"Rana Toad", ça se mange?

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mercredi 29 avril 2009

Scène coupée N° 1: L'inconsciencieux, la joie des transports en commun

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais bien trop souvent lorsque l'on veut acheter un coffret DVD, on se retrouve souvent face à quelque chose d'approchant: "Inclus 6 DVD Bonus et 28 heures de suppléments". Ceci est fatalement synonyme d'un making-of tout mou qui durera 4 heures de plus que le film et qui reprendra, en plus court, l'essentiel des autres bonus.
Dans la même logique, mais sans aller dans ce genre de dérive, je vous propose une scène coupée du roman que je viens de faire publier "L'inconsciencieux" et pour lequel Gilmoutsky avait publié un article il y a quelques semaines.
Il s'agit donc d'une scène qui n'a pas "passé le cut" car elle n'apportait rien à l'histoire et parce que, à l'époque, j'avais jugé qu'elle ralentissait le rythme du récit (Ah oui et aussi parce que c'est un délire un peu trop bestialement anti-RATP (mais ça fait tellement de bien quand même) que quelqu'un qui n'a jamais pris les transports en commun ne peut comprendre). Cependant, même si le roman se porte très bien sans elle, je pense qu'elle mérite tout de même d'exister quelque part...

...Bercé par ces conditions favorables, Ford commença à laisser libre cours à son irritante habitude de dire des banalités qui n’avancent à rien.
- « Quand même, on est vraiment trop bien ici. »
- « C’est clair. » répondirent Jinn et Jester en cœur en faisant preuve d’une belle indulgence.
- « Le kiff. » ajouta Jester.
- « Là, à ce moment précis, quelle est la situation pour laquelle vous êtes le plus content d’être à des milliers de kilomètres ? Le truc vraiment lourd qui pourrit la vie parisienne ? » demanda Jinn.
- « J’en ai une bien pourrie à laquelle je pense en ce moment…» commença Ford.
- « Toi, je sens que tu vas commencer à divaguer façon Ford pur jus. » rigola Jinn en tendant la main à Jester pour qu’il lui passe la bouteille de Manzanita.
- « Et c’est quoi exactement cette situation ? » Bien qu’il n’était pas particulièrement intéressé par les errements verbaux de Ford, Jester savait qu’en disant cela, il s’assurait une bonne demi-heure de repos, c'est-à-dire se laisser bercer par les divagations de Ford sans avoir besoin de parler. Il prit une bonne lampée de Manzanita puis la passa à Jinn, à regret.
- « Alors voila, je rentre dans le métro un matin pour aller bosser, c’était un des trop rares moments de ma vie où j’avais un travail… mais bon passons, donc je pars travailler et je rentre dans le wagon. Il n’est pas plein mais je ne peux toutefois pas m’asseoir. J’attends une bonne minute mais les portes sont toujours ouvertes et le train ne démarre pas. Encore une bonne minute et le wagon commence à se remplir sérieusement. J’imagine aussi les gens qui s’agglutinent sur les quais des stations suivantes et je commence à comprendre que mon voyage de dix-huit stations va être chaud et long. Quand je suis entré dans le métro il devait faire dans les vingt degrés, maintenant avec les gens les uns sur les autres, il doit faire dans les vingt-cinq degrés. Devant moi il y a un homme d’une quarantaine d’années, légèrement plus grand que moi qui préfère inexplicablement se tenir à la barre horizontale accroché au plafond plutôt que la barre verticale qu’il a juste devant lui. Le douloureux résultat de ce choix est que son aisselle est à quelques centimètres de mon visage et que je n’ai absolument aucune marge de mouvement tant le wagon est blindé. »
A ce stade du récit Jester dormait déjà du sommeil de celui qui sait qu’il ne rate rien. Ford continua sur sa lancée.
- « Finalement le train démarre et à ce moment précis je me dis que tout va se dérouler à peu près normalement. Sauf que quelques mètres avant l’arrivée au quai de la station suivante, le train s’arrête net. Quelques secondes passent durant lesquelles rien ne se passe, sauf lesdites secondes justement. Les secondes se transforment en minutes. La température qui montait régulièrement depuis le début atteint les trente deux/trente cinq degrés. A ce moment, on entend tout le monde souffler d’exaspération. Une sonnerie de portable retentit mais le propriétaire du téléphone ne peut l’atteindre car il est dans sa poche et trop de gens sont collés à lui. La température dépasse les quarante degrés et cela me permet de vérifier deux choses. N°1 : la température de fusion du plastique des sièges est supérieure à quarante degrés et N°2 : le déodorant de mon voisin dont l’efficacité était supposée durer quarante-huit heures vient de craquer environ quarante-sept heures trop tôt. De mon côté une goutte de sueur coule sur mon dos en suivant ma colonne vertébrale et se précipite, comme si sa vie en dépendait, vers ce qu’elle croit être la terre promise. »
Jinn devait le fait qu’il ne dormait pas encore à une ingestion massive de Red-Bull durant le début de soirée. Sans quoi, il aurait été difficile de résister au sable douillet et au délicat bruit des petites vaguelettes venant caresser la plage à quelques mètres d’eux. De son côté, Ford continuait sans se disperser.
- « Alors que cela fait dix bonnes minutes que nous sommes arrêté, on entend un bruit de micro puis le chauffeur fait cette annonce :

« Votre attention s’il vous plait, en raison d’un problème technique de signalisation je vous prie de bien vouloir patienter quelques instants. »

Et là j’hallucine, je deviens fou. Entendre ça c’est au-dessus de mes forces, mon cerveau n’arrive pas à assimiler l’information…
Déjà d’une, ils nous demandent « …de bien vouloir patienter quelques instants » - Comme si on avait le choix ?? Comme si on pouvait dire « Non je ne patiente pas ». Comme si une alternative raisonnable à l’attente serait d’aller bousculer tout le monde jusqu'à la paroi en métal pour la déchirer avec un petit chalumeau portable que l’on aurait branché à la batterie du téléphone, puis de descendre dans le tunnel dans le noir sur les voies électrifiées à trente mille volts pleines de courant vagabond d’un côté et de rats de l’autre, pour courir jusqu’à la station suivante tout en esquivant les autres trains sans oublier d’éviter de se salir car on est en route pour bosser après tout.
De plus, ils nous préviennent alors que l’on est arrêté depuis déjà dix minutes et que l’on est déjà en train d’attendre, ce qui, selon leurs dires, est le fruit ultime recherché par leur requête.
Enfin voila leur excuse « un problème technique de signalisation » Mais c’est totalement sous leur contrôle ! Ils pourraient tout aussi bien dire:

« Votre attention s’il vous plait, vous attendez depuis dix minutes sans aucune explication, eh bien ça va continuer. En raison de notre totale incompétence nous sommes incapable de faire marcher un truc qui est totalement sous notre contrôle et dont la technologie à près de cent ans. Je ne sais pas si ça vous convient comme explication mais c’est la seule que vous aurez. En tout cas, vous ne pouvez rien y faire car peu nombreux sont ceux qui se déplacent au travail avec un chalumeau de poche, des bottes en bois, un vaccin contre la peste et un imperméable. Enfin toutefois si vous étiez sérieusement en train de contempler cette alternative, nous vous prions de bien vouloir patienter, ce n’est pas que nous allons repartir bientôt, mais plutôt que nous risquons bien de repartir un jour ou l’autre. »

Enfin je veux dire, ils nous sortent comme excuse « un problème technique » tout naturellement comme un cas de force majeure inévitable et totalement hors de leur fait, comme s’ils s’attendaient à ce qu’on dise « Ouh là ? Vraiment ? Oh le coup dur, on aurait jamais pu prévoir ça les gars, bon ben c’est pas grave, allez continuer de bien bosser et ne vous en faites pas pour nous. ».
Imaginez ce qu’il se passerait si quelqu’un qui ne travaillait pas à la RATP essayait de dire truc pareil ? Imagine que tu dises à ton chef « Bonjour chef, je n’ai rien fait du boulot d’une importance cruciale que vous m’aviez confié, et oui je l’aurais bien fait mais j’ai été empêché par un accès irrépressible et imprévu de flemme totalement indépendante de ma volonté. » ou encore essaie de visualiser un chauffard qui vient de faucher deux enfants en bas âge avec sa voiture disant au juge « … Mais monsieur le juge, je n’ai pas pu les éviter car je ne les avais pas vus pour la raison simple et naturelle que j’étais totalement bourré, vous ne pouviez pas savoir monsieur le juge, je ne vous en veux pas, allez hop, c’est oublié. »
Jinn commença par attendre quelques secondes afin d’être certain que le fleuve de paroles de Ford était bel et bien asséché pour le moment avant d’essayer d’en placer une.
- « Et alors à ce moment, qu’est ce que tu as fait ? »
- « Ce que tout Français bien éduqué aurait fait dans mon cas, j’ai soufflé bruyamment à pleins poumons puis j’ai pris un air exaspéré comme si tout était de la faute de mes voisins. »
- « Et c’est tout ? » glissa Jinn.
- « Oui, je ne pouvais rien faire d’autre. »
Jinn jaugea la situation dans son ensemble et fit profiter l’assemblée de son verdict d’expert.
- « Oui c’est vrai que c’est une situation bien pourrie. »
- « Le problème de cette situation c’est que je la vis une fois sur deux quand je prends le métro…


N'hésitez pas à donner vos impressions si vous pensez que ce type de libellé est une bonne idée. Si oui, peut-être que les autres auteurs de ce magnifique blog auront envie, eux aussi, de faire revivre de pauvres scènes qui n'ont jamais pu voir le jour.

mardi 28 avril 2009

La solitude des nombres premiers

"Les nombres premiers ne sont divisibles que par 1 et par eux-mêmes ; soupçonneux et solitaires, certains possèdent cependant un jumeau dont ils ne sont séparés que par un nombre pair. Mattia, jeune surdoué, passionné de mathématiques, en est persuadé : il compte parmi ces nombres, et Alice, dont il fait la connaissance au lycée, ne peut être que sa jumelle. Même passé douloureux, même solitude à la fois voulue et subie, même difficulté à réduire la distance qui les isole des autres. De l'adolescence à l'âge adulte, leurs existences ne cesseront de se croiser, de s'effleurer et de s'éloigner dans l'effort d'effacer les obstacles qui les séparent. Paolo Giordano scrute avec une troublante précision les sentiments de ses personnages qui peinent à grandir et à trouver leur place dans la vie. Ces adolescents à la fois violents et fragiles, durs et tendres, brillants et désespérés continueront longtemps à nous habiter."

