"Rana Toad", ça se mange?

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samedi 26 février 2011

Freakonomics de Steven D. Levitt & Stephen J. Dubner


Comme nombre de contributeurs de ce blog, j’en suis sûr, j’avoue avoir un faible pour tout et tous ce(ux) qui jette(nt) un regard de traviole sur le monde. Le seul titre de cet essai, Freakonomics, a donc suffi à attirer mon attention. Qu’en est-il ? Des auteurs tout d’abord : Stephen J. Dubner, écrivain et journaliste au NY Times Magazine, et Steven D. Levitt, jeune économiste de l’Université de Chicago, dont les travaux, à l’opposé des grandes théories macro-économiques, se dirigent essentiellement vers l’analyse et l’explication économique – donc statistique – d’évènements, de constats ou de faits a priori anodins, voire totalement saugrenus (d’où le titre du livre, et plus globalement le nom donné à la démarche en son ensemble).
Quelques exemples : « Pourquoi les dealers vivent-ils chez leur maman ? » ou « Peut-on s’appeler Loser et réussir dans sa vie ? ». C’est à partir de genre de question que se construisent les études de Levitt, apparemment bien ficelées pour le novice en la matière que je suis, et dont les conclusions sont parfois étonnantes et/ou à rebours des explications traditionnellement avancées.
Sur le premier sujet, à partir de l’analyse des données comptables d’un gang de dealers de Chicago miraculeusement tombées entre les mains d’un étudiant en sociologie, Levitt parvient ainsi à démontrer que loin des clichés véhiculés par certains (souvent à dessein d’ailleurs), l’économie locale de la drogue ne bénéficie qu’à quelques uns et que bien meilleures pour les gamins seraient les perspectives de gagner un peu d’argent au burger du coin plutôt qu’en dealant quelques paquets aux coins des rues. Cela ne surprendra peut-être que peu d’entre vous.
Plus étonnant, dans le chapitre intitulé « Où sont passés les criminels ? », il parvient à établir que la forte baisse de criminalité constatée aux Etats-Unis au milieu des années 90, après un pic vertigineux, en particulier dans les grandes villes, est moins le fruit de la hausse des moyens de sécurité et/ou de l’arsenal législatif mis en œuvre au titre de la « Tolérance Zéro » popularisée à New-York par R. Giuliani, ou même de l’embellie économique bien réelle de l’époque, que d’un arrêt de la cour suprême des années 70 ayant permis une généralisation de l’avortement qui a principalement bénéficié aux populations les plus précaires, donc aux milieux les plus criminogènes. CQFD. Pointe à demi, au travers de cet exemple, une des principales critiques que j’adresserais à ce livre.
Autre cas : La principale réforme de l’administration Bush Jr en matière d’éducation (The Wire – saison 4 !) a été la mise en place d’un système d’évaluation normé permettant de définir l’aptitude des élèves à passer en classe supérieure tout en mesurant « l’efficacité » des écoles et de leurs professeurs. Ce système, disons le, sur le fond, n’avait d‘autre objectif que de légitimer des coupes budgétaires drastiques pour les écoles les moins « performantes ». A partir d’anomalies repérées dans les notations des élèves, Levitt obtient la preuve que celles-ci sont le fruit d’enseignant-tricheur et ont pour conséquence première le développement de parcours scolaires inadaptés aux réelles compétences des gamins, donc à plus d’échec à long terme encore. Cette étude a permis de débusquer les tricheurs, et au passage d’en faire licencier quelques-uns. Noble cause pour ce qui s’agit, à courte vue, des gamins. Car à aucun moment, les auteurs ne pointent l’absurdité et l’immoralité de ce système qui conduit des enseignants, par peur de perdre leur boulot faute de moyens financiers en cas de mauvais résultats avérés, à mettre en péril la scolarité des enfants dont ils ont la charge.
C’est ce dernier exemple qui illustre le mieux ce que je reproche principalement à ce livre, ou plutôt à la démarche de l’économiste dont ce livre se fait l’écho : l’absence fréquente d’approche socio-critique des sujets explorés. Aussi éclairantes soient certaines de ces études, j’ai beaucoup de difficultés à voir un intellectuel se dédouaner de l’utilisation concrète ou symbolique de son travail. Le positivisme me semblait avoir fait long feu. Oppenheimer est passé par là depuis un moment. Et même les sciences les plus dures (physique ou biologie notamment) n’échappent pas aux questionnements éthiques. Or, tant pour le sujet visant la criminalité, dont on voit bien le traitement qui pourrait en être fait par quelque force politique à l’eugénisme latent (le plaidoyer indirect pour l’acquis social que constitue le droit à l’avortement et la critique sous-jacente du discours politico-guerrier et simpliste des tenants du tout sécuritaire atténue en cela mon propos), que concernant le sujet des enseignants, cette dimension politique ou sociologique fait assez souvent défaut. Ajouter à cela un ton, ou une présentation, manquant singulièrement d’auto-critique ou d’argument contradictoire, et je mesure combien ce livre, aussi facile à lire et souvent séduisant qu’il soit, n’est pas à la hauteur de ce que j’avais espéré.

