de l'illustrateur sur Frenchsteampunk.fr, avec une vidéo que lorsque vous l'avez vu vous êtes foutu, vous l'achetez!

Le site internet officiel

Pour vous expliciter mon amour de ce roman graphique j'expose quelques reproductions de planches jusqu'à la fin du mois dans ma librairie, merci à l'éditeur et à Bastien, l'illustrateur!

Le vernissage aura lieu ce vendredi à partir de 18h30 en partenariat avec l'association French Steampunk :)

Rappel de l'adresse:

Librairie L'Antre-Monde
142, rue du chemin vert
75011 Paris
Métro: Père-Lachaise

Album facebook de l'expo

Bastien Lecouffe Deharme, éditions Du Riez, mars 2011.