"La solitude des nombres premiers" a un titre à la fois poétique et évocateur d'un mode de pensée "hors norme", comme celle de nos deux héros torturés. Au fil des pages, ils se croisent.... se croisent... et puis... rien.

Ce livre est LE livre des occasions manquées, des peurs de se prendre en main, des gens qui passent à côté de leur vie sans passion. Ou de passions silencieuses et irréalistes. Chacun y va de ses frustrations, lecteur y compris puisque la fin nous laisse sur notre faim.

Voilà, je n'aime pas les gens qui se débinent, et à cause de cette fuite constante loin de toutes aventures, les personnages me sont parus fades, ennuyeux, pourris par trop de chichis et pas assez d'action, limite, niais (attention ceci n'engage que moi, d'autres ont adoré et je ne suis pas une référence en matière de santé psychologique!).

Pour sa défense, il faut quand même dire que Paolo Giordano a la plûme sensible, une manière d'évoquer ce chassé croisé "amoureux" plutôt subtile. A un moment j'aurais presque pu penser à cette aventure que l'on retrouve dans le dernier inédit de Stefan Zweig, la sensualité en moins..
Précisons que le titre a reçu l'équivalent du Goncourt en Italie et que beaucoup ont salué le style descriptif "mathématique" de l'auteur.

La solitude des nombres premiers, Paolo Giordano - Seuil - trad Nathalie Bauer - 21€

lundi 27 avril 2009

Firmin

Firmin est un rat si horrible qu'il feint les miroirs, un être improbable qui cherche à rejoindre le monde des hommes. Bibliophile, inconditionnel des "Grands" et des "Mignonnes", il évolue, observateur muet dans le sous sol d'une librairie dans un quartier en démolition, Boston des années 60.

Firmin est un narrateur particulier, pour un livre intime, puisque seuls nous lecteurs pouvons comprendre dans quelle situation de solitude, de tâtonnement et d'exaspération se trouve notre rat "civilisé". Il est non seulement doté de raison, mais également d'un cynisme qui se gagne à longueur d'expérience et de maturité. Ce n'est plus l'adorable rongeur éprouvé par tant d'histoires pour enfants, mais un boiteux difforme, survivant d'une famille dont la mère, obèse et alcoolique n'était que le cliché le plus sauvage d'une espèce que l'homme répugne.

C'est cette introspection, ce regard mordant face à l'ironie de son sort qui font à mes yeux de ce livre une porte sur l'humanité.

Firmin - Sam Savage, trad. Céline Leroy - Actes Sud - à paraître Mai 2009

- je cherche à joindre l'auteur.. à suivre :)

"Jerry disait toujours que les gens ne voulaient pas publier ses livres parce qu'ils avaient peur du message qu'ils véhiculaient. Moi, il me parlait vraiment et correspondait bien à ma vision de l'existence: chaque jour qui passe nous rend un peu plus faibles, un peu plus fous."


Je me permets de sortir de la critique pour faire état de la campagne de promotion autour de Firmin: best seller un peu partout, à la grande surprise de l'auteur septuagénaire de son état. Actes Sud a tablé sur la communication grande échelle en distribuant gracieusement des services de presse en grand nombre et en proposant quelques pages de l'ouvrage sur son site internet. (http://www.actes-sud.fr/firmin.php) Je salue l'intervention et espere que le livre en récoltera justement les fruits.

Le Saule - Hubert Selby Jr.


Il y a quelques années j'avais lu Le Démon d'Hubert Selby Jr. ce livre m'avais marqué par la simplicité de son histoire et son côté prévisible et irrémédiable.
Chez Selby Jr. on voit très vite où l'auteur veut en venir ; il y a un côté cousu de fil blanc, mais qui bizarrement ne me gêne pas.

Dès la première page je me suis dit "ah tiens une coquille à la première page, bizarre..." puis j'ai compris quelques lignes plus loin que ce n'était pas une coquille mais la façon dont s'exprime le personnage principal. Ne vous méprenez pas, il n'y a rien de révolutionnaire dans l'expression des personnages, ce n'est pas La Horde du contrevent, mais simplement, le langage choisit par l'auteur colle bien au personnage et contribue à rendre ce roman bien marrant par moments.

On rigole, mais pas trop non plus.

On trouve tout le long du livre la violence caractéristique des romans de Selby, mais pas seulement, et c'est ça qui m'a surpris.
L'histoire est simple. Des innocents se font agresser au début du livre, puis l'un d'eux veut se venger. Comme chacun sait La vengeance est un plat qui se mange froid. Donc l'agressé prend le temps de concocter un plan pour punir ses agresseurs, je ne vous en dit pas plus.

Les thèmes principaux sont le pardon et l'amitié. Pas vraiment des thèmes auxquels je me serais attendu de sa part. Il avait jusque là plutôt écrit sur la folie que peut engendrer le monde d'aujourd'hui, la drogue, la société de consommation, la violence. La noirceur habituelle du récit est ici éclaircie par l'amitié de deux personnages. On ne croit pas une seconde à certains éléments de l'histoire, par exemple le repaire de Moishe, mais ce n'est pas grave ça fonctionne quand même !

Reste à savoir si Hubert Selby Jr. est capable de nous offrir un happy end ?

Le Saule - Hubert Selby Jr. - Points - 9782757813072 -10€

La Reine des lectrices

Un jour la Reine d'Angleterre a l'idée fort incongrue de se passionner pour la lecture en croisant par hasard le chemin du bibliobus!
S'intéressant au départ pour des références pas franchement littéraires, romans à l'eau de rose, ouvrages dont se sont débarrassés les gens en les donnant au bibliobus, elle harcèle ses conseillers afin de découvrir des domaines jusqu'à présent totalement inconnus pour elle. Mais cette nouvelle passion devient vite incompatible avec ses fonctions officielles car la durée des visites ou autres consultations officielles s'écourtent car elle préfère se plonger dans la lecture!

Un livre à l'humour décalé original , autant farce politique que réflexion sur le pouvoir de la lecture!

Alan Bennett, © Éditions Denoël, traduit de l'anglais par Pierre Ménard, 2009.

Extraits:

"-Comment l'avez-vous trouvé, Madame? demanda Mr Hutchings.
-Le livre de Dame Ivy? Un peu sec. Et tous les personnages s'expriment de la même façon, l'aviez-vous remarqué?
-A dire la vérité, Madame, je n'ai jamais pu dépasser les premières pages. Jusqu'où Votre Majesté est-elle allée?
-Oh, jusqu'au bout. Une fois que je commence un livre, je le termine. C'est ainsi qu'on était élevé jadis: qu'il s'agisse des livres, des tartines beurrées ou de la purée de pommes de terre, il fallait toujours finir ce qu'il y avait dans son assiette. Ma philosophie n'a jamais varié sur ce point."

"-Vous vous rappelez ce que je vous avais dis-que vous étiez mon tabellion particulier? Eh bien, je viens de découvrir le terme qui me correspond: je suis une opsimath, comme on dit dans la langue de Shakespeare.
Norman consulta le dictionnaire, toujours à portée de main: "Opsimath: qui apprend sur le tard, à la fin de sa vie"."

Des Bibliothèques pleines de fantômes

Dans cet essai Jacques Bonnet s'interroge sur notre relation quasi fétichiste aux livres et la définition spirituelle, culturelle et sentimentale de nos bibliothèques personnelles.

Avez-vous déjà eu peur de mourir enseveli sous vos livres? Comment ranger une bibliothèque, hors du pur classement libraire? Comment harmoniser et différencier les livres qu'on a lu et ceux en instance? Doit-on avoir d'ailleurs tout lu dans sa bibliothèque? Doit-on se souvenir de tous ses achats? Leur contexte? Les émotions et relations liées à chaque livre? Quels sont les différents types de collectionneurs? Quelles sont les différents types de lecture? Apportent-il le même type de compréhension et permettent-ils la même mémorisation? Que gardent-on comme souvenir de livres lus il y a des années? Les grands classiques sont-ils les livres dont on se souvient le plus ou les mauvais livres ont-ils aussi leur place? Les personnages réels nous marquent-ils plus que les personnages fictifs?

