"Rana Toad", ça se mange?

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jeudi 30 juin 2011

Hiver Arctique d'Arnaldur Indridason

Avec deux ans et demi de retard, on ne se refait pas, voici quelques lignes en réaction au cinquième roman de la série Erlendur Sveinsson. J'ai hélas creusé l'écart: d'un volet de retard, je suis passé désormais à deux. La pertinence d'une chronique sur un bouquin que tous les amateurs de bons polars ont certainement déjà lu reste discutable, mais bon, il y a peut-être des lecteurs qui ne sont pas encore lancés sur le parcours d'Indridason et de son bourru mais attachant personnage, ou qui en sont au même point que moi. Et puis, damnation et boule de crotte, pourquoi se justifier?

Si vous avez déjà lu les quatre premières enquêtes, vous savez qu'Erlendur est accompagné de deux collègues, Elinborg et Sigurdur Oli, qu'il entretient des relations chaotiques avec sa junkie de fille et distantes mais cordiales avec son fils. Sans oublier son obsession pour les disparitions en régions hostiles depuis celle de son frère alors qu'ils étaient enfant.

Tout ce beau petit paquet est le fil rouge pas très joyeux qui relie toutes les enquêtes, qui elles sont à chaque fois différentes, indépendantes et ne bénéficient pas de rappels d'un roman à l'autre. Elles sont là pour raconter l'Islande des dernières décennies, sur des aspects bien définis et complexes de cette société que l'on connaît si peu. On peut déceler quelques teintes d'humour noir, mais les habitués ne s'attendent pas à des éclats de rire. Donc pas de réparties spirituelles ou potaches comme on peut en lire dans le polar de divertissement. Pas de grosses ficelles ni de rebondissements invraisemblables.

Non une poétique grisaille enveloppe les histoires d'Indridason et dès les premières lignes d'Hiver Arctique, le lecteur s'en prend une sévère. Là comme ça, sans véritable préambule narratif confortable, Erlendur, Elinborg et Sigurdur Oli se tiennent au-dessus du cadavre d'un enfant. Jovial, non? Les âmes trop sensibles n'iront même pas jusqu'à la deuxième page. L'enfant en question se prénomme Elias, métis islando-thaïlandais (ça marche aussi dans l'autre sens), et il vivait avec son grand-frère Niran et sa mère Sunee, thaïlandais tout court en ce qui les concerne.
Tout au long de l'intrigue, les trois flics explorent toutes les pistes possibles, le cercle d'investigation se restreignant tout de même au cadre de l'école des deux frères et du voisinage. C'est bien évidemment le crime raciste qui s'impose à l'esprit des protagonistes et parmi les personnages interrogés, certains n'ont pas les idées très claires. Mais ça serait trop simple et pas assez glauque si les ombres de deux pédophiles n'erraient pas également dans les parages. L'un très connu des services de police, l'autre, lié au premier, qui s'applique, socialement parlant, à n'être qu'une rumeur, un courant d'air qui glisse entre les doigts. Une affaire parallèle traîne aussi dans la cervelle d'Erlendur, cette femme trompée qui a disparu. Est-ce elle qui compose le numéro de portable de notre triste flic (tiens mais ça serait pas le titre d'un roman d'Hugo Hamilton, ça, Triste Flic?) d'une voix tourmentée?On ne connaîtra seulement le qui du pourquoi du comment de ce meurtre qu'une dizaine de pages avant de refermer le livre.

Ne soyez pas trompés par l'ironie de ma chronique, j'aime beaucoup ce vent glacé et tristement réaliste que nous propose Arnaldur Indridason depuis plusieurs années maintenant. L'épure du style et l'absurde métaphysique qui emplissent Hiver Arctique rapprochent plus que jamais l'auteur à des confrères tels que Pelecanos et Simenon. Le cadre géographique a beau changer, le tragique et l'aléatoire propres aux romans de ces auteurs restent universels.


Hiver Arctique, Arnaldur Indridason, Métailié, 19€/Points, 7,50€. Traduit de l'islandais par Eric Boury.

jeudi 2 juin 2011

The Lonely Polygamist/Le Polygame solitaire de Brady Udall

C'est grace à un des collaborateurs du blog, Filisimao pour être précis (s'il t'arrive encore de passer par là...), que j'ai découvert Brady Udall. "Si tu aimes Irving, tu aimeras Le Miraculeux destin d'Edgar Mint de Brady Udall", voici en substance ce qu'il m'avait déclaré dans une salle de CFA quelque part à Montreuil.

Initialement sorti en 2001 (même année que le film de Jean-Pierre Jeunet au titre très similaire, mais on ne peut blâmer Albin Michel, puisqu'il s'agit d'une traduction littérale du titre original), je n'ai eu vent de son existence qu'en 2005. Bien que j'en ai trop oublié pour en faire quoi que ce soit de valable dans ces pages virtuelles, Le Miraculeux destin d'Edgar Mint m'avait suffisamment fait bonne impression pour ne pas oublier le nom de l'auteur et faire des petits bonds de joie (tiens, j'ai la guitare qui me démange) à la vue de ce deuxième roman six longues années après.