Freakonomics, Stephen D. Levitt & Stephen J. Dubner, Folio - Actuel 2007, 336 pages, 7,10 euros. Traduit de l’américain par Anatole Muchnik.
Pour aller plus loin (en anglais) : http://freakonomicsbook.com/

mardi 15 février 2011

Dans la salle de séjour, Coltrane jouait Compassion avec un autre grand saxo ténor, Pharoah Sanders. C'était une musique pour les pensées les plus aberrantes, des notes pour faire travailler les méninges. L'instrument de Coltrane errait comme une âme en peine, en route vers des rêves en noir et blanc, à travers des salles désertes. Elsa s'était habituée à s'endormir au son du jazz le plus extrême. Winter se demandait parfois quelles conséquences c'était susceptible d'entraîner.
Ce qui l'attirait vers le jazz c'était la part d'expression personnelle de cette musique. Son mérite principal était de permettre au musicien d'être lui-même et de n'obéir à nul autre. C'était une musique axée non sur l'interprétation mais sur l'expression directe. Il s'agissait d'improviser mais d'une façon qui n'avait rien d'insensé. Au contraire. L'improvisation imposait au musicien une forme de responsabilité et le résultat dépendait de ses capacités, des ressources qu'il trouvait en lui et de sa maturité sur le plan émotionnel. C'était une musique du sentiment, surgie directement de celui-ci.

Elle s'interrompit.
-Qu'est-ce que c'est que ce bruit affreux, derrière toi?
-Où ça?
-Chez toi. Ce vacarme?
-Un instant, dit Winter avant d'aller couper le son au beau milieu de Consequences. C'était un disque, expliqua-t-il en reprenant l'appareil.
Elle s'abstint de tout commentaire.

Voile de pierre, Ake Edwardson, 10/18, coll. "Grands Détectives". Traduit du suédois par Philippe Bouquet.

jeudi 10 février 2011

Perdido Street Station/Les Scarifiés (The Scar) de China Miéville


Déjà convaincu par Perdido Street Station (poussé au crime par une certaine Morgane), j'attendais beaucoup de ce roman. J'avais trouvé dans Perdido Street Station une envoûtante originalité bien trop rare dans la science-fiction/fantasy en général. Peu de roman du genre réussissent à capter mon attention. Trop difficile pour être perméable à des thèmes trop classiques qui ne manquent jamais de transpirer dans leur description et/ou présentation (illustration de couverture, résumé, etc), et pas assez curieux pour creuser plus, il est certain que je suis passé à côté de plusieurs dizaines d'œuvres de qualité. Je peux citer quelques auteurs, quelques titres qui m'ont vraiment marqué (si quelqu'un veut savoir...), mais cela reste trop limité.

Après Perdido Street Station, je m'étais procuré le premier roman de l'auteur, Le Roi des Rats, qui était plus proche du genre fantastique/épouvante et d'auteurs comme Dean Koontz ou Graham Masterton. Un bon bouquin toutefois où l'on peut déjà appréhender le don de Miéville pour planter une atmosphère grâce à une sémantique sonore et olfactive impressionnante.

Ma lecture de Perdido Street Station, antérieure à la création de ce blog, est hélas trop lointaine pour en faire une chronique approfondie. Un savant, Isaac Dan der Grimnebulin, est contacté par Yagharek, un homme-aigle excommunié par les siens qui lui ont au passage coupé les ailes. Ce que Yagharek demande à Isaac présente un challenge inespéré pour cette variation de savant fou sympathique: lui rendre ses ailes. Mais attention, de vraies ailes, pas mécaniques ou autrement artificielles. Une quête passionnante pour Isaac mais qui va être l'amorce d'un cauchemar pour toute la ville de New-Crobuzon. Un petit tour du côté du Cafard Cosmique palliera bien amplement aux approximations que je crains de faire en essayant d'aller plus loin: http://www.cafardcosmique.com/Perdido-Street-Station ("Un Gotham City à la Dickens", très bien formulé, ça...). Mais reviendez, reviendez, je voulais aussi vous parler des Scarifiés!!! Bon vous avez déjà peut-être lu la chronique du site cité plus haut (ils vous y renvoient les p'tits malins!). Je ne l'ai pour ma part pas encore lue,donc toute similitude trop flagrante est fortuite. J'espère ne pas être redondant et que ce qui suit apportera quelque chose. Pour ceux qui sont reviendus...