Jacques Bonnet interroge nos obsessions de découvertes du monde et de classement comme révélateurs de nos manières de voir le monde et d'organiser notre pensée face au chaos d'abondance littéraire!

Extrait:
"En fait, la solution que je préconise -ce qui est idiot puisque les possesseurs d'immenses bibliothèques ont déjà leur principe de rangement, et que les autres n'en ont que faire! - est le panachage de plusieurs ordres avec une grande latitude vis-à-vis des règles que l'ont s'est fixées. Il s'agit d'un principe pouvant d'ailleurs être étendu à la vie en générale!"

"Avoir des livres sans les lire c'est avoir des fruits en peinture." Diogène

Jacques Bonnet ,
© Éditions Denoël, septembre 2008.

David Bowie - Le Phénomène Ziggy Stardust

Vous pensiez tout savoir de la carrière protéiforme de David Bowie?

Enrique Seknadje se focalise sur la période Ziggy Stardust afin de disséquer ce phénomène social et culturel qui vampirisa Bowie parce qu'il était le reflet de toutes ses pulsions suicidaires et philosophiques. L'auteur aborde l'éparpillement et la concentration des thématiques de Bowie à travers ses différents personnages, le phénomène Ziggy (les tournées anglaise et américaine, son état d'esprit en 1971, la théâtralité rock, son hyper-activité, ses relations avec Lou Reed et Iggy Pop, le "suicide de Ziggy"), analyse de façon thématique son univers par mots clés, les références dans les morceaux les plus marquants, et met en perspective et rappelle le contexte des déclarations pseudo pro fascistes de Bowie en 1975 et 1976.
Il parle aussi des projets avortés, sa non participation au film Velvet Goldmine entre autre.
A lire en réécoutant tout Bowie ,"To be played at the maximum volume" (inscription sur la pochette de Ziggy!).

Cet ouvrage plus court que les titres habituels de Camion Blanc, 200 pages au lieu de 500 parfois, est une mine d'information sur la relation de Bowie avec le show business, voir les détails de son contrat avec Defries en extrait, ses références, et l'évolution de son état d'esprit selon ses différents personnages!

Enrique Seknadje est écrivain et chanteur-compositeur (son myspace).

Extrait:
"Bowie est aux yeux (et dans le projet) de Defries un produit commercial et un personnage qu'il faut mythifier à coups de mystifications. La clause 19 du contrat que signe Bowie et Mainman stipule: 'L'employé accorde à la compagnie le droit exclusif d'utilisation ou de simulation de son nom, de sa photographie, de son apparence et de sa voix, et d'utilisation de sa biographie (la compagnie se réservant le droit de l'adapter selon ses besoins) pour toute utilisation ayant trait à la publicité ou à la promotion des services de l'employé". David Buckley qui cite cette clause dans sa biographie de Bowie résume: "Ainsi Mainman s'accordait le droit de raconter toutes sortes de mensonges concernant Bowie, voire même de le remplacer par un imposteur, sans que Bowie ait le moindre recours". "

Enrique Seknadje, Camion Blanc, avril 2009.

I'm not a loser : Déviations d’Aaron Cometbus

Il souffle sur les 134 pages de ce recueil publié par Corde Raide Editions une douce brise libertaire.

Aaron Cometbus (du nom du fanzine au ton si singulier qu’il publie depuis 1981), ce type sans le sou qui aime les départs, les mariages, les enterrements, les ruptures, et dire au revoir de manière générale nous invite, d’un coté comme de l’autre de l’Atlantique, dans un vagabondage urbain émaillé de rencontres et d’anecdotes cocasses.

Entre promiscuité des colocations et précarité des squats, amitiés tenaces mais envahissantes et recherches plus ou moins fructueuses de l’âme sœur ou du café où le café justement est le moins cher, il nous délivre un petit précis de philosophie punk, mélancolique et lumineux.

32 courtes chroniques poétiques du quotidien que je conseille vivement, que l’on soit familier ou pas avec cette « sous-culture » beaucoup plus riche que ne le laissent penser les habituels clichés. Qu’est-ce qu’un punk au fond ? En lisant Déviations vous vous direz peut-être : un type un peu plus libre et plus sensible que la moyenne !

Ce recueil bénéficie d’une diffusion relativement confidentielle. Vous aurez donc plus de chance de vous le procurer par correspondance directement auprès de Corde Raide ou chez les disquaires dont la liste figure sur le page de ce petit éditeur marseillais :
http://www.myspace.com/corderaideeditions

Déviations, Aaron Cometbus, Corde Raide, 7€. Traduit de l’américain par Yves Prigent et Juan Vargas

That joke isn’t funny anymore : Une odyssée américaine de Jim Harrison


Que dire de ce nouveau roman de Jim Harrison à propos duquel j’imagine (je n’ai pas vérifié !) qu’un bon paquet de dithyrambes circulent déjà dans tous les médias. À en croire la 4ème de couverture, il s’agit d’un chef d’œuvre. D’accord, mais dans ce cas qu’en est-il de Dalva, de De Marquette à Veracruz ou de L’été où il faillit mourir ? Pour ne pas trop en citer.

Harrison, plus roublard que jamais, se penche cette fois sur la crise de l’âge mur, la soixantaine et le cortège de désirs et de doutes qui l’accompagne dans le laps de temps qui sépare la mise à la retraite du néant.

Si la deuxième partie du livre, plus introspective, offre de très jolis passages, les cent et quelques premières pages qui voient Cliff, le narrateur « jeune » divorcé, s’enticher d’une de ses anciennes étudiantes pour entamer sa traversée de l’Amérique verse dans une gaudriole « dans l’esprit de papa » un peu systématique et franchement usante à la longue.

La lecture de n’importe quel bouquin du bonhomme apporte toujours son flot de plaisir mais j’ai trouvé qu’il se dégageait au final de celui-ci un parfum bien trop dilettante pour y adhèrer vraiment.

Une Odyssée américaine, Jim Harrison, Flammarion, 313 pages, 21€. Traduit de l’américain par Brice Matthieussent.

vendredi 24 avril 2009

Welcome To The Jungle: Le Derrière des okapis de Olivier Garnier.

Le Derrière des okapis ne se trouve pas facilement en librairie (seulement 6:http://www.le-derriere-des-okapis.com/index.php?pages/Points-de-vente). Olivier Garnier, auteur et éditeur, se déplace lui-même pour proposer son premier roman en dépôt. Les grandes enseignes refusent bien évidemment (une librairie d'une commune voisine de Malakoff, pourtant indépendante, a refusé également). Auto-édité et non diffusé, ce livre est donc un peu condamné à la confidentialité. Je n'ai même pas pu trouver l'illustration de couverture sur internet.

L'auteur m'a gentiment prêté un exemplaire, je peux donc vous faire part de ma réaction. J'ai passé une semaine très agréable en compagnie de ses personnages. C'est l'histoire d'une centaine d'habitants d'un tout nouveau lotissement de pavillons, "Les Flots Bleus", dont la situation géographique n'est pas précisée, mais on sait qu'il est isolé et à proximité d'une jungle. Trois ans avant le début du roman, suite à d'étranges et dangereux dysfonctionnements électriques, et donc coupés de tout moyen de communication, ces habitants sont forcés de s'enfoncer dans la jungle, n'ayant reçu aucun secours.

Mais avant d'aller plus loin, je préfère contrecarrer toute critique d'invraisemblance qui pourrait germer dans votre esprit: comment peuvent-ils rester trois ans sans que personne ne s'inquiète pour eux et qu'il n'y ait pas eu d'opérations de recherches? C'est justement toute l'ambigüité sur laquelle est centrée le roman et l'explication nous sera bien sûr donnée lors du dénouement.
C'est donc toute une communauté qui a appris à s'organiser que l'on trouve en commençant le roman. Tout au long de ces 700 pages, certains personnages seront plus mis en évidence. Par exemple Maria Foxtrotter, ancienne actrice célèbre, qui grâce à son charisme jouit d'une certaine autorité, ou Ovide qui fait des allers-retour en direction du lotissement dévasté, à plusieurs jours de marche, afin de trouver des choses qui peuvent être troquées contre de la nourriture, cinq chasseurs inséparables, vulgaires et chambreurs, surnommés les cinq doigts de la main... Il y aussi une partie de la communauté qui s'est isolée pour former une confrèrie mystico-hippie conduite par Jimmy Rowland, un individu un peu louche, mais, ça va, tant qu'ils ne font que se ballader gentiment à poil en chantant sans faire de mal à personne...
La scène du début, notamment, est terriblement accrocheuse (une course-poursuite très particulière) et d'autres péripéties vous tiennent en haleine (comme la rencontre des chasseurs et de ces étranges employés d'une entreprise qui débarquent pour une sorte de séminaire en pleine jungle). Alternant entre épisodes d'aventure (dramatiques ou drôles) et tranches de vie au sein de la communauté (organisation, banquets et autres scènes conviviales), ce roman est plein d'humanité, d'humour et de surprises. Mais attention, l'auteur s'est documenté et la plupart des détails fournis ont une base bibliographique sérieuse.

Commencé il y a quatre ans, Le Derrière des okapis peut évoquer une série américaine très connue, mais ne vous laissez pas envahir par de mauvaises idées et appréciez donc à sa juste valeur ce qui mérite d'être lu. C'est donc un premier roman si maîtrisé et convaincant que je vais acheter mon exemplaire.
Je me permets tout de même de donner l'adresse puisqu'elle est mentionnée à l'intérieur, au cas où certains seraient intéressés. Si j'ai l'autorisation d'Olivier Garnier, je signalerai des moyens de contact plus directs.