Un titre sous forme d'oxymore qui ne manque pas de provoquer le sourire, The Lonely Polygamist (je préfère garder le titre original non par purisme ou snobisme, parce que... enfin, je préfère, posez pas de questions) pourrait être sujet à chipotage sur sa traduction française, une question de nuance. Mais je vous épargnerai un tel supplice.

Ce polygame solitaire s'appelle Golden Richards. D'une taille dépassant la moyenne, gauche et complètement largué en général, il a passé son enfance à attendre un père, quasiment puis totalemet absent, à sa fenêtre. Il abandonnera sa pauvre mère, personnage secondaire à la Dickens, et partira à la recherche de cette figure paternelle. C'est dans une communauté cousine des mormons qu'il la retrouvera et qu'il adoptera, bien passivement, une nouvelle vie. A noter, au passage, que l'auteur a lui-même été élévé chez les mormons.

Lorsque l'on commence le roman, Golden supervise le chantier d'une institution pour personnes âgées dans le Nevada, enfin c'est ce qu'il a prétendu à ses quatre femmes. Il a accepté ce contrat offert par Ted Leo, patron un poil mafieux, pour s'exiler littéralement afin d'échapper à ses responsabilités de père devenues trop lourdes. Ne le jugez pas si vite vous feriez peut-être quelque chose d'approchant si vous aviez... vingt-sept enfants à charge. Sous un toit hum, je dirais d'appoint, même pas assez grand pour accueillir le canapé banni par Beverly, sa femme austère et incorruptible, il apprécie pourtant sa solitude à la belle étoile. Irresistible tentation, la charmante silhouette de Huila, s'ajoutera à de nombreuses complications sadiquement concoctées par l'auteur.

Car Udall est comme un funambuliste qui jongle avec un nombre impressionnant de balles. Multitude de personnages, scènes comiques et/ou poignantes, malentendus qui prennent des proportions absurdes ou tragiques, petites et grandes révélations envoyées à la tronche du lecteur, voici avec quoi l'auteur nous subjugue et ce à un rythme absolument maîtrisé. Comme évoqué plus haut, son premier roman a été très rapidement comparé à du John Irving. The Lonely Polygamist a reçu à juste titre le même genre d'éloge (Richard Russo a aussi été cité), et je ne ferai jamais la mauvaise langue sur cette comparaison. Que ce soit clair, Brady Udall ne fait pas dans le sous-produit.

En tant qu'inconditionnel de Charles Dickens, j'apprécie le traitement des personnages secondaires par Udall . L'auteur ne va pas jusqu'à mettre en scène tous les membres de la famille Richards, mais même les plus petites esquisses (mot que je ne choisis pas par hasard. Boz, ça vous dit quelque chose?) ne laissent pas indifférents. Un tableau en début d'ouvrage nous éclaire sur cette famille nombreuse (ils ont tous leur petits numéro...) et les quelques surnoms attribués indiquent les enfants les plus "présents" (les Trois Stooges, le Terroriste, l'Exhibitionniste; je n'ai que mon exemplaire en V.O. et je ne connais pas les traductions de la version française, ils sont probablement différents si vous lisez le roman chez Albin Michel). Rusty le terroriste, gamin de onze ans et reflet narratif de Golden (en témoigne le parallèle de l'attente à la fenêtre, reproduit sur la couverture de l'édition Vintage ci-dessus) est l'exception qui prendra une place bien plus importante. Une des filles, Glory, est affublée de la mention "décedée" et, sans en dire davantage, est au centre des pages les plus touchantes (si vous êtes du genre sensibles, préparez les mouchoirs. Vous êtes prévenus.).

En ce qui concerne les quatre femmes, elles sont toutes précisément décrites et leur importance est plus homogène, même si Beverly (la plus âgée) et Trish (la plus jeune) sont plus présentes. Nola la toujours enjouée et Rose-Of-Sharon l'effacée maladive (l'ombre de Dickens, encore, se fait sentir), jouent un rôle plus discret mais non négligeable.

L'adjectif doux-amer relève du cliché, j'en conviens, mais je n'en trouve pas vraiment d'autre pour qualifier ce pavé de 600 pages (c'est bien évidemment variable selon l'édition: 740 pages pour Albin Michel). "Régal" est aussi galvaudé mais c'est un des mots qui me sont venus à l'esprit lors de ma lecture de The Lonely Polygamist. J'espère ne pas avoir 9 ans à attendre pour le prochain roman, il me reste à lire son recueil de nouvelles, Letting Loose the Hounds/Lâchons les chiens, antérieur de 4 ans à Edgar Mint, mais il semble bien trop court pour un bouche-trou. Pour le public français amateur de littérature américaine, le début d'année et surtout les éditions du Seuil ont offert l'excellent Dernière Nuit à Twisted River de John Irving. Il ne sera pas déçu en jettant un oeil sur Le Polygame solitaire.



Le Polygame solitaire, Brady Udall, Albin Michel, 24€. Traduction de Michel Lederer.