Les Scarifiés (The Scar en v.o., la nuance a son importance entre les deux, moins au niveau grammatical qu'à celui de l'intrigue), reprend le même monde que Perdido Street Station, mais cette fois-ci il faut avoir le pied marin. 90% de l'histoire se déroule sur un immense océan. C'est simple, figurez-vous La Croisière s'amuse organisée par H.P. Lovecraft et vous aurez une idée d'à quoi vous attendre. Sauf que... le personnage principal est une femme, chose impensable dans l'esprit de notre vieil ami Hetchpi (Hetchpi à la plage, Hetchpi chez le docteur, Hetchpi rencontre Chtulhu...) Bellis Coldwine (traduit en Frédevin en v.f.) est montée à bord du Terpsichoria dans l'unique but de fuir New Crobuzon où certaines de ses amitiés sont devenues compromettantes. On apprendra par quelques lignes et à deux ou trois reprises, qu'une enquête des autorités a fait suite aux événements décrits dans Perdido Street Station et que les connaissances, proches et lointaines d'Isaac Dan der Grimnebulin ont eu tendance à disparaître. Mais, mais, mais, ce sera le seul lien reliant les deux romans, vous n'avez aucunement besoin d'avoir lu l'un pour lire l'autre. Ce début de roman sur le Terpsichoria permet au lecteur de repérer les personnages importants, met en place les événements à venir. C'est avant tout un bateau transportant des prisonniers criminels dont fait partie Tanner Sack, que l'on va suivre bien évidemment tout au long du roman, avec pour fil rouge son amitié avec Shekel jeune délinquant devenu mousse. Autre personnage central dont Bellis fera la connaissance, Silas Fennec, compagnon trouble aux intentions imprévisibles.

Tout le reste de l'action se déroulera ensuite sur Armada, un gigantesque navire pirate constitué d'un regroupement de bateaux capturés sans discernement au fil des ans. A son commandement, un couple d'Amants mystérieux aux multiples scarifications corporelles, mais il s'y trouve également plusieurs puissances, de races différentes, créant une sorte d'équilibre/tension socio-politique qui est un des éléments les plus réussis de l'histoire. Aux côtés de Silas Fennec, Bellis se rendra compte que ce qu'elle fuyait va devenir préférable aux événements qui se préparent sur Armada. Les révélations vont progressivement emporter Bellis, Tanner et compagnie dans une aventure épique et sanglante. Les desseins de Silas, des Scarifiés et de leur bras-droit, Uther Doul, s'éclairent étape par étape et on ne sait plus très bien qui manipule qui. La Croisière ne s'amuse donc pas de la même façon...

Le monde créé par China Miéville possède une crédibilité entretenue, une puissance d'évocation et une densité comparable aux meilleures oeuvres mythiques ou d'imagination en général. Une qualité de description des lieux aussi étoffée que dans Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, une myriade de subtilités sémantiques (y compris des mots inventés) assez fortes pour contribuer au transport du lecteur vers cet ailleurs dépaysant que l'on a tant de mal a quitter une fois le livre terminé.

Si cela peut convaincre un peu plus, tous les romans de Miéville, sans exception, se sont retrouvés sur des listes de Prix (Hugo, Arthur C. Clarke, World Fantasy, entre autres). Perdido Street Station et Le Concile de Fer ont obtenu le Prix Arthur C. Clarke (respectivement en 2001 et 2005), Les Scarifiés le prix Britsh Fantasy en 2003. Beau p'tit palmarès. S'il reste encore des indécis, Miéville compte parmi ses influences majeures, tenez-vous bien, tenez-vous mieux, enfin, voyons, Tim Powers, Mervyn Peake et Michael Moorcock.

Petite suggestion pour Taly: Perdido Street Station, Les Scarifiés, et Le Concile de Fer (quatrième roman de Miéville, le troisième ayant pour cadre le même monde, que je n'oublierai pas de lire un jour ou l'autre), ne dépareilleraient pas à des œuvres aussi originales que La Horde du Contrevent d'Alain Damasio ou La Porte de Karim Berrouka dans un rayon Science-Fiction. Enfin j'dis ça, c'est pas comme si tu ouvrais une librairie...

Pour ceux qui n'aurait pas lu la chronique du Cafard Cosmique, vous pouvez y aller: http://www.cafardcosmique.com/Les-scarifies-de-China-MIEVILLE. Je ne prêche pas pour ma paroisse quand il s'agit de faire découvir un si bon roman.


Perdido Street Station, Pocket, 2 tomes (voir illustration ci-dessous, découpée en dos, comme les patatos: partie gauche pour le t.1, droite pour le t.2), 7 et 8,90€; Les Scarifiés, Pocket, 11€. Traduction de Nathalie Mège.