Editions Olivebulle
14 rue Guy de Gouyon du Verger
94110 Arcueil
http://www.okapis.fr/ (Vous trouverez le premier chapitre en pièce jointe)

Le Derrière des okapis, Olivier Garnier, Editions Olivebulle, 20€.

mercredi 22 avril 2009

Martiens, Go Home!

Les soucoupes en fourrière!

Les journaux ont fait un sort il y a quelque temps à cet invraisemblable et courtelinesque arrêté municipal pris par le maire de Châteauneuf-du-Pape et approuvé par le préfet du Vaucluse, et concernant... l'"interdiction" des soucoupes volantes!
Nous ne pouvions mieux faire que de reproduire cet arrêté digne de devenir mémorable... et de figurer dans une nouvelle de "science-fiction" à l'humour loufoque:
Le maire de Châteauneuf-du-Pape arrête:
ARTICLE PREMIER. - Le survol, l'atterrissage et le décollage d'aéronefs dits soucoupes volantes ou cigares volants, de quelque nationalité que ce soit, sont interdits sur le territoire de la commune.
ART. 2. - Tout aeronef dit soucoupe volante ou cigare volant, qui atterrira sur le territoire de la commune, sera immédiatement mis en fourrière.
ART. 3. - Le garde champêtre et le garde particulier sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'execution du présent arrêté.
Après tout, M. le maire de Châteauneuf-du-Pape et M. le préfet du Vaucluse sont peut-être deux pince-sans-rire et on ne pourrait trouver cela que tout naturel dans un pays qui doit sa renommée à ses crus!

"Glanes interstellaires", in Fiction n°16, mars 1955.

Le Supplice oriental dans la littérature et les arts et Délicieux supplices : érotisme et cruauté en Occident

Voici une de mes très bonnes surprises au Salon du Livre!

Ces recueils rassemblent des études présentées à un colloque à l'Université de Bourgogne (Dijon) les 3 et 4 décembre 2004 autour du thème de la représentation des fantasmes véhiculés par les tortures orientales et occidentales dans la littérature, leurs origines réelles ou non et leurs significations philosophiques, morales et symboliques.

Dans Le Supplice oriental dans la littérature et les arts sont analysées les représentations des supplices orientaux dans l'imaginaire occidental ainsi que l'imaginaire des supplices en Extrême-Orient à travers les exemples de Fu Manchu et le roman populaire fin-de-siècle, Le Dragon impérial, Aphrodite de Louÿs et Le Jardin des supplices de Mirbeau(et non Mirabeau, ce n'est pas une faute de frappe!) et sa reprise par le Théatre du Grand guignol, Les Larmes d'Eros de Bataille,chez Albert Robida, Mishim, dans Don Quichotte, l'histoire du Juge Bao, Le Supplice du Santal ou dans l'esthétique du manga.


Dans Délicieux supplices : érotisme et cruauté en Occident sont analysés le plaisir de la plaie chez Marie de France, les troubles de la martyrologie catholique, la vision romantique les fantasmes du supplice dans les lettres de Sade à sa femme, les rapport entre Éros et violence chez Borel dans Les Contes immoraux, les douceurs de la fessée des Lumières à la modernité, l'érotisme, la violence et les fantasmes chez Robbe-Grillet, Bret Easton Ellis et Houellebecq, les dessins cruels d'Eisenstein (le réalisateur du Cuirassé Potemkine!), ou les différentes visions de Gilles de Rais chez Husmans et Bataille.


Des ouvrages érudits qui analysent le voyeurisme et la jouissance qui peuvent attirer certaines personnes vers les textes mis en avant mais qui explore aussi l'inconscient collectif et les raisons économico-socialo-culturelles qui transforment une réalité peu reluisante soit en une philosophie passionnante soit en un cliché usé jusqu'à la corde dans le roman populaire qui donne furieusement envie de (re)découvrir toutes les œuvres analysées!

Collectif, Éditions du Murmure, 2004 (toujours disponible bien sûr!).

mardi 21 avril 2009

Une traînée de vapeur balafrait le ciel.
Mais le ciel a cicatrisé. Sans faire d'histoire.

"Non, je te demande quels sont les écrivains que tu révères.
- Oh." J'ai passé en revue ma bibliothèque pour en tirer les noms les plus impressionnants. "Isaac Asimov. Ursula Le Guin. John Wyndham.
- A-six-morves? Ursula La-gouine? John Wayne-dame? Des poètes modernes?
- Non, des auteurs de science-fiction, d'heroic fantasy. Et puis Stephen King, aussi. Il fait dans l'horreur.
- "Heroic fantasy"? Pfff! Ecoute un peu les homélies de Ronald Reagan! "Faire dans l'horreur"? Et le Viêt-nam, l'Afghanistan, l'Afrique du Sud? Idi Amin Dada, Mao Zedong, Pol Pot? Il n'y a pas assez d'horreur comme cela? Non, sincèrement, tes maîtres, qui sont-ils? Tchekov?

Le Fond des forêts, David Mitchell, L'Olivier. Traduit de l'anglais par Manuel Berri.

lundi 20 avril 2009

Show us what you're made of: Le Fond des forêts de David Mitchell


Pourquoi ce livre prend-t-il la poussière sur cette table? Personne n'est attiré par sa couverture? Aucun journal ou magazine n'en a parlé? J'ai bien essayé de le conseiller... mais ce geste du client qui repose le livre... il ne sait vraiment pas ce qu'il rate. Les semaines ont passé avant que je n'aie l'occasion de le lire.

1982 à Black Swan Green, village du Worcestershire (dites-le avec en mâchant un chewing-gum ou en essayant de retirer un morceau de saucisson coincé entre deux dents), et titre original du roman (parfois les adaptations pour les titres en français sont exaspérantes).
Il est difficile de se faire une place dans la tacite et changeante hiérarchie qui s'impose entre les adolescents. Surtout quand on écrit des poèmes et que l'on est bègue. Mais, à défaut de s'affirmer, Jason Taylor sauve les apparences en écrivant sous le pseudonyme de Elliott Bolivar et en perfectionnant sa technique anti-bégaiement. Infirmité qu'il impute à un ennemi intérieur à l'attitude la plupart du temps sadique, mais parfois étrangement clémente. La découverte par ses camarades de l'un ou de l'autre équivaudrait à coup sûr à une cuisante rétrogradation du niveau intermédiaire au niveau des "minables".

Narrée à la première personne du point de vue de Jason, 13 ans, cette année 1982 est bien évidemment riche en événements, qu'ils soient familiaux (l'indépendance progressive d'une soeur aînée et des engueulades parentales qu'il faut fuir quand on les voit arriver), scolaires (amours babultiants et humiliations) ou autres (rencontre d'une riche belge lettrée qui l'encouragera, à sa façon, dans son envie d'écriture et des gitans qui détromperont les clichés). Parfois, au milieu des références politiques (guerre des Malouines notamment), musicales et culturelles de l'époque, s'échappent, mine de rien, quelques lignes de poèmes, issus de l'âme de ce gamin, mais non soumis à notre jugement dans leur intégralité.

Un personnage très attachant, naïf et dont les vagabondages intimes se structurent pour faire un excellent roman, tout simplement.

Le Fond des forêts, David Mitchell, L'Olivier, 23€. Traduit de l'anglais par Manuel Berri.

Les Brutes, Philippe Jaenada

Voici un auteur que j’ai découvert d’une façon pour la moins originale !
Alors que je me trouvais en pleine séance de dédicaces en librairie pour la promotion de mon premier roman, une jeune femme viens directement me voir pour se faire dédicacer un exemplaire (Ruth si vous lisez ce post, j’espère que le livre vous a plu…) et me dit, durant la petite discussion qui suit, que le style de mon roman lui rappelle celui de P.Jaenada dans ses traits les plus distinctifs, digressions et distorsions des situations jusqu’à l’absurde (elle avait auparavant lu le début de mon livre sur internet, et connaissait la date de la séance de dédicaces grâce à un article passé dans le journal local). Intrigué et enchanté d’être comparé à un auteur si bien installé, ni une ni une je demande à mon libraire préféré de me pourvoir en livres de cet auteur. Je suis donc ressorti de cette séance de dédicaces avec le sourire aux lèvres, l’âme légère, les joues roses sans oublier un exemplaire de Les Brutes, puis un autre de Plage de Manaccora, 16h30. A l’époque j’étais à la moitié de la lecture de La Conspiration Darwin dont j’ai fait la critique il ya quelques jours (ma première), je me suis donc précipité pour le finir afin d’entamer « Les Brutes » au plus vite.
Maintenant le livre. Alors je commence par vous dire que si, comme moi, vous lisez dans les transports et que vous avez plus d'une heure de trajet, re comme moi, je vous conseille très fortement de vous munir d’un autre livre tant celui-ci est court (90 pages environ avec de nombreux dessins, excellents au demeurant), au risque de vous voir obliger de savourer la froide ambiance hagarde et impersonnelle des transports en commun sans la rassurante protection d’un bon bouquin.
Les brutes, c’est l’histoire du héros antihéros par excellence qui refuse d’aller au service militaire. L’histoire est narrée à la première personne et l’auteur s’est armé de quintaux entiers d’autodérision afin de nous raconter comment et pourquoi il a refusé de partir au service.
Plus qu’un pamphlet anti militariste ou une satire du monde militaire ce livre est une parabole sur le refus d’une autorité institutionnelle, que tout le système nous impose, simplement armé de toute l’incohérence inoffensive d’un monsieur tout le monde de 25 ans. Et en cela c’est excellent. L’auteur a su comprendre et mettre en lumière les pensées absurdes et profondément humaines que chacun d’entre nous a éprouvé devant une « brute » voulant nous plier à son autorité tout en trouvant inconcevable la moindre résistance. Car les brutes sont partout, et sévissent à tous les moments de la vie. Quand ce n’est pas le service militaire c’est l’école, le mariage, le divorce, enfin bref tout ce qui a un potentiel de nuisance supérieur à zéro. Les brutes c’est donc l’histoire de lui, de nous, de n’importe qui, qui dit « non » et qui est prêt à tout ou presque pour tenir sa position, si fragile et ridicule soit-elle.
Le plus brillant à mon avis dans ce livre est que l’auteur a réellement réussi à capter la personnalité hésitante, pas très sur d’elle et légèrement mal dans sa peau, que la plupart d’entre nous ont à ce moment de la vie (mais bien sur en faisant les coqs devant le reste du monde). Brillamment écris avec un vrai sens du rythme et un humour corrosif basé sur une observation sans faille de l’être humain, ce livre est hyper agréable et on se surprend à y repenser quelques jours après. Et pour moi c’est le critère principal qui fait un bon livre (jamais je n’ai repensé à Marc Levy autrement que pour me dire « Mais par quelle inavouable tour de magie a-t-il réussi à ce faire éditer par R. Laffont ?? »).
Pour en revenir au commentaire fait par la jeune Ruth durant la dédicace, je la remercie fort bas. Me comparer à cet auteur était très flatteur (pour moi). Il est vrai qu’il utilise les digressions et l’absurde, et je me suis fait également plaisir en début de lecture avec une petite période «Ouaaah, lui aussi à sorti sont premier roman vers 30 ans, lui aussi se moque de lui-même et fait plein de digressions ! Et lui aussi fait du basket !», il a un style très abouti que je me délecte de découvrir d’avantage dans ses autres livres. Il a une maîtrise, une richesse et une aisance que je rêverai d’approcher « quand je serais grand ».

Les Brutes, Philippe Jaenada, édité chez points

Magical bling bling

"On a lu Bilbo le Hobbit à l'école, a dit Nigel en prenant les fléchettes, mais c'est juste un conte pour enfants.
-J'ai essayé de lire Le Seigneur des anneaux, a déclaré Hugo, maios c'est tellement risible. Tous ces personnages qui portent des noms comme Gondogorn ou Sarulon et qui gesticulent à tout bout de champ en s'écriant: "A la tombée de la nuit, ces bois seront infestés d'orques." Et puis ce Sam, là, et ses "Ô maître Frodon, quelle merveilleuse dague avez-vous là"... Ha! On ne devrait pas laisser cette littérature érotico-gay entre les mains des enfants. Mais, tu me diras, c'est peut-être justement ce qui te plaît, Nigel?"

Le Fond des forêts, David Mitchell, L'Olivier. Traduction de l'anglais par Manuel Berri.

Helmet Boy

L’auteur de ce roman n’est autre que Mark Maggiori, chanteur de feu (?) Pleymo et aussi artiste (peinture et dessin notamment). Helmet Boy raconte l’histoire de gamins en milieu défavorisé en Californie. Ceux-ci ont tôt fait de sombrer dans de lugubres histoires de trafic de drogues puis de meurtres.
Etant donné le scénario, on aurait pu s’attendre à un quelque chose de banal, comme on en voit à la pelle sur le petit écran. Et pourtant, il n’en est rien. En ciblant son récit autour d’un personnage, Helmet Boy en l‘occurrence, l’auteur parvient à faire entrer le lecteur dans le cours du récit. La trame ne tourne alors plus autour de l’action, mais des personnages, de leur sentiments, et de ce garçon perdu, largué dans un monde qui aujourd’hui n’aide plus mais abandonne. L’auteur sème des points de repères destinés à une génération, celle qui pourra comprendre et saisir durant ces 197 pages les émotions qui targuent ces gamins. Le regard sain et mâture du narrateur apporte un souffle et une distance au milieu de cette grisaille tâchée de sang. On notera l’efficacité de la narration et du scénario où tout se déroule dans la cohérence la plus totale.
Clin d‘œil, la photo de la couverture (de Mark Maggiori) qui illustre également le dernier album de Pleymo, Alphabet Prison, titre-concept que l’on retrouve aussi dans Helmet Boy.

Mark Maggiori, Editions Hugo & Compagnie, 2007
Site de l’auteur :
http://markmaggiori.com/

dimanche 19 avril 2009

Denied!

Tom Yew est un type légendaire à Black Swan Green. Il travaille dans la marine sur une frégate, le Coventry. Il posséde tous les albums de Led Zeppelin et en plus, il sait jouer l'intro de "Stairway to Heaven" à la guitare. Il a serré la main de Peter Shilton, le gardien de but de l'équipe d'Angleterre. Pluto Noak est une légende, lui aussi, mais pas pour les mêmes raisons. Il a abandonné le collège l'année dernière sans passer son brevet. Aujourd'hui il travaille dans une usine qui fabrique des chips de couenne de porc frite à Upton-upon-Severn (il paraît que Pluto Noak a fumé du cannabis, mais, apparemment, pas celui qui vous transforme la cervelle en chou-fleur et vous fait sauter du toit pour finir empalé sur une grille).

Le Fond des forêts, David Mitchell, L'Olivier. Traduit de l'anglais par Manuel Berri.

Un Baluchon pour deux - Lili Pissenlit et Barbara Brun


Un Baluchon pour deux est un très bel album pour les enfants à partir de 5 ans.
Après avoir insisté, Georges à le droit d'aller à l'école seul, mais depuis qu'il le fait, il a remarqué une étrange chose : chaque personne porte un baluchon plus ou moins gros sur son dos. Symbole du poids de chagrin que chacun a. Le sien est tout petit, car son seul chagrin a ce jour a été tout petit. Mais Lilou, celle qu'il aime en secret, en a un très gros. Comment l'aider à supporter ce poids ?
C'est un merveilleux album qui sait aborder les souffrances cachées, l’amitié et forcément : le partage. "Georges a songé que le passé était fait de souvenirs, le futur un mystère, alors le présent devait certainement être un cadeau…"
Je ne sais pas si le présent est un cadeau, mais je sais que cet album est un cadeau d'une beauté rare : il est somptueusement illustré, et est écrit, chose rarissime pour un album, d'une très belle manière. C'est donc un très gros coup de coeur pour moi. A offrir ou à s'offrir, car bien que destiné aux enfants au départ, il peut avoir une résonnance chez les plus grands.
Un Baluchon pour deux , Lili Pissenlit et Barbara Brun, Editions Gecko, Mars 2009

samedi 18 avril 2009

There are at least three possible explanations. The first and oldest theory, really no more than an assumption, is that Fante took "Bandini" from the California brand of a well-advertised fertilizer. Even if Arturo's surname did not come by that route directly, Fante would certainly have been aware of, and appreciated, the ironic juxtaposition of the word art in Arturo and the implied shit int the Bandini bag. The second possibility, suggested in the previous chapter, is that Fante created the name Arturo Bandini by mock-Italicizing "author" and "Banning" in a self-ironizing sort of portmanteau nomination, again juxtaposing the unproven artist in Arturo - his vaulting artistic ambitions, his fabulous poverty and grinding failures - with the grand fortunes and successes of Phineas Banning.
The third possibility is somewhat more historically grounded. In his desire to make over his new southern California surroundings into a landscape of his own, Fante was devouring works of local history at both the Wilmington branch of the Los Angeles Public Library and, somewhat later, the Long Beach Public Library. In these researches he may well have come across the figure of Don Arturo Bandini, whose forbears, like the Picos, the Sepulvedas and other landed family dynasties, had been prominent in early southern California. Approaching old age at the close of the nineteenth century, Don Arturo could still remember many of his Bandini forbears, a vigorous line of rancheros renowned for their revolutionary passions and physical beauty. But compared to his ancestors, Don Arturo Bandini seemed a mutant. Unremarkable in his appearance, retiring in his manner, he grew up in old Los Angeles surrounded by books, leading the quiet life of a scholar of early California Christmas pageants. In all, if Fante was in fact aware of his existence, Don Arturo Bandini was the most possible historical original for the fictional Arturo Bandini.

Full Of Life: A Biography of John Fante, Stephen Cooper.

vendredi 17 avril 2009

Sheer Heart Attack: Ikigami - Préavis de mort de Motorô Mase


Quelqu'un cogne à ta porte. Un fonctionnaire en costard et adoptant une
allure solennelle est au seuil de ta porte et te tend une carte plastifiée. "J'ai été chargé de vous remettre l'Ikigami, vous n'avez plus que 24 heures à vivre". Tu n'arrive pas à y croire, pourquoi toi? Une personne sur mille... Que faire? Te morfondre? Te venger de quelqu'un? Passer du temps avec le ou les personnes que tu aimes le plus? Va falloir en tout cas te décider bien vite, parce que tu es dans une fiction et que les ellipses sont très fréquentes...

Tu es dans le manga d'anticipation où l'on plante une seringue dans le bras des enfants japonais, dès leur entrée à l'école. Dans une seringue sur mille se trouve une capsule qui provoquera un arrêt cardiaque foudroyant à la victime, alors en pleine insouciance de sa jeunesse. Comment ça victime? Petit ingrat! C'est pour servir la patrie, enfin! Tu sers d'exemple à tous tes compatriotes, sois-en fier. Grâce à toi, le Japon est une nation qui sait apprécier le cadeau qu'est la vie et qui continue de son plein gré à procréer et prospérer.

Ce meurtre institutionnalisé est l'idée de départ de Motorô Mase. Un meurtre banalisé ("ça ne m'arrivera pas, une personne sur mille..."), qui se perpétue dans l'acceptation et l'indifférence de tes contemporains. Le fonctionnaire, c'est Fujimoto. Il est un peu apathique, il ne fait que son boulot... et voit ses proches et ses amis le fuir. Mais il se pose des questions, se met à douter de la légitimité de sa fonction, alors une évolution du personnage est à l'horizon, mais attends donc quelques tomes. Toi, tu n'es qu'un personnage parmi ceux (2 par tome) qui meurent légalement, tu n'es qu'une illustration du propos de l'auteur, une des variantes, une des situations imaginables. Ta fonction est d'être emporté dans une dramatisation pour divertir le lecteur et aussi le faire réfléchir. Rassure-toi, tu ne peux que très bien remplir ta mission, tu es après tout dans un manga qui sera certainement très appréciés des connaisseurs.
Désolé de t'avoir sacrifié quelques minutes de ton temps devenu plus que précieux.

Ikigami - Préavis de mort t.1 et 2, Motorô Mase, Asuka, 8€50 pièce.

Une petite annonce de recrutement à l'Académie française!

ça n'a pas l'air d'une blague donc je mets le lien au cas où vous auriez un ami à proposer!

http://www.academie-francaise.fr/actualites/poste_2009.html

jeudi 16 avril 2009

Les Larmes d'anges

Nico, jeune homme à l'allure androgyne vient de se faire plaquer par son petit-ami. Accablé, il n'a plus qu 'un seul désir : mourir, ce qui provoque la venue de Chagan, Ange de la mort de son état, avec qui il pourra exprimer toute sa « gayté ».

Ce manga est à classé dans le rayon « Yaoi » ou « Boy's love » si vous préférez (c'est exactement la même chose).

Le yaoi vise un public exclusivement féminin et consiste à mettre en scène et en relation amoureuse/cul deux personnages masculins (voir plus) plutôt efféminés et homosexuels assumés et/ou refoulés.

Ce genre fut à l'origine inventé pour que les lectrices japonaises puissent s'identifier au personnage de leur choix sans avoir à s'inquiéter du genre puisqu'ils sont du même sexe et baver sur des scènes de fesses homosexuelles.

Le yaoi se compose en deux types d'ouvrage, le premier déballant une succession de scène de cul entre les protagonistes avec un scénario quasi inexistant, le second une romance cucul (tu me suis je te fuis, tu me fuis je te suis) se concluant par un coït des plus passionné pour le plus grand bonheur des fangirls excitées tout le long de la lecture par « la tension sexuelle » entre les personnages principaux.

Les Larmes d'ange , fait parti du second genre et ne le révolutionne pas.

Malgré la volonté de l'auteure de nous emmener dans une histoire d'amour sombre, fantastique et tragique et le fait qu'il s'agit d'un manga allemand et non japonais cela n'apporte rien au genre, la trame narrative est tout ce qu'il y a de plus banale, les personnages sont stéréotypés et l'issue est sans surprise. Le dessin, quant à lui, est un repompage du plus pur style shojo manquant cruellement d'originalité.

Rien d'innovant, rien d'intéressant, en un mot : insipide.

Ce range dans la catégorie se lit vite, s'oublie vite.

Si vous voulez un bon yaoi à lire : Le Jeu du chat et de la souris de MIZUSHIRO Setona .

Olga Rogalski, Taifu Comics, mars 2009.


Leave My Nose Alone, Please: Pinocchio de Winshluss


Pourquoi un tel buzz autour de cette BD? Meilleur Album à Angoulême 2009? Quand la BD est un domaine que l'on ne suit pas forcément, il suffit d'être libraire et curieux pour finir tôt ou tard (rupture oblige) par mettre la main dessus.

L'histoire de Pinocchio on l'a connaît suffisamment, non? Oui, mais là c'est plus Robocop qu'une simple marionnette de bois. Geppetto y est attaché pour la seul raison qu'il peut lui rapporter des sommes astronomiques en le faisant breveter et le vendre à l'armée.
Pinocchio, petit robot naïf et personnage muet (d'où de nombreux passages sans textes), va être emporté dans une suite de péripéties complètement frapadingues. Il croisera sur son chemin plusieurs personnages qu'il nous semble avoir déjà vus quelque part (un noir aveugle qui joue de l'harmonica nommé Wonder, un monstre aux doigts crochus, encore plus impressionnants en ombres chinoises, sept petits bougres pas très catholiques qui gardent une jeune femme chez eux...) et certains de ses actes, oups, pas très heureux, seront le fait de Jiminy Cafard, squatteur au chômage rêvant d'être un grand écrivain et qui s'est installé confortablement dans la boîte cranienne métallique.

C'est donc une version revisitée à la Tex Avery, un peu plus trash, explosive, jubilatoire et multiréférentielle que nous offre Winshluss. Graphiquement, mais n'attendez pas de moi des détails techniques, je pourrais, sans trop me tromper (j'ai beaucoup de lacunes), mentionner un dessin entre Crumb et Vuillemin, mais pas seulement, il y a au moins une dizaine de styles différents (chaque personnage a son dessin et ses couleurs). Quelques pages pleines sont à contempler pendant plusieurs minutes.

On sort de cette lecture réjoui, avec une envie folle de repartir du début, au cas où une référence nous aurait échappée. Fortement conseillée aux amateurs d'éclats de rire et autres subtilités zygomatiques.


Pinocchio, Winshluss, Les Requins Marteaux, 30€ (au fait, c'est un bel objet).

mercredi 15 avril 2009

Lost in the supermarket : Que notre règne arrive de J-G Ballard

Chaque écrivain a ses obsessions. J-G Ballard peut-être plus que d’autres. Consumérisme, omnipotence des médias, asservissement des masses sous la coupe d’une élite pervertie et cynique, néofascisme plus ou moins assumé des sociétés modernes figurent parmi celles-là. Le problème avec les obsessions est qu’elles sont parfois sourdes aux évolutions des objets sur lesquels elles se fixent.

Le théâtre de l’intrigue de Que notre règne arrive est le centre commercial tentaculaire d’une banlieue londonienne livrée à une poussée de violence extrême, raciste et aveugle. A la suite de l’assassinat de son père, un publiciste se retrouve impliqué dans un complot qui vise à restaurer l’ordre de cette banlieue en jouant sur les plus bas instincts de ses habitants, consuméristes quasi « zombifiés ». Conçu presque comme une sorte de huit-clos qui trouvera son apogée dans un siège sanglant, le récit met en scène une bande de notables (psychiatre, médecin, avocat, flic,…) dont les rôles respectifs et les motivations, comme ceux du personnage principal embarqué avec eux – malgré lui ? – dans cette machination, resteront jusqu’au bout troubles et ambivalents.

En dépit d’un récit et de personnages maitrisés, l’exercice de critique sociale à laquelle J-G Ballard souvent excelle paraît ici un peu daté. (J’ai souvent pensé en le lisant au film Dawn of the dead de Georges Romero qui évoquait déjà, en 1978, certains de ces thèmes avec autant sinon plus d’acuité.) C’est peu dire par exemple qu’en 2009 l’association hooliganisme-fascisme parait un rien superficielle si l’on ne pousse pas plus loin l’analyse. Si les dérives que Ballard souhaite évoquer sont efficientes, sans aucun doute, dans nos sociétés, j’aurais aimé qu’il décrypte plus avant les mécanismes sociaux et politiques complexes qui sont en jeu. Faute de quoi, loin d’être un mauvais roman, Que notre règne arrive reste en demi-teinte dans l’œuvre conséquente de cet auteur important.

Traduit de l’anglais par Michelle Charrier, 476p, Denoël / Gallimard-Folio.

lundi 13 avril 2009

Imaginations From The Other Side: 3, Rue des Mystères T.1 et 2 de Shigeru Mizuki

L'éditeur Cornélius continue d'éditer l'oeuvre de l'auteur de Kitaro le Repoussant (6 tomes parus) et de NonNonBâ (Prix du Meilleur Album Angoulême 2007) en publiant ces deux tomes de 18 (respectivement 7 et 11) nouvelles dessinées. Je profites de la sortie du second tome pour chroniquer aussi le premier sorti en septembre 2007.Ne pouvant parler de toutes les nouvelles, je vous fais part, bien sûr, de mes préférées.
Je commence avec "La Porte de l'univers" (T.1). Kyuta doit faire face à la mort de sa petite soeur. Plusieurs mois après, voici qu'une mystérieuse porte ovale et flottante apparaît devant lui. En la franchissant, il découvre une flore étrange, un monde où il retrouve sa soeur emprisonnée. Morte, il lui est impossible de franchir la porte dans l'autre sens. Elle lui demande de revenir pour passer du temps avec elle et la distraire. Seulement, la porte n'apparaîtra que rarement et jamais au même endroit.
"Moulin à yôkaï" (T.1) reprend l'un des éléments du folklore japonais favoris de l'auteur, très présent dans NonNonBâ, les yôkaïs "êtres surnaturels du quotidien que la modernisation" a peu à peu effacé des esprits. Tomokichi, dont la curiosité est attisée par une légende selon laquelle les morts en mer, comme ses parents, reviennent une fois par an sous le forme de yôkaïs, sera entraîné dans l'autre monde. Il y aura l'occasion de parler avec ses parents et d'y rester pendant une semaine idyllique avant de revenir parmi les vivants.

"Les insectes extraterrestres" (T.2), où un jeune garçon trouve deux petits insectes d'une autre planète et tente une expérience. Il les jettera sur l'îlot d'un lac et suivra leur évolution surprenante de semaine en semaine.
"Le gamin de la télé" (T.2), celui qui apparaît dans les publicités pour manger des glaces et voler des vélos, devient une légende pour les enfants. Et le jour où il débarque en chair et en os en tant que nouveau dans la classe de Santa, il niera mais, se liant d'amitié avec ce dernier, lui révélera son secret.
"L'Histoire de l'île"(T.2), la plus courte et sans texte, montre un homme sur île déserte à qui seront envoyés mystérieusement des oeufs géants contenant ce qui lui faut pour survivre: des vivres, des graines, une maison, une femme... quatre pages seulement et une chute d'une ironie universelle.

En majorité fantastiques, certaines nouvelles se serviront du genre pour critiquer les travers de la société japonaise ("Un avenir porteur d'espoir", t.2) ou l'avidité des éditeurs/patrons de presse ("Monstres Machikomi", t.1).
Mon esprit d'occidental ne peut penser, pour comparaison, qu'à un mélange de La 4ème Dimension (pour le contenu de certaines histoires et les questions existentielles posées), Les Contes de la Crypte et Lovecraft (pour l'aspect pulp et macabre), et, plus proche de l'auteur, encore que moins gore, Kazuo Umezu (L'école emportée et Baptism, disponibles chez Glénat). Mais ce qui en fait l'originalité reste cet esprit japonais que l'on qualifie par paresse de naïf, moitié enfantin moitié lucide, palpable et insaisissable.

3, Rue des Mystères tomes 1&2, Cornélius, Collection Paul, 15€ pièce. Traduit du japonais par Satoko Fujimoto et Eric Cordier (T.1), Nathalie Bougon et Victoria-Tomoko Okada (T.2).

Have I Offended Someone?: Pétales et autres histoires embarrassantes de Guadalupe Nettel


C'est ce qu'on appelle un heel turn dans un certain jargon. J'ai enfin décidé de parler aussi des livres qui ne m'ont pas plu, quitte à dévoiler une facette désagréable presque intolérante de mes goûts et dégoûts littéraires. Avec tous mes articles élogieux, mais sans hypocrisie s'entend, j'avais parfois même du mal à trouver des bémols aux livres que j'aimais, je commençais à paraître un peu trop gentil. Quel intérêt de parler d'un livre qui ne me plaît pas? Ne pas en parler suffit. J'ai changé d'avis, tiens, comme ça, pour varier un peu.

Ce tout petit livre qui ne paie pas de mine avec ses six nouvelles, me laisse un goût insipide. Les deux premières nouvelles (un apprenti photographe obsédé par les paupières et un rendez-vous "galant" épié à travers des persiennes) m'ont presque donné envie de ne pas lire les quatre autres. Mais soyons raisonnables, ça se lit très vite et puis je dois bien ça à l'auteure vu le mal que j'avais bien l'intention d'en dire. Gardons les deux nouvelles centrales là où elles sont pour l'instant, et survolons les deux dernières. Un renifleur qui rôde dans les toilettes des femmes et qui traque une certaine Fleur, à la "trace", en bref une nouvelle ostentatoirement scatologique, passons, et "bouquet final" long et indigeste, une femme qui, sous forme de journal raconte à son docteur sa manie de s'arracher les cheveux ainsi que sa relation avec un homme qui fait craquer ses doigts.

Les deux nouvelles centrales, toutefois (et c'est à ce moment que je redeviens Dr. Jekyll) sauvent le recueil. "Bonsaï" est un très bon pastiche (ou hommage à) d'Haruki Murakami où le narrateur découvre, grâce à vieux jardinier, la subtilité du monde végétal et son rapport aux humains. "L'autre côté du quai", dans laquelle une narratrice nous raconte sa quête de la Véritable Solitude pendant ses vacances adolescentes, mêlent habilement amitié et tragédie.

Pétales a obtenu au Mexique les prix Gilberto Owen et Antonin Artaud, ce qui montre que le livre peut-être apprécié. J'espère que la quatrième de couverture est plus convaincante que mon impression personnelle.


Pétales et autres histoires embarrassantes, Guadalupe Nettel, Actes Sud, 15€. Traduit de l'espagnol (Mexique) par Delphine Valentin.

Playground Psychotic: Monsieur Régis de Claude Bourgeyx et Sandrine Revel


Monsieur Régis a deux espèces de manies: il sort sa montre de sa poche pour regarder l'heure qu'il est et se renifle les doigts des dizaines de fois par jour. A part ça il cherche des idées pour occuper le temps ou va faire du rangement au magasin. Il aime particulièrement s'amuser dans les squares vides pour profiter des jeux.

Cet article ne peut être très long quitte à révéler les idées amusantes (boîtes surprises et manuel de vulgarisation philosophique...) déjà assez peu nombreuses de cette bande dessinée trop courte. On découvre un personnage loufoque et attachant mais on reste un peu sur sa faim et il est difficile d'avoir un avis définitif. Les auteurs nous promettent une suite, alors attendons un peu. Un minimalisme décalé à découvrir.
Monsieur Régis, Les Enfants Rouges, Collection Coqueliquot, 13€.

dimanche 12 avril 2009

J'ai choisi l'impermanence.
Que suis-je donc en train de faire dans ma chambre?
Constater qu'ici aussi je suis un intrus.

La jeune femme s'approche de l'un des corps, contemple le visage - sans dents -, lui ferme les yeux et s'imprègne de sa puanteur. Elle fait la même chose avec les autres.
Le djinn ne cache pas son dégoût.
Quand elle a fini - la nuit tombe - elle dit une prière: Seigneur des Mondes, que leur douleur reste gravée dans la mienne.

Le Jardin dévasté, Jorge Volpi, Seuil. Traduit de l'espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli.

The desert sand mound a burial ground: Le Jardin dévasté de Jorge Volpi


Enthousiaste à la lecture de la nouvelle de Jorge Volpi parue dans Des Nouvelles du Mexique (Métailié), et attiré par l'aspect éclaté et relativement court du roman, je savais que j'allais le lire rapidement et en faire un petit article dans la foulée.

Le narrateur nous raconte son histoire d'amour chaotique avec Ana, quelques souvenirs, quelques conquêtes et nous balance aphorismes et autres réflexions, peut-être justes, mais déjà lus. Il nous avoue tardivement dans le roman avoir lu Cioran et Nietzsche pendant son adolescence, mais est-ce une raison pour vouloir en faire ressentir l'influence d'une si faible manière?

Et puis s'incrustent dans ce discours désabusé, cynique et irritant, la marche de Leïla, accompagnée d'un djinn. Leïla qui a perdu son mari, sa petite fille et son père, qui est partie à la recherche de ses frères à Bagdad. Leïla qui rencontrera sur son chemin compatriotes brisés, cadavres, américains bornés et villes détruites.

J'ai très peu de sympathie envers ce narrateur qui se cherche des excuses pour expliquer son détachement malsain, peut-être parce qu'il est plus proche de moi que cette femme dont on détruit le pays et l'âme. Toutefois, à de rares exceptions, on compatit avec lui sur certains épisodes de sa vie, mais je dis ça parce que j'ai mauvaise conscience de dire un peu plus de mal d'un livre que d'habitude. Ce que je reproche au narrateur c'est peut-être son impuissance à agir sur un conflit lointain mais rapproché artificiellement par les caméras. L'impuissance de beaucoup d'occidentaux, en somme. Je ne peux, par contre, lui reprocher sa sincérité: "Qu'ai-je à faire, que diable, de Leïla, du djinn et de leurs tourments? Pourquoi les laisser survenir dans l'intimité abrupte que la vie, pour une fois, me concède?"

Les passages les plus dignes d'intérêt, les plus beaux tout en restant d'une violence sans illusions sont ceux autour de Leïla et du djinn (élément surnaturel et folklorique que l'on accueille sans rechigner dans l'histoire pourtant très réaliste). Dommage qu'ils soient un peu moins nombreux que la vie et frasques du narrateur, que l'on subit dans l'attente d'en lire plus sur cette femme courageuse.
Je serais content de lire un autre avis.


Le Jardin dévasté, Jorge Volpi, Seuil, 18€. Traduit de l'espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli.

samedi 11 avril 2009

More Of That Jazz: Swing de Jean-Yves Chaperon


Premier roman d'un journaliste, animateur sur RTL (en tout cas il y a un an et demi, la succinte bio de la quatrième de couverture date d'octobre 2007), Swing est un de ces romans que j'ai répéré à un moment et que je n'ai lu que plusieurs mois (voire années) après, le temps d'assister à la sortie poche et de me dire, ah oui, il faut que je le lises celui-là! Noté dans une liste très floue dans les méandres de ma mémoire, il a heureusement échappé à l'oubli.

Le début, fort énigmatique, sans repère temporel, est à la première personne, une vieille femme sur un fauteuil d'osier, parle d'un drame et de blessures. Puis nous voici en 2003, lors d'une exposition sur un peintre obscur, Joseph Gaignault. Onze de ses toiles, exécutées entre 1912 et 1914, sont suffisamment novatrices pour avoir attiré l'oeil des amateurs d'art. Mais le pivot de cette histoire est la douzième toile retrouvée par hasard dans un grenier américain, avec une mention troublante: "Joseph Gaignault n'est pas un peintre". Est-ce une confession? Une dénonciation? Un jeu dadaïste?

Le lecteur va alors remonter le temps (non, c'est un procédé littéraire, enfin, c'est quoi cette jeunesse qui ne lit plus que de la science-fiction!), passer brièvement par mai 1968, par d'autres barricades que celles que l'on connaît, celles de l'esprit de cette vieille femme, internée depuis des décennies dans la Maison des Lys. "Jugée irresponsable de ses actes" à son arrestation, elle est restée muette depuis et elle présente donc ainsi un deuxième mystère, lié au premier, bien sûr. Mais la téléportation temporelle (façon de parler, hein?, ce n'est pas encore accessible à la science actuelle, on est bien d'accord?) continue et la longue élucidation des deux mystères impliquera un voyage entre 1903 et 1922.

Ce début de siècle si important pour l'intrigue est aussi prétexte à l'auteur d'utiliser, parmi des personnages fictionnels, des figures artistisques et sportives légendaires, dans le désordre le plus arbitraire: Jack London, Sidney Bechet, Willie "The Lion" Smith, Jack Johnson et Enrico Caruso. Les deux derniers ayant des rôles prépondérant, autant que les personnages de fiction que sont, entre autres, Tim Nash, noir américain ambitieux et débrouillard (aussi attachant qu'un personnage de Mark Twain), André Levain et Joseph Gaignault, deux amis trompettistes destinés à la guerre de 1914. Tous sont une pièce du puzzle, mais pour vous donner encore plus envie, je citerai notre vieille femme dans son fauteuil en osier: "D'ailleurs, dans cette histoire, qui connaît la vérité en entier? Les morts et les vivants n'en ont qu'un morceau chacun..."

Un roman très musical et d'une subtilité appréciable qui impose certaines nuances de jugement. Un peu plus de ce genre de roman et je ne penserai plus à maugréer contre certains auteurs nombrilistes et creux qui, à force de prendre trop de place dans le paysage culturel, me pousse à entretenir des a priori et autres idées fausses sur la littérature française actuelle.

Swing, Jean-Yves Chaperon, J'ai Lu, 6,70€.

Snif ... L'Arbre à lettres de République victime d'un incendie Dégâts importants qui contraignent à la fermeture du magasin.

"L'information a été confirmée sur le blog de l'Arbre à lettres : un incendie, dont on ignore l'origine exacte, s'est produit le 8 avril vers 20h30 dans la réserve de l'établissement situé rue du Temple, à proximité du quartier République.

« Nous avons le regret de vous annoncer que, suite à un incendie, la librairie L’Arbre à Lettres République est fermée jusqu'à nouvel ordre », explique alors le blog de la librairie.

Des dégâts assez importants causés par les flammes et la suie ont endommagé tant l'établissement lui-même que les stocks et le mobilier. Aussi, les restrictions s'imposent : « En conséquence de quoi, toutes les rencontres prévues à République sont annulées. »"

Référence: http://www.actualitte.com/actualite/9587-arbre-lettres-republique-librairie-incendie.htm

vendredi 10 avril 2009

Petits contes macabres

Gérald Duchemin n’est pas un auteur comme les autres. Il marche sur un sentier invisible aux yeux du commun des mortels. Un sentier où l’on rencontres des êtres bizarres, oui, vraiment bizarres. Peut-être y croiserez-vous Mr Carpetto en plein dîner avec sa femme morte; attention, sa tête est tombée dans sa soupe! Ou bien, en vous promenant du côté du cimetière, peut-être assisterez-vous au bal des morts-vivants, zombies et vampires. Ah, les vampires femelles sont jalouses… Les têtes : galaxie verdâtre, fleuve des âmes et crânes flottants ! Il y a même un bébé, des anges et un paradis complètement ennuyant! Quant au conte de la chouette aveugle, la cruauté n’est pas que le fait des humains : yeux arrachés et coups de becs en famille. N’oublions pas Motus, conte qui ouvre le recueil, et qui nous fait voir ce que seuls certains yeux peuvent voir.
Bref, voilà un recueil de nouvelles fantastiques qui sort du commun, le tout avec l’écriture toujours aussi talentueuse de Gérald Duchemin. A noter également, la chouette illustration, simple mais efficace, signée l’auteur lui-même!

Gérald Duchemin, Editions Le chat rouge, 2008, 239 pages.
Fiche de l’ouvrage : http://www.lechatrouge.net/ouvragesChatRougeCONTESMACABRES.htm
«…En temps normal, elle aurait demandé à son mari, avait-elle expliqué, mais il était mort récemment en faisant du saut a l'élastique, ce a quoi il n'aurait jamais du se livrer a son âge; comme c'était son soixante-dixième anniversaire, toutefois, il avait décrété qu'il ferait très exactement ce qu'il avait envie de faire, même si ca devait le tuer - ce qui avait été naturellement le cas. Quoiqu'elle eut bien sûr tenté de le contacter depuis par l'intermédiaire d'un medium, le seul message qu'elle avait reçu de lui était qu'il ne croyait pas à toutes ces conneries de spiritisme, que c'était du charlatanisme, ce qu'elle avait jugé assez grossier de sa part et sans nul doute assez gênant pour le medium…»

D.Adams, Le saumon du doute, fonds de tiroir, folio sf
« …Dirk releva les yeux avec brusquerie. Elle lui avait déplu des son entrée. Non seulement elle l'avait pris totalement par surprise, mais elle était aussi d'une beauté irritante. Il n'aimait pas les jolies femmes. Elles l'agaçaient avec leur grâce, leur charme, leur aspect enchanteur et leur refus catégorique de diner avec lui. A l'instant même ou cette Melinda était entrée, il avait su qu'elle refuserait de diner avec lui, même s'il était l'heureux propriétaire d'une Cadillac rose décapotable. Il avait donc résolu de prendre des mesures préventives. Si elle devait ne pas diner avec lui, ce serait dans les termes qu'il fixerait…»

DouglasAdams, Le saumon du doute, fonds de tiroir, folio sf

jeudi 9 avril 2009

Let's Move To The Memorial Barbecue: Eric Dolphy de Guillaume Belhomme


La première mention de son nom qui m'ait été donné de voir se trouve sur The Best Band You Never Heard In Your Life, un double-album live de Frank Zappa. Une des nombreuses ouvertures sur l'inconnu que le moustachu fan de Stravinsky s'est amusé à semer dans sa discographie. Et donc, peu à peu, Eric Dolphy, m'est devenu de moins en moins inconnu. Et puis, à l'inauguration du Salon du Livre de 2008, un verre de vin rouge à la main, je me suis laissé tenté par cet ouvrage. Avec l'intention d'en apprendre un peu plus autour du musicien que des notes soufflées, appréciées en tant qu'auditeur profane (ça changeait un peu d'Iron Maiden).

Après une introduction prometteuse, très réfléchie et posant quelques questions, ma première déception fut de voir survolées l'enfance et l'adolescence en seulement 4 pages. Au bout de deux ou trois chapitres on se rend vite compte que le livre ne sera qu'une description chronologique du parcours musical de Dolphy, laissant peu de place à ce qui fait le charme d'une biographie: les anecdotes et autres embellies littéraires. Bon peut-être que le but de cet ouvrage était simplement ça, une chronologie discographique et scénique terre à terre, sans le côté sensationnel des anecdotes (il y en a quelques unes tout de même) et la tendance, que l'on peut juger futile, à magnifier l'artiste.

C'est donc une lecture très enrichissante pour qui veut connaître les circonstances de chacun des enregistrements (studios et live) d'Eric Dolphy, la diversité de ses apparitions parmi de nombreux orchestres (et les pointures avec qui il a joué notamment Mingus et Coltrane) et lire la confirmation que l'on a affaire à un musicien inclassable et déroutant, qui a construit un pont entre le be-bop et le free-jazz. Sans qu'elle soit monotone à mes yeux, j'aurais préféré qu'elle contienne plus de ces quelques indices, petits paragraphes-éclairs et autres déclarations du musicien me permettant d'en savoir plus de l'homme. Reste un document indispensable malgré cela pour compléter une écoute recueillie de ses performances.
Je peux considérer son épitaphe "He LivesIn His Music" comme une réplique à ma déception. C'est tout de même frustrant.

Eric Dolphy
Burned himself up
Playing music
By and by
His body died:
His music lives

Eric Dolphy, Guillaume Belhomme, Le Mot et le Reste, coll. "Formes", 